Auteur/autrice : Xavier Cornette de Saint Cyr

  • Une nouvelle génération ?

    Une nouvelle génération ?

    On a parlé de la génération X. Puis de la génération Y. Et de la Z. Après, l’alphabet s’arrête !

    Mais voici maintenant la génération G en train d’émerger, tranquillement mais surement.

    G comme Gentillesse, comme Gratuité, comme Générosité.

    Panorama de générations

    Il y a quelques temps, le monde du management s’est rendu compte que 3 générations se côtoient dans les entreprises :

    1/ les « baby-boomers » : nés entre 1945 et 1965, ils ont connu la croissance, le plein emploi, une sorte d’âge d’or du travail mais qui est allé peu à peu en s’amenuisant.

    Nourrie avec les idées de progrès, de prospérité, de paix et de consommation, et élevée dans le respect de la hiérarchie et de certaines normes assez intangibles, ils ont faire effort pour s’adapter aux nouvelles règles : flexibilité du travail, rapport décomplexé à l’autorité, réactivité immédiate, travail en équipe, etc. Ils sont cependant reconnaissante à la génération Y de les initier au fonctionnement des TIC pour demeurer compétents dans un paysage en changement constant et rapide.

    2/ la génération X : née entre 1965 et le milieu des années 80, elle a été marquée par la disponibilité de la pilule contraceptive  puis par le sida, Tchernobyl, la fin de l’URSS, les chocs pétroliers et les innombrables progrès technologiques (passage du minitel à internet et aux TIC).

    Elle a souvent une vision sceptique, pessimiste et cynique du monde, mais montre une grande exigence envers elle-même et s’accroche pour gravir les échelons.  Marquée par la montée rapide du chômage et la difficulté à trouver un emploi à la hauteur de ses diplômes, elle est très souvent « hard worker » avec une vision du travail basée sur la méritocratie

    3/ la génération Y : née entre 1980 et 1995, ayant grandi au rythme d’internet, des ordinateurs et de l’électronique portable, elle n’a pas connu le monde sans sida mais n’a pas connu non plus les menaces de la guerre froide et était suffisamment jeune lors de l’abandon des monnaies nationales pour y être attaché. Génération de l’appartenance européenne, de l’Espace Schengen, de la zone euro, de la mondialisation, des échanges Erasmus, de l’instantanéité mais aussi de la désillusion économique et de la précarité.

    Refusant de sacrifier sa vie privée ou ses engagements sociaux, elle remet en cause les modèles existants et privilégie l’innovation et le culot. Biberonnée à Google, ayant un accès instantané à un nombre croissant d’outils et de services, elle attend de son manager la même réactivité que le Net. Se caractérise par les quatre « I » : Individualisme, Impatience, Interactivité et Interconnexion.

    Et maintenant arrive une 4ème génération, la Z : née après 1995, ayant toujours connu les TIC et connectée en permanence, elle évolue au rythme effréné de la technologie mobile et du web social et ne conçoit pas une vie sans ordinateurs, GPS, portables, blogs, sites de partage, etc.  Elle est en train d’aborder le monde du travail et se caractérise par les 4 C : Communication, Collaboration, Connexion et Créativité.

    Le point G ?

    Comme si ces classifications ne suffisaient pas, voici qu’apparait une toute nouvelle génération : la G.

    G ? Et bien oui !

    Et pourquoi donc ? Parce que, ici, G signifie avant tout Générosité. A la différence des autres, elle ne se définit pas sur des critères démographiques ou sociologiques mais par des valeurs qui lui sont propres et qu’elle fait vivre.

    Elle se compose de personnes plutôt jeunes (mais des « anciens » en font aussi partie) dont les moteurs d’action et de satisfaction personnelle sont la générosité, le partage, l’échange, l’attention portée aux autres et l’écologie au sens large : étude et respect des êtres vivants, de tous les êtres vivants. Et ce « tous » est essentiel.

    Ils sont arrivés par réaction à un modèle régulièrement dénoncé : consumérisme outrancier, cupidité, égoïsme, gaspillage de ressources, déséquilibres, défaitisme, cynismes, paupérisation, etc. Mais dénoncer ne suffit pas. Agir est mieux. C’est donc aussi une génération porteuse d’aspirations positives dans ses visions de l’avenir et dans ses comportements de citoyen responsable, attentive au bien collectif et à l’harmonie sur la planète.

    Le statut social et la reconnaissance pour ce que l’on a importent peu. En revanche, ce qui compte, c’est d’être reconnu pour ce que l’on est et pour ce que l’on fait. Certes, ce n’est pas nouveau.

    La nouveauté vient de l’ampleur du mouvement et des nouvelles habitudes qui s’installent en force, un peu partout.

    La nouveauté vient d’une créativité débordante et enthousiaste, soutenue par un souci constant d’apporter une contribution positive.

    La nouveauté, c’est la conscience qu’être le « sauveur du monde » est une utopie mais que l’effet boule de neige de milliers et millions de petites actions a du sens et constitue une réalité.

    La nouveauté vient de l’importance donnée au don, au partage, à la collaboration, le tout associé à des besoins de contacts humain sincères, authentiques et véridiques.

    Un changement de paradigme

    Pour les générations antérieures, le savoir souvent s’accouple souvent au pouvoir : jalousement conservé pour asseoir son autorité ou sa supériorité. Sa distribution partielle se cantonne à un petit cercle « d’élites », selon le vieil adage « diviser pour mieux régner ».

    Quand on s’est accoutumé à ce mode de fonctionnement, on le duplique en général dans ses autres domaines de vie. Rien de tel pour multiplier les non-dits, accroitre rancœurs et inégalités et scléroser une société.

    Autre temps, autres mœurs ! La génération G décline dans la société civile les habitudes d’Internet : échange, gratuité, contribution à une communauté, participation à des projets écologiques, humanitaires ou sociaux etc. Le savoir est mis en ligne dès qu’il peut être utile à d’autres et servir une cause que l’on croit juste et bonne.

    Chacun y a donc accès, instantanément, même à l’autre bout de la planète et gratuitement de surcroit. Immense encyclopédie à ciel ouvert, consultable par chacun et que chacun peut enrichir à son tour. Après la période du savoir individuel et secret, on entre dans « l’âge de la collaboration ». S’y ajoute un impératif : le développement durable.

    On ne raisonne plus à l’échelon particulier mais à l’échelle de la planète.

    On ne cherche plus un profit personnel et immédiat, on prend en compte le bien commun dans ses dimensions environnementales et sociales et on vise le long terme.

    Cette habitude et cet impératif, mis ensemble, ont un impact économique puisque sont privilégiés le troc plus que l’achat/vente et le recyclage en opposition au couple consommation/gaspillage.

    D’ailleurs, on privilégie les marques qui s’engagent réellement dans une cause reconnue comme positive ; le discours ne suffit pas, il faut des actes et on attend de plus en plus d’une entreprise qu’elle soit socialement responsable. A l’inverse, celles contribuant à une désagrégation de l’ensemble ou dont l’impact est considéré comme négatif sont dénoncées et font l’objet d’appels au boycott.

    Un monde en mouvement

    De tous temps, les générations anciennes avaient un regard critique sur les plus jeunes. Quand on s’inquiète du monde de demain, souvenons-nous de ce prêtre égyptien vers 2000 avant J.C. : « Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être loin» écrivait

    Ou de Socrate, quelques siècles plus tard  : « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge.» ». Même Hésiode, en 720 avant J.C : «Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays, si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible».

    Bref, à chaque fois, le même refrain : « c’était mieux avant ». Critique passive et négative. Alors, si on n’est pas d’accord, autant agir ! La jeunesse ne se résume pas à des dealers qui brulent des voitures après 23 heures quotidiennes passées sur des jeux videos violents !

    En 1964, André Frossard publia un livre au titre évocateur : « Dieu existe, je l’ai rencontré ». En le paraphrasant, je pourrais affirmer aujourd’hui : La génération G existe, je l’ai rencontrée ! J’ai en effet eut le plaisir et la chance d’être convié fin janvier à une manifestation organisée par WE4 Community, l’un de ces nombreux mouvements qui se créent pour qu’un changement s’opère concrètement et ne demeure pas une attente vaine ou un espoir toujours repoussé.

    Elle s’intitulait « WE4 Change »  avec comme objectif avoué : Inspirer des jeunes à devenir entrepreneur du changement.

    Sa particularité, par rapport aux colloques traditionnels, peut se résumer en 4 mots : spontanéité, créativité, curiosité et convivialité. Pas un slogan abstrait mais une réalité à laquelle chaque participant donne vie.

    Pour synthétiser, je définirais son état d’esprit comme la fusion entre la phrase de Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » et la morale du Colibri popularisée par Pierre Rabhi : que chacun fasse sa part à la hauteur de ce qu’il est et peut.

    Des lendemains qui chantent ?

    Quand je constate la qualité de l’énergie et de l’enthousiasme communicatif de ceux qui veulent être acteurs de la société à venir, eh bien, je ne me range pas du côté des pleureuses qui se lamentent que les choses soient différentes de ce qu’elles « devraient » être.

    Quand on entend tous les défaitistes énoncer quotidiennement ce qui ne va pas en attendant que d’autres se mettent en mouvement, quel plaisir de rencontrer ceux dont le mot d’ordre est : agir ! Un agir collectif où chacun apporte sa pierre à l’édifice et met ses compétences et son excellence au service des autres. L’altruisme reprend enfin ses droits en s’appuyant sur deux principes fondamentaux : donner et partager.

    Pas d’angélisme niais, bien sur, et la médaille aura toujours un côté sombre avec ses horreurs, massacres, destructions et abominations en tous genres. Mais que cela ne cache pas le côté lumineux de la médaille avec sa créativité, sons sens de l’entraide et de la contribution positive, sa débrouillardise, son enthousiasme et sa générosité !

    Cette génération G va-elle enfin supplanter l’individualisme forcené du « Me, myself and I » ? Elle s’y prépare activement. Par exemple, un de leur slogan, magnifique : « Je suis un optimiste offensif ». C’est quand même mieux que le « Tous pourris » qu’on entend souvent, non ?

    Alors, à ceux qui partagent et vivent ces qualités, je dis : bravo, foncez, allez-y !

    Et surtout : Merci ! Merci de (re)prendre les rennes pour créer un monde différent.

  • Les pièges de la perfection

    Les pièges de la perfection

    On ne naît pas perfectionniste, on le devient et cela modèle notre personnalité. Etre perfectionniste, c’est adopter la devise « Sois parfait ! » pour soi-même et/ou pour les autres.

    Entre le « sain » et le « toxique », c’est une question de dosage. Le premier dit « Je veux mieux que bien » et le second déclare : « Je veux mieux que mieux ».

    Le « sain » et le « toxique »

    De quoi s’agit-il ?

    Ce qui doit être « parfait » est situé sur un sommet imaginaire qui, déjà, manque de référent : parfait, oui, mais par rapport à quoi ?

    Il est ensuite indéfini : à quoi ressemble précisément ce qui est parfait ? Quels en sont ses attributs, ses composants ?

    L’une des meilleures définitions vient de l’écrivain Paul Carvel : « Qui veut atteindre la perfection, veut marcher sur l’horizon ». Même en courant très vite, l’horizon recule toujours au fur et à mesure qu’on avance : illustration de la perfection comme idéal abstrait impossible à atteindre car… il est abstrait !

    Notre société utilise régulièrement les termes « excellence » et « performance » qui ne sont nullement discutables pour progresser et faire face aux défis rencontrés, quels qu’ils soient : développer une structure, réaliser un dépassement de soi, un épanouissement personnel ou collectif. Ils visent une amélioration et cela commence par une vision… du possible.

    Là où le bât blesse, c’est lorsqu’apparaît un effet pervers et que de moyen, la performance devient une fin en soi.

    Performance et satisfaction

    La performance vise la poursuite du succès : atteindre un objectif, probablement difficile mais réalisable et tangible. Cela procure alors une intense satisfaction, le souhait étant d’accomplir consciencieusement ce qui est à faire et d’éviter des erreurs.

    S’il n’est pas atteint, une personnalité saine se réjouit du chemin parcouru. Entre ce qui a été obtenu et ce qui était voulu, il y a un écart mais elle se félicite de la diminution de cet écart. Viser l’excellence permet ainsi de réaliser mieux que bien mais en connaissance de ses propres limites et en sachant mettre un terme lorsque cela est adéquat.

    Pas pour un perfectionniste : cet écart devient synonyme d’échec car il se situe au-delà de la saine volonté de réussir. Le perfectionniste suppose un niveau intangible : la perfection ; il fignole à l’excès pour faire mieux que mieux et, partant de là, décrète inacceptable toute erreur.

    De surcroît, même si le niveau est atteint, il estime avec une logique très spécifique et un mode de raisonnement particulier qu’il est possible – nécessaire ? obligatoire ? – d’atteindre un degré de plus. Il n’éprouvera alors qu’insatisfaction, quelle que soit la performance accomplie.

    Cela ferait même songer à cette chanson de 1964 des Rolling Stones : “I can’t get no satisfaction / Cause I try and I try and I try and I try”. Et au bout du compte, pas de satisfaction….

    Quel est l’objectif, précisément ?

    Le problème apparait quand on définit mal l’objectif à atteindre. Prenons deux cas de figure courants :

    1/ L’objectif est irréaliste, indéfini. A fixer la barre trop haute, on arrive à la confusion du possible et de l’impossible. Le manque de référents est flagrant : on vise un idéal mais c’est quoi ? C’est quoi un couple parfait, un amour parfait, un travail parfait, une conférence parfaite, une vie parfaite, etc ? A quoi ça se reconnaît, se définit, se construit, etc. S’il n’y a pas un objectif précis, on n’arrive à rien. C’est bête à dire et cependant…

    2/ L’objectif est atteignable mais est un devoir absolu : « Je ne fais pas par plaisir ; je le veux parce ce que je le dois ». Il est des cas où les sollicitations extérieures sont un déclencheur lorsque l’on prête une trop grande attention aux messages sociaux demandant d’être parfaits.

    Aujourd’hui, la performance s’est imposée et est encouragée comme une valeur positive. Tous les records demeurent constamment à battre. Voilà par exemple ce que l’on appelle la Beauté du sport et la grandeur du dépassement de soi. Et c’est vrai : c’est souvent enthousiasmant de s’être dépassé.

    Le danger, c’est lorsque la réussite devient obsessionnelle et la performance un culte. Le danger, c’est quand on met en gage la permanence de son être au profit d’une gloire éphémère. Le danger, c’est de se trouver nul et incapable si on n’y arrive pas tout en détruisant son propre outil.

    Par exemple, pou se détendre, certaines personnes font du sport mais avec une telle rage pour faire chaque fois mieux qu’elles n’ont plus de plaisir et ne ressentent que la contrainte. On passe ainsi d’un perfectionnisme sain ou positif à un perfectionnisme négatif ou toxique, voire pathologique.

    Discerner le « point de bascule »

    Lorsque le toujours mieux finit par amener le pire…. Comment discerner ce point de bascule ? Il s’agit avant tout de dosage dans la vision du but, dans la manière d’accomplir et dans la peur que l’on éprouve à ne pas réussir.

    En effet, il existe d’un côté ce que l’on veut devenir et accomplir, le but que l’on s’assigne, et de l’autre, ce que l’on est et ce que l’on réalise.

    Si l’écart est trop faible, il y a déficit de motivation par manque de défi. Un challenge, dès lors qu’on s’en sent capable, est excitant et motivant. Mais si l’écart est très (trop) grand, on peut refuser le défi car on est découragé à l’avance. Ou bien ramener le but à atteindre à des proportions plus raisonnables.

    Tout est subjectif, évidemment, mais pour chaque défi que l’on rencontre ou que l’on se donne, il faut déterminer la hauteur de la marche à franchir. Rappelons-nous, même si on échoue parfois, la phrase d’Einstein : « Je n’ai pas échoué, j’ai trouvé dix mille moyens qui ne fonctionnent pas ». Cela permet d’avancer et de progresser car ce qui est investi est proportionnel à l’importance que l’on attache au but visé.

    En revanche, on entre dans le « toxique » si l’on s’entête bien que le but ne soit pas atteignable et se transforme en une affaire « d’honneur », « de vie ou de mort », autrement dit que l’on soit dans une souffrance permanente pour y parvenir et une souffrance déchirante si l’on n’y parvient pas.

    La tolérance de l’imperfection plus que la recherche de la perfection est le gage de son bonheur.

    La vraie force n’est pas de vouloir la perfection mais de savoir accepter et gérer les imperfections.

    Trouver le juste dosage

    Mais cela, un perfectionniste « pur et dur » ne peut l’entendre ni même le comprendre. Dans l’accomplissement d’une tâche, effectuer des contrôles et des vérifications est normal et souhaitable mais devenir trop pointilleux est un handicap : la dépense de temps et d’énergie sera disproportionnée. D’où insatisfaction et sentiment d’échec.

    Pour reprendre des termes de gestallt, le perfectionniste sain est dans un ajustement créateur : « j’œuvre pour que ce soit mieux » tandis que le perfectionniste toxique est dans un ajustement rigide : « j’arrive au point de bascule et je rends les choses impossibles »  et dans ce basculement du bien au mieux puis au pire, on entre de plein pied dans le paradoxe en obtenant l’inverse ce que l’on veut. En fait, comme l’exprime le psychologue François-Paul Cavallier, ce type de perfectionniste « n’est pas rigoureux mais rigoriste ».

    Il est donc bien question de dosage mais aussi – et corrélativement – de clairvoyance et de lucidité par rapport à ce qui est actuellement et par rapport ce qui est voulu.

    Avoir un idéal ou des normes élevées ne suffit pas en soi à qualifier quelqu’un de perfectionniste. En revanche, il est important de s’interroger sur ce qu’il en est de la tolérance que l’on a pour soi et pour les autres.

    Que désire-t-on précisément et vers quoi a-t-on envie de tendre ?

    Quel résultat précis souhaite-t-on obtenir ?

    Qu’en est-il de la réelle utilité de ce que l’on fait ?

    Viser haut est un excellent moteur d’accomplissement, viser trop haut devient diabolique.

    Un chercheur d’or espère trouver quelques pépites mais s’il veut mettre la main sur le gisement du siècle, il sera profondément déçu. Le toxique demande que l’on soit réaliste alors qu’il ne l’est pas : il ne voit que le verre à moitié vide mais en réalité, le verre est aussi à moitié plein. Et en plus, il le voudrait complètement plein !

    Adopter le principe de réalité

    S’affranchir des effets les plus indésirables du perfectionnisme nécessite une approche personnalisée et un travail sur ses propres comportements, croyances et valeurs.[1]

    Néanmoins, on peut déjà faire un grand pas tout d’abord en apprenant à inclure du respect et de la bienveillance, tant pour soi-même que pour les autres.

    Ensuite, en adoptant le principe de réalité et s’interroger quand on fait ou demande quelque chose : est-ce réalisable ? N’y a-t-il qu’une seule manière de faire ?

    Et surtout :

    En faire plus est-il utile, nécessaire ?

    Quel est précisément le but poursuivi ?

    Qu’est ce qui doit réellement être atteint ou obtenu?

    Viser haut, certes mais en conservant les pieds bien ancrés dans la réalité.

    On peut avoir les yeux tournés vers les cimes mais à condition de conserver de la lucidité dans son regard.

    Vauvenargues avait une excellente manière de synthétiser ce point : « La perfection d’une pendule n’est pas d’aller vite, mais d’être réglée. »

     

    [1] Pour retrouver le point d’équilibre et viser un idéal réalisable, voir « Je suis perfectionniste mais je me soigne », Xavier Cornette de Saint Cyr – Ed. Jouvence, 2008

  • Ne pas tolérer l’intolérance ?

    Ne pas tolérer l’intolérance ?

    Ce qui est arrivé le 7 janvier dernier au journal Charlie Hebdo, au-delà de l’aspect émotionnel (et politique), suscite nombre d’interrogations : Peut-on tout tolérer ? Qu’en est-il de la liberté d’expression ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que pouvons-nous dire ou que faut-il interdire ?

    Il ne s’agit pas là d’écrire un énième article fustigeant cette barbarie mais très simplement de s’interroger sur les pourtours et les limites de la tolérance.

    Le sujet est si vaste ….

    Quelques réflexions sur un évènement qui a secoué le monde.

    Le fascisme de la pensée

    Il y a deux drames dans cette tragédie du 7 janvier 2015. Un drame humain tout d’abord avec l’assassinat de journalistes et de policiers et dans un rapport de forces disproportionnés où des crayons ont été abattus avec des kalachnikovs ; d’un côté de l’encre et de l’autre, du sang.

    Un drame de la pensée ensuite qui remet en cause un fondement sociétal : l’interdiction adressée par une minorité à une majorité de penser et de s’exprimer sur un mode différent. C’est ce que l’on appelle le fascisme de la pensée chère aux « idéologies » totalitaires.

    Au niveau politique, le nazisme et le communisme en furent des exemples récents qui appliquèrent à la lettre la célèbre et effrayante exclamation de Saint Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Au nom de la liberté et de la République, que la Révolution française voulait ériger pour le bonheur de tous, des milliers de personnes furent horriblement et inutilement massacrées.

    Même en déclarant qu’il « faut lutter pour que cet amour de l’humanité vivante se transforme en gestes concrets », Che Guevara avait adopté des solutions extrêmes pour défendre ses idées en passant par les armes nombre d’opposants et en créant des camps de « travail et de rééducation ». Mille autres exemples, hélas, abondent.

    Au niveau religieux, les zélateurs adorateurs d’un dieu, quelqu’en soit le nom, n’ont jamais été en reste et l’intégrisme religieux, à toute époque, a été un redoutable fossoyeur. Au niveau des idées, en remontant un peu plus loin dans l’histoire, on peut se rappeler que Platon souhaitait brûler en place publique les œuvres de Démocrite avec lequel il n’était pas d’accord.

    Le triste credo des absolutistes est que la fin justifie les moyens, même si ces moyens sont ignobles.

    La lâcheté de la violence

    La liberté d’expression ou même de penser n’est pas possible face à un intégrisme quelconque. Cette incompatibilité se traduit par un recours à la violence. Jean de la Fontaine l’a illustré dans « le loup et l’agneau » qui débute sur cet aphorisme terrible : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Mais quand « le plus fort » n’a que la violence pour s’exprimer, il signe là un aveu d’impuissance refoulée et de faiblesse manifeste.

    Quelque soit le niveau retenu, il apparait que lorsque l’on tue au nom d’une idéologie (que ce soit la Liberté, la Démocratie, Dieu ou toute autre), on nie en même temps cette idéologie et on oublie la parole de Michel de Montaigne : « Il n’y a pas une idée qui vaille qu’on tue un homme. »

    Où est Dieu, où est la Liberté quand on ridiculise ou extermine celui qui en a une conception différente ?

    Où est l’intelligence quand, au pouvoir des mots, de la pensée et de la réflexion, on substitue celui des muscles, des armes et de la violence ?

    Où est l’humanité quand des individus décérébrés utilisent la violence brute comme mode d’expression ?

    Celui qui a la foi dans une idée (religieuse ou pas) ne peut pas accepter une idée autre ; ce serait remettre en cause la sienne. L’intime conviction en la véracité d’un ensemble de croyances données ne peut pas accepter la véracité de croyances différentes ou opposées. Quand on considère que la vérité est Une, toutes les autres « vérités » ne peuvent être que disqualifiées ou éliminées.

    La tolérance appartient au domaine de la raison, non à celui de la foi.

    Que peut-on tolérer…ou interdire ?

    Toute la difficulté est de trouver la juste limite : tout interdire ou tout accepter ?

    Ce qui permet d’évoluer, c’est la confrontation de diverses opinions et l’acceptation que d’autres que soi puissent penser différemment. Cela n’implique pas de partager des idées absolument identiques ou de renier les siennes mais d’accepter qu’un autre ait du monde une vision différente. C’est accepter qu’un autre tienne pour vrai ce qui nous parait faux. Les sociétés évoluées s’organisent dans ces oppositions même si cette acceptation est diablement difficile et délicate.

    En effet, la difficulté vient quand on aborde le domaine moral : est-il concevable d’accepter qu’un autre considère comme bien ce que soi-même l’on considère comme mal ?

    Envisagé sous cet angle, ce n’est pas possible sauf – et le « sauf » a toute son importance – s’il existe une réciprocité. Si l’autre accepte également que l’on puisse avoir une idée différente ou opposée, alors la confrontation est possible, dès lors qu’elle s’exerce dans le respect du droit de chacun à avoir sa propre représentation du monde. A défaut, on retombe dans les travers de l’intégrisme et de « la loi du plus fort » ; la force est alors envisagée sous le seul angle de la contrainte violente et non sous celle de l’argumentation logique et respectueuse.

    Tolérer, ce n’est donc pas tout accepter et ce n’est pas non plus se soumettre ; la soumission implique l’acceptation sous la contrainte.

    Cette réciprocité est un élément indispensable, quoique l’un des plus difficile, sans doute, à mettre en œuvre. Si elle n’existe pas, on repart dans le déséquilibre : tout accepter, même ce qui est entièrement contraire à nos principes les plus essentiels ou tout réprimer pour faire prédominer nos propres principes et annihiler ceux qui sont contraires. Déséquilibre car il y alors un dominant et un dominé.

    De la difficulté d’être dans la tolérance

    Et cependant, la notion de tolérance est assise sur ce que l’on considère comme bien ou mal, comme acceptable ou inacceptable. Et c’est bien là toute la difficulté ! Si nous condamnons des actes qui vont à l’encontre de ce que l’on considère comme notre intégrité (physique, morale, psychique ou autre), pouvons nous malgré tout en accepter l’expression orale ou écrite ?

    Tolérer, c‘est respecter ce que l’on désapprouve, et donc ce que l’on ne devrait normalement pas accepter, voire refuser. Mais, pour s’organiser et pour exister, une société se doit d’édicter des règles, des normes, des valeurs qui s’imposeront à chacun. Si ces principes sont définis par le plus grand nombre, on parlera de démocratie. S’ils le sont par un petit groupe, on parlera de fascisme ou de totalitarisme.

    En fin d’octobre dernier, j’avais publié un article où je m’interrogeais sur une citation qui déclarait «Être dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien ». Ce genre d’acceptation n’est en rien de la tolérance. C’est de la soumission.

    Le souci de l‘intolérance, c’est qu’elle fait naitre la peur et, dans un réflexe de défense, on en vient à devenir intolérant face à ceux qui le sont. On a besoin d’une certaine homogénéité. Non pas d’une assimilation complète et absolue en termes de pensée mais d’un corpus commun au sein duquel peuvent co-exister des différences.

    Une confrontation de ces différences doit, dans l’idéal, permettre de dégager une solution qui satisfasse chacun et dans bien des cas, cet idéal est accessible dès lors que sont utilisés la raison, le respect et la volonté d’accéder à un objectif partagé. Les deux plus grands ennemis de la tolérance ne sont autres que le non respect et la violence (l’un entrainant l’autre).

    Souvent, hélas, on a tendance à confondre : humour et moquerie, liberté d’expression et liberté d’insulte ou d’agression, intolérance face à ceux qui ne partagent pas la même notion de la tolérance….

    La tolérance, ce n’est absolument pas effacer les différences, c’est accepter qu’elles existent et c’est faire en sorte qu’elles se respectent. Sans respect, la tolérance se meurt.

    A un moment où chacun clame le respect de la liberté d’expression, où tout le monde condamne la violence aveugle, on voit à quel point le débat est particulièrement complexe et combien la notion est délicate à manier et à géométrie variable.

    Jusqu’à quel point peut-on accepter ceux qui ne partagent pas nos idées ?

    A partir de quel degré les divergences d’opinions font basculer l’harmonie ?

    Quels sont les modes d’expression qui sont acceptables et ceux qui ne le sont pas et comment se définissent-ils ?

    Doit-on considérer que la liberté d’expression (notion aux contours flous et subjectifs) s’arrête là où elle porte atteinte à la liberté de l’autre ? Et, du coup, faut-il censurer la censure ?

    A partir de quel moment une société ne peut-elle plus tolérer ceux qu’elle considère comme intolérants ?

    Entre le débat doctrinal et la réalité vécue au quotidien, le chemin est tortueux…

    Je n’ai pas d’idée tranchée sur ces questions qui, rapidement, tournent autour d’elles-mêmes. Aussi, je me permettrai de conclure par une citation du philosophe Karl Popper que j’avais déjà mentionnée et qui mérite d’être méditée : « Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »

  • Faut-il vivre l’instant présent ?

    Faut-il vivre l’instant présent ?

    Pas un jour ne se passe sans que l’on ne découvre une nouvelle citation enjoignant de vivre l’instant présent. Comme un nouveau mot d’ordre, très souvent plébiscité, d’une « philosophie » du vrai vivre.

    Le passé n’existe plus et le futur pas encore ; il faudrait donc se centrer uniquement sur le présent. Mais qu’est ce que le présent ? Peut-on seulement le vivre et est-ce une bonne chose ?

    Un instant évanescent

    Le temps est-il une réalité ou une idée ? Sacrée question….

    Il en existe plusieurs conceptions. On peut appréhender un temps linéaire immobile, le long duquel nous nous déplaçons ou considérer que c’est nous qui sommes statique et que le temps, actif, ne fait que s’écouler.

    On peut le voir comme une boucle où tout réapparaitrait périodiquement ou comme une spirale sans fin qui nous prendrait dans son tourbillon. On peut encore s’arrêter sur une représentation mathématique dans laquelle le temps serait inséparable de l’espace au point que chacun influence l’autre, ce qui exclut l’idée d’un temps absolu.

    A l’opposé de ces idées successives du temps, l’hypothèse a aussi été émise d’une conception cumulative où le passé ne disparaitrait pas du réel mais s‘y accumulerait ; il demeurerait toujours présent mais échapperait à notre conscience immédiate.

    On peut tout aussi bien décider que le temps n’est qu’un concept créé par l’homme pour avoir une représentation de ce qui évolue et pour mesurer le changement, ce qui ferait que, n’étant qu’une invention humaine, il n’existe pas en tant que tel.

    D’autres civilisations, d’autres époques ou d’autres techniques en donneraient encore d’autres approches. Ce qui semble certain, c’est l’irréversibilité du temps : une fois que c’est passé, à l’échelle d’une vie humaine, ça ne revient plus.

    Souvent, nous le voyons comme un bien : il nous échappe (« Je n’ai pas le temps ») ou nous ne l’avons qu’en quantité limitée (« Donne moi un peu temps »). Parfois, il faut le gouter sagement (« Prends tout ton temps ») ou il emporte ce qui nous est précieux (« Nous n’aurons jamais le temps ») ou même délimite ce qui ne plus être (« Il a fait son temps »).

    Bref, beaucoup de nos expressions le prennent comme une matérialité qui, tour à tour, nous appartient ou nous échappe et s’enfuit. En définitive, nous ne savons guère ce qu’est le temps dont nous parlons constamment, sauf à nous rappeler que Leo Ferré nous chantait « Avec le temps, va, tout s’en va ».

    Quittons la fiction

    Si tout s’en va et que nous ne pouvons rien retenir, soyons donc dans ce qui se vit, dans cet instant de présence. Mais, si l‘on ne sait pas trop bien ce qu’est le temps, sait-on ce qu’est le présent ? A peine l’avons-nous nommé que déjà il n’est plus ; il a disparu dès l’instant que l’on en prend conscience et du coup, il ne peut pas être vécu.

    A vrai dire, et d’un point de vue purement conceptuel, il n’est qu’une fiction. Il y a ce qui va être et il y a ce qui a été. Entre les deux, une évanescence. Ce que nous pouvons faire, c’est actualiser le futur : ce qui est actuel dans notre esprit, c’est l’attente (espérance ou crainte) du futur et non le futur lui-même. C’est également et uniquement ce que nous ressentons qui le colore soit positivement, soit négativement, le futur étant nécessairement neutre.

    Nous pouvons aussi actualiser le passé : la mémoire et le souvenir permettent de rendre actuel dans notre esprit ce qui n’est plus. Et de même, c’est seulement notre manière d’appréhender le passé qui fait que nous nous le remémorons avec plaisir et l’utilisons intelligemment ou bien ne cessons de le figer et de le regretter avec douleur. En lui-même, le passé est également neutre.

    Mais le présent ? Probablement nous faut-il quitter une définition restrictive pour considérer que le présent, c’est ce qui nous est actuel, ce que nous sommes en train de faire, de réaliser. De même que nous percevons une ligne mélodique en entendant une succession de notes et d’accords, ce que nous appelons le présent est la perception d’une succession d’instants.

    Le présent, c’est un peu de futur que nous sommes en train de transformer en passé. L’essentiel est sans doute que nous sommes alors actif ; nous avons l’impression, non pas de le subir, mais de faire avec, voire de le maitriser et surtout, d’en avoir conscience.

    La cigale et la fourmi

    Ces deux insectes, que Jean de la Fontaine a mis en scène, nous enseignent sur nos comportements humains par rapport au temps.

    La première a bien vécu l’instant présent en appliquant à la lettre l’ode d’Horace « Carpe diem quam minimum credula postero » (« Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain »). Le résultat ? Elle se retrouve en proie à mille difficultés quand un problème non prévu et non anticipé arrive. La fourmi ne brille pas par son sens de la compassion mais sa prévoyance lui permet de continuer de vivre.

    Les partisans du « vivre l’instant présent » rétorqueront sans doute que ce n’est pas ainsi qu’il faut entendre le présent. Soit mais comment alors ?

    Ce qui est surtout dérangeant, c’est la manière dont le passé et le futur sont généralement abordés, souvent de manière absolutiste et un peu irréelle. Mettons donc un peu de mesure.

    Le passé a une connotation négative quand on s’y réfugie constamment pour regretter ce qui n’est plus et corrélativement, pour refuser ce qui est et craindre ce qui va advenir. Mais c’est oublier que le passé, par le biais de la mémoire, peut être quelque chose de merveilleux. Il suffit de constater la joie d’un groupe d’amis qui se remémore des instants formidables qu’ils ont vécus. Et nous faisons d’ailleurs en permanence référence au passé. Non pas de manière quasi pathologique (« Qu’est ce que c’était mieux avant ! ») mais parce que cela éclaire en de nombreux points ce que nous accomplissons là, maintenant. Un amnésique, privé de passé, perd tous ses repères.

    Quand au futur, là aussi, il n’est négatif que si nous ne cessons de nous y réfugier en espérant que ce sera mieux tout en le faisant constamment reculer. Mais tout le monde ne fonctionne pas ainsi et tous, nous avons besoin de nous projeter, tout le temps. Notre capacité à anticiper et à se projeter pour imaginer et créer des futurs, pour réaliser certains des possibles qui s’offrent à nous n’est en rien négative, tout au contraire.

    De surcroit, c’est notre mode d’être. Nous avons besoin, a minima, de prévoir et de nous préoccuper de l’avenir. Les psychologues l’ont bien montré : on ne peut vivre quelque chose que si on l’a anticipée. C’est cela qui permet de planifier, de créer des projets. C’est d’ailleurs le rôle du neo cortex : impliqué dans le processus de mémoire, il est également axé sur le futur, permet de faire des choix, de décider, de gérer, de prévoir et d’organiser. Vivre en abolissant le futur est impossible. Henri Bergson usait d’une jolie formule à cet égard : « Prévoir consiste à projeter dans l’avenir ce qu’on a perçu dans le passé. »

    Être attentif à ce qui est

    Au lieu de fustiger le passé et le futur en considérant que l’on regrette l’un et que l’on craint l’autre, déclarons que l’on peut savourer le souvenir du premier et espérer avec gourmandise la venue de l’autre.

    Les partisans du « vivre l’instant présent » partent d’un postulat : penser au futur n’attise que de l’anxiété, songer au passé n’engendre que des regrets. Et rien ou si peu ne vient argumenter cette affirmation. Or, quel est le fondement de ce postulat ? Quelle est sa véracité ? Quelle est son utilité ?

    Dire que le présent, seul, est une réalité à notre portée et que rien ne sert de prévoir le futur au motif qu’il ne nous appartient pas, c’est s’empêcher de bâtir quoi que ce soit et c’est finalement s’empêcher de vivre.

    Aussi, vouloir ne vivre que le moment présent et affirmer urbi et orbi qu’il faut ne vivre que cela, c’est tout simplement se bercer d’une douce illusion et entrainer les gens dans une impasse tout en croyant faire preuve de sagesse. Bergson, à nouveau, précisait que « Rien n’est moins que le moment présent, si vous entendez par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir. »

    D’ailleurs, aucun d’entre nous, même ceux qui se font les papes du présentisme, ne peuvent le réaliser. Nous sommes en permanence dans la préparation du futur, même s’il est à très court terme. Les êtres vivants sont dans l’anticipation, que celle-ci soit de quelques mois ou de quelques secondes. En ce y compris le monde animal et le monde végétal. Ceux qui affirment que les animaux ne vivent que dans le « maintenant » sans se soucier de ce qui pourrait leur arriver n’ont très probablement pas beaucoup observé la vie animale.

    Aussi, quittons cet impératif loufoque et que personne, en réalité, ne vit ni ne peut vire. Substituons lui ce que Trich Nhât Hanh, par exemple, a défini en évoquant la pleine conscience. C’est très différent.

    Cela consiste d’abord part à être attentif aux dérives possibles de regretter indéfiniment ce qui est passé et de s’angoisser continuellement de ce qui est à venir.

    Cela consiste surtout à être présent à ce que l’on fait et non, ce n’est pas du tout la même chose ! C’est mobiliser son attention sur ce que nous réalisons et ne pas vivre en distraction de tout, peut être même de notre vie. Mais cela va aussi de pair avec le fait de se projeter ou de se remémorer pour justement, bien mobiliser son attention.

    C’est avoir conscience de ce qui se passe, que ce soit nos pensées mais aussi nos sensations, nos sentiments et nos émotions. Cela n’implique pas une obligation de savourer la vie dans tout ce qu’elle nous présente car nous savons tous que cette belle parole est, elle aussi, impossible ; combien d’instants ne nous plaisent pas, mais alors pas du tout ! Par exemple, quand nous vivons des évènements désagréables, voire douloureux et déchirants. En revanche, hors certains cas dramatiques, la vie de la plupart d’entre nous ne se résume pas à un ensemble d’instants douloureux. Vivre en pleine conscience, c’est donc également savoir apprécier ce qui est beau, doux, épanouissant, enrichissant et savoir comprendre, supporter, surmonter ce qui est lourd, difficile, sombre.

    Savoir apprécier ce que l’on est en train de vivre quand c’est profondément appréciable, c’est différent, totalement différent mais en même temps, accessible et épanouissant.

    Revisitons notre appréhension du temps

    La voie du juste milieu, dont Bouddha se fit le chantre, demeure la seule possible ; il ne s’agit pas de vivre dans l’immédiateté mais il ne s’agit nullement d’en sortir totalement. Il est question d’harmoniser le tout. Et surtout, oublions ces mots d’ordres d’une spiritualité qui n’en a que le nom et manque singulièrement de réflexion et de pragmatisme.

    Arrêtons donc de ne voir le passé que comme un gouffre à regrets et le futur comme une source de doutes et d’angoisses.

    Réconcilions-nous avec le passé et le futur en les abordant, non pas comme dangers ou ennemis, mais comme ce qui constitue notre vie, tout simplement. Prenons-les comme des éléments indispensables de notre existence qui façonnent notre manière d’être, vivons ce que nous avons à vivre et œuvrons pour que, ce que nous sommes en train de réaliser, nous permette de nous développer et de nous accomplir, aujourd’hui et demain. Winston Churchill précisait avec discernement : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. »

    Aussi, fuyons ceux qui proposent des modes d’être qui ne sont pas les nôtres, qui sont de surcroit impossibles à tenir et qui créent à terme un malaise. On en vient à s’interroger anxieusement : « Comment puis-je vivre l’instant présent ? » , « Qu’est-ce qui manque en moi pour y parvenir ? ». Ce qui manque ? C’est simplement la possibilité de rendre applicable un principe… inapplicable ! Une chimère, aussi belle soit-elle, n’a aucune réalité.

    Convenons que ressentir un malaise alors que l’on est appelé à vivre mieux, voilà qui est paradoxal ! C’est qu’au lieu d’accorder harmonieusement nos conceptions du temps, on les oppose et comme nous ne pouvons nous en défaire, cela crée une tension qui crée un mal-être. A observer ceux qui osent affirmer vivre plus épanoui en ne vivant que l’instant présent, nous ne pouvons que constater que régulièrement et quotidiennement, ils font référence au passé et au futur, ce qui est tout à fait normal puisque c’est notre mode d’être.

    « Croire en quelque chose et ne pas le vivre, c’est malhonnête » déclarait Gandhi. Il faut être pragmatique et le « vivre l’instant présent » finit par ressembler à une platitude qui, bien que répétée ad nauseam, demeure sans effet. Comme le souligne justement le psychiatre Christophe André : « Le problème c’est que l’on ne met pas ces préceptes en pratique ». Tout simplement parce que cela est un concept et non une réalité. Et ne pas y parvenir ne doit pas nous empêcher d’avancer, sans culpabilité et sans croire que notre développement spirituel est stoppé. Ce qui convient à l’un peut parfaitement ne pas convenir à un autre. Gandhi, encore lui, disait que « Ce qui est vérité pour l’un peut-être erreur pour l’autre. »

    En revanche, être une véritable présence face à celui que l’on rencontre, voilà qui est un cadeau inestimable. S’attacher à être le plus souvent possible en pleine conscience de ce que l’on vit, de ce que l’on fait, de ce que l’on ressent, voilà qui nous ouvre à un monde plus vaste. Le plus souvent possible ; le vouloir à chaque instant n’est pas possible. Il suffit de regarder les autres autour de soi ou de se regarder soi-même pour s’en convaincre rapidement.

    Nous ne pouvons absolument pas vivre sans prendre en compte toutes nos dimensions temporelles. Oublions donc les diktats utopiques et à leur place, appliquons quelques règles simples ancrées dans notre appréciation de la réalité :

    • vivons avec ce qui nous convient (et ne nuise à quiconque),
    • soyons le plus possible attentif à ce que nous faisons,
    • apprenons à apprécier ce que nous réalisons,
    • soyons-en responsable

    En quelques mots seulement, cela devient : appliquons nous à bien vivre avec nous-mêmes.

    Et avec les autres !

    C’est cela qui permet d’évoluer en toute sérénité.

     

  • Pour une année lumineuse

    Pour une année lumineuse

    Comme chaque année, celle qui débute est auréolée de vœux. Qu’elle soit considérée comme une corvée ou appréciée pour la proximité qu’elle permet, la tradition perdure.

    Mais que souhaitons-nous aux autres ? Ces vœux sont-ils juste une marque de politesse ou avons-nous l’espérance secrète qu’ils se réalisent ? Dans ce dernier cas, comment peuvent-ils devenir une réalité ?

    Des vœux de paix

    Parmi les vœux que nous adressons, il en est de différentes sortes. Il y a ceux que nous nous faisons à nous-mêmes, « bonnes » résolutions que nous tiendrons un peu, beaucoup ou…pas du tout ! Et ceux que nous adressons aux autres, qu’il s’agisse de relations professionnelles, de personnes dont nous souhaitons maintenir ou renouer le contact ou de personnes qui nous sont proches.

    Si nous fustigeons souvent ceux de pure convenance, nous avons cependant toute latitude pour en adresser qui aient du sens et ils n’en acquièrent qu’autant qu’ils viennent du cœur. Nous pourrions d’ailleurs établir une classification – très sommaire, il est vrai – où nous retrouvons les vœux de bonne santé, ceux de prospérité et de bonheur, ceux d’accomplissement de nos rêves et projets et ceux de paix. Qu’est-ce qu’un vœu ? C’est un souhait que quelque chose que nous désirons ardemment puisse se réaliser réellement et quitte donc la sphère du possible pour entrer dans celle d’une réalité palpable, tangible, vivante.

    Les vœux de paix ne se limitent d’ailleurs pas à la seule nouvelle année, tant il est vrai que notre belle planète bleue, perdue dans l’immensité du cosmos, est quotidiennement esquintée, ensanglantée et endeuillée par des conflits qui, du point de vue de Sirius, sont une absurdité. Il n’en demeure pas moins que les souffrances qu’ils véhiculent appellent nos souhaits d’une paix durable entre les nations, entre les peuples, entre les personnes.

    La paix mondiale est régulièrement réclamée. Elle est par exemple l’un des objectifs primordiaux de l’unité européenne, tel que cela figure dans la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Ou bien, depuis 1968, a été instauré par le Pape Paul VI (et sur l’initiative de Raoul Follereau), une journée mondiale de la paix, célébrée chaque 1er janvier. Elle fait également fait, grâce aux Nations Unies et depuis 1981, l’objet d’une journée internationale chaque 21 septembre aux fins d’obtenir un cessez-le-feu dans les zones de combat.

    Une paix irréelle ?

    L’une des grandes problématiques est de bien déterminer ce que l’on vise. Nombreux sont ceux qui aspirent à la paix dans le monde. Des êtres inspirés, grandes figures de l’Humanité, l’ont appelé de toutes leurs forces et ont exhorté les gens à la mettre en œuvre et à la vivre. Hélas, force est de constater que ces vœux n’ont été que très partiellement respectés. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui la demandent, la réclament et malheureusement en restent là.

    Héraclite d’Ephèse, dès la fin du VIe siècle avant notre ère, se lamentait de ce funeste travers de l’humanité à se contorsionner dans une violence récurrente. Mais il nous avait prévenus que chaque chose vit en harmonie avec son contraire, qu’elle est un assemblage en constant mouvement de forces opposées. La paix obéit au même processus.

    Peut-on croire que, s’il n’y avait plus ni guerre ni conflit, la paix existerait ? Ne peut-on pas plutôt considérer que, lorsque l’on est en présence de deux forces opposées, il est préférable d’accroitre l’une d’elle autant que faire se peut plutôt que d’user ses forces à vouloir détruire l’autre ? L’harmonie n’est-elle pas davantage réalisable en cherchant un équilibre satisfaisant des forces ? Conceptuellement, il apparait préférable de vouloir l’annihilation de celle que l’on considère comme négative. Mais concrètement, est-ce seulement possible ? La réponse à ces questions repositionne l’attitude à adopter.

    Aussi, vouloir la paix partout dans le monde semble s’apparenter davantage à une posture idéologique qu’à une réalité. Malgré la beauté de la valeur qui la sous-tend, malgré la qualité des aspirations qu’elle fait naitre, malgré la pureté des sentiments qui l’animent, elle est souvent ce que l’on appelle un vœu pieux, expression désignant un souhait qui n’est pas réalisable. Cela ne signifie nullement qu’il faut rester un spectateur passif. Cela implique plutôt de faire ce qui est réalisable et d’accomplir ce qui est à notre portée.

    Il se trouve que le pape François a donné une inflexion différente, ramenant ces idéaux vers davantage de réalisme. Tout d’abord, et à l’instar de ses prédécesseurs, il a appelé à plus de fraternité, rappelant que cette valeur découle des enseignements du Christ et occupe, dans le christianisme, une place centrale. Il a donc, lors de la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 2014, insisté sur la nécessité de cette valeur comme « fondement et route pour la paix ». La fraternité vise ce lien de solidarité qui vise à l’unification : chacun est uni en tant que membre d’un même groupe, qu’il s’agisse d’une famille ou d’une organisation partageant le même idéal.

    L’idée est de rassembler plusieurs « moi » pour, sans supprimer les individualités mais en gommant les égos, en faire un « nous ». Ce « nous », en tant que groupement lié par une même visée, peut effectivement se mettre en route pour instaurer une paix là où il vit.

    La tendresse au niveau mondial

    Très récemment, le jeudi 25 décembre 2014 précisément, à l’occasion de la célébration de la fête de Noël, le pape François, après avoir demandé de réagir aux conflits par « la douceur » et reprenant donc à cet égard les multiples appels du Dalaï Lama, a eut cette magnifique exclamation. « Comme le monde a besoin de tendresse aujourd’hui ! ». Que cela est joliment dit ! La tendresse, cette douceur exquise, synonyme de chaleur, de gentillesse, d’attention à l’autre, de gestes délicats et qui se caractérise surtout par l’absence totale de tout sentiment négatif.

    Habituellement réservée à la sphère privée, voilà qu’elle est étendue au monde. Il fallait oser le dire ! Ce ne sont pas des mots que les politiques emploient habituellement. Et effectivement, si chacun décidait de mettre en œuvre, autour de lui, un peu de tendresse, comme le monde se porterait mieux ! La très belle prière de Saint François d’Assise débute d’ailleurs ainsi : « Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix ».

    Certes, cela n’empêchera jamais que divers foyers de haines et de violences aveugles continuent d’exister mais si la tendresse pouvait se déployer et se propager peu à peu, doucement et tranquillement de par le monde, il est évident que nous en ressentirions les effets positifs et notre belle planète bleue ne s’en porterait que mieux. Combien de rapports humains seraient ainsi apaisés, combien de conflits pourraient être résolus, combien de lumières pourrions-nous faire briller dans nos cœurs et dans nos vies ?

    Prêcher la paix dans le monde, c’est beau, c’est élevé et puissant et certainement nécessaire. Mais c’est hélas trop idéel, trop abstrait probablement. Il n’est pas question ici de désespérer de l’humanité et de considérer qu’un monde apaisé est impossible mais juste de prendre conscience qu’au fil des siècles, ce vœu a une terrible tendance à ne demeurer qu’un vœu et à ne pas se concrétiser.

    Voyons cela à l’aune de nos vies. Que feriez-vous si vous deviez donner de la paix ? Concrètement, quelles actions accompliriez-vous si vous étiez nommés ambassadeur de la paix ? Vous trouveriez sans doute, après réflexion, la meilleure marche à suivre mais décider de pratiquer la tendresse, n’est pas plus simple, plus évident, plus facile à mettre en œuvre et finalement, plus accessible et plus réaliste ?

    Du fait de l’absence de tout sentiment négatif, la tendresse est un élément important de l’amour ; elle est une bienveillance, une attention douce et chaleureuse à l’autre. A ce titre, elle participe complètement au message du Christ de s’aimer les uns les autres mais sans doute est-elle plus accessible à nombre d’entre nous. A ce titre également, elle est une étape majeure dans le déploiement de cet apaisement que nous souhaitons pour l’ensemble de l’humanité.

    Une tendresse en action

    Notre salut viendra donc des ce que nous saurons faire, de ce que nous voudrons faire, de cette tendresse que nous pouvons créer et rependre autour de nous, comme une onde apaisante et réconfortante. Dans notre sphère privée, tout autour de nous, elle permet de s’adoucir, de mettre en sourdine nos agacements, colères et rancunes pour se diriger vers des relations calmes, respectueuses et aimantes. Pourquoi ne pas commencer dès aujourd’hui ?

    Elle est déconnectée des différentes formes de la satisfaction de la sensualité, même si en relation intime elle entoure le désir et le complète harmonieusement. Mais cette déconnexion fait qu’elle peut s’exprimer envers quiconque. En réalité, elle signe une présence : présence à l’autre, reconnaissance de l’autre, tout à l’opposé du mépris, de l’indifférence ou du rejet. En tant qu’accueil, il ne lui est donc pas possible de se feindre; elle implique une totale congruence. A défaut, elle s’apparenterait aussitôt à une stratégie séductrice et/ou manipulatrice.

    Et enfin, elle est éphémère dans sa manifestation, ce qui lui confère toute sa valeur. Si elle se trouve « engluée » dans la permanence, elle change alors de nature. De cadeau inestimable de douceur d’un instant, elle se mute alors en une sorte d’envahissement; elle devient « collante » et particulièrement pénible, donnant l’impression d’un harcèlement, d’une immixtion insupportable dans notre intimité. La tendresse embellit la relation mais se garde de toute confusion ; elle conserve une pudeur qui permet une distance adéquate : trop proche, elle est envahissante et aliénante, trop lointaine et elle disparait.

    Il ne s’agit pas d’être un altruiste de tous les instants ; ce n’est pas possible et si ça l’était, ce serait intenable (pour soi et pour l’autre). Donner de la tendresse, c’est comme offrir à l’autre une prévenance au moment où il ne s’y attend pas ; l’émotion n’en est que plus délectable.

    C’est un échange lors d’une rencontre et c’est ce que signifie son éphémérité. Je veux prendre ainsi l’exhortation du pape François : offrir ces instants de rencontre vraie qui donnent ce surcroît de bonheur et font diminuer d’autant toute forme d’agressivité. C’est probablement ainsi que peut se dessiner un chemin réel vers la paix. Et si l’on veut y mettre une forme plus lyrique ou même emphatique, ajoutons qu’elle autoriserait alors une aube nouvelle à se lever pour nous dispenser une lumière ô combien chaleureuse et salvatrice !

    Plus modestement et de manière pragmatique, mes vœux pour 2015 reprennent dès lors la même invite : que chacun d’entre vous reçoive et dispense de la tendresse, tout au long de cette année. C’est le meilleur que je puisse vous souhaiter, pour vous et pour tous ceux qui vous entourent.

    Avant de quitter 2014, rappelons-nous une phrase magique et réaliste de Mère Térésa qui illustre à merveille tout cela : « Que pouvez-vous faire pour promouvoir la paix dans le monde? Rentrez chez vous et aimez votre famille! »

    Belle nouvelle année à chacun et chacune, emplie de lumière.

     

  • Quand Noel prend du sens

    Quand Noel prend du sens

    Noël et ses airs de fête, Noël et ses cadeaux, Noël et ses retrouvailles familiales mais aussi Noël et ses tristes solitudes de ceux qui restent dehors….

    Chaque année, nombreux sont ceux qui fustigent le côté mercantile de Noël mais chaque année également, les journalistes énoncent le montant moyen que chacun va débourser en insistant et en « analysant » sur le plus ou le moins par rapport à l’année précédente.

    Mais c’est quoi Noël ? Comment lui donner un sens qui nous convienne ?

    Ce que Noël pourrait véhiculer

    Bien sur, le 25 décembre est une date « artificielle ». On a beau jeu de rappeller que cette date était celle où on célébrait, dans l’Empire Romain, sous Aurélien notamment, le Sol Invictus (« Soleil invaincu ») pour marquer le solstice d’hiver. Il a été dit que les chrétiens imitèrent ce culte et finirent par imposer en ses lieux et place la célébration de la naissance du Christ. Ce denier est-il vraiment né un 25 décembre à minuit ? Laissons là ces controverses dont l’intérêt est très limité et gardons à l’esprit le symbole que Noël représente pour des millions de personnes depuis un peu plus de 2 000 ans.

    Allons plus loin encore. Que l’on croit ou que l’on ne croit pas au Christ, la seule chose qui compte est de se remémorer le message qu’il a laissé et les principes essentiels de son enseignement.

    Si on voulait synthétiser cet enseignement, on pourrait dégager quatre points principaux (c’est une synthèse très succincte avec tout ce que cela comporte d’incomplet et d’arbitraire) :

    1/ Tout être humain a sa valeur et aucun n’est méprisable. Nous en avons une magnifique illustration avec la parabole du la femme adultère.

    2/ Dieu est amour. Cela rompt avec les conceptions antérieures du dieu jaloux et vengeur. Dieu devient désormais amour, lumière, miséricorde et compassion infinie.

    4/ L’amour doit être au centre de nos actions et de nos pensées. Une phrase pourrait tout résumer : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Cette demande, ramenée à notre condition d’hommes, consiste alors à distribuer autour de nous le plus d’amour possible. C’est là notre « mission », aussi magique à espérer que difficile à expérimenter.

    3/ La vie terrestre n’est qu’une étape. Et la mort n’est qu’un passage, comme le fut notre naissance. Une vie future de paix et d’amour nous est promise.

    Les cadeaux que l‘on s’offre à Noël pourraient symboliser à merveille cet enseignement : par amour de toi, je t’offre tel présent dont je sais qu’il va te donner de la joie. C’est ce que la plupart des parents font avec leurs enfants et le regard d’émerveillement de ceux-ci est un « cadeau en retour » magnifique. Hélas, devenu adulte, le cadeau est devenu une sorte de rituel, d’obligation et de dépenses. Pour certains, sa valeur ne dépend plus de l’intention de celui qui donne mais de sa qualité ou de sa quantité. On est passé de l’esprit à la matière et ce faisant, on a désacralisé cet instant unique de rapprochement des cœurs. Au lieu de s’élever vers une lumière éclatante, on s’est abaissé vers des objets périssables.

    Un Noël pas comme les autres….

    Pour illustrer ces propos, une histoire qui est aussi un très beau symbole. Une histoire qui en soi est extraordinaire et illustre ce rapprochement des cœurs. C’était il y a 100 ans.

    Nous sommes en 1914, au sud d’Ypres, ville belge située en région flamande et venant de faire l’objet de batailles particulièrement sanglantes. Les conditions de vie dans les tranchées sont abominables. Le froid rigoureux de l’hiver augmenté de la pluie qui inonde tout est déjà insupportable. Si on y ajoute la souffrance des blessures, le côtoiement des cadavres, l’odeur du sang, de la mort, de la peur, comment peut-on vivre cela quand on a à peine 20 ans ? De chaque côté, amis ou ennemis, c’est le même enfer hallucinant et inconcevable qu’aucun démiurge fou n’aurait imaginé… D’un côté, des restes d’unité britanniques, de l’autre des troupes allemandes. Vu du ciel, des pauvres gamins qui luttent à mort dans ce cloaque délirant. Toute tête qui ose dépasser est traversée aussitôt par une balle.

    Et cependant, entre les deux « lignes », existe une zone de quelques dizaines de mètres. Le prix de ces mètres, ce sont des vies humaines déchiquetées. Mais en même temps, cette faible distance fait qu’il n’y a pas « d’intimité ». Si on ne se voit pas, on s’entend. On entend les cris et les gémissements, on entend les ordres et les jurons, on entend sans doute aussi (souhaitons-le…) quelques plaisanteries, quelques chants ou quelques rires. Parfois, c’est même une odeur de cuisine qui s’échappe. Tout cela, finalement, est propre à créer une proximité qui pourrait être fraternelle si d’autres impératifs meurtriers ne venaient y déverser un démenti cruel.

    C’est alors que quelque chose d’inouïe survient. Sur le sommet des tranchées allemandes, des sapins de Noël apparaissent, éclairés par des bougies puis des chants surgissent des tranchées, de chaque côté du front. Des paroles sont échangées et des soldats allemands s’avancent au milieu de ce no man’s land de quelques dizaines de mètres et appellent leur « frères d’armes » Britanniques à venir les rejoindre. Certains sortent des tranchées pour récupérer leurs morts sans que des coups de feu ne soient échangés. En certains points du front, il y a des échanges de petits présents. Entre les diverses troupes belligérantes, des cessez-le-feu non officiels ont lieu pendant le temps de Noël. Ils sont brefs mais ils existent.

    Une goutte dans l’océan

    Le plus extraordinaire, dans cette région d’Ypres, c’est cette rencontre des deux camps où, sur un territoire ravagé par les obus, sont échangées des paroles et des cadeaux et mieux encore, une partie de football est disputée. Voilà qui symbolise ce que peut être Noël : au-delà des divergences, des affrontements, des déchirements, des hommes décident de s’unir pour célébrer un instant de paix. Comment mettre un peu de lumière sur ce qui n’est qu’un théâtre de l’horreur. Bien sur, cela n’a pas empêché la poursuite ultérieure des combats et « l’ami » d’un soir a peut être été, le lendemain, un meurtrier ou un cadavre de plus.

    Pas d’angélisme, certes, mais juste souligner qu’en dépit des atrocités sanguinolentes commises de part et d’autre, les cœurs se sont soudainement élevées plus haut que ce qu’auraient pu imaginer (ou craindre) les Etats-majors pour décider d’une fraternisation volontaire.

    Bien sur, il n’y eut pas de trêve sur toutes les lignes du front ; bien su,r ces trêves, lorsqu’elles furent connues, donnèrent lieu à une répression féroce. Il n’en demeure pas moins qu’en tant que symbole, ces trêves de Noël, au milieu d’un conflit entrainant dans ses décombres tant de nations, ont une immense valeur : celle d’un oubli des intérêts immédiats et matériels pour célébrer ensemble un instant où les cœurs se rejoignent.

    On peut considérer qu’on est bien loin des enseignements du Christ sur l’amour à s’offrir les uns les autres. Envisageons cela sous un autre angle et retenons ce moment magique où les haines cessent, cet instant quasi miraculeux où une fraternité sincère et authentique remplace des instincts de mort. C’est à ce moment là qu‘en réalité, le message christique redevient vivant.

    Et dans nos vies quotidiennes d’aujourd’hui, c’est aussi le moment de voir l’autre comme un être avec lequel une fraternisation est possible. C’est le moment de donner une lumière à ceux qui restent dehors. Ceux-ci sont souvent très proches de nous. Dans certains cas, ils sont des amis, des connaissances ou membres de notre famille qu’une lourde solitude tient éloigné de ces réjouissances ou dont l’âge a transformé peu à peu l’existence en un enfermement sur soi, loin des autres, loin de toute chaleur humaine, et plus encore un soir de Noël, à l’écart d’une fête dont on ne peut percevoir les échos que de loin. Une fraternisation peut être une main que l’on tend, une présence que l’on offre, un cœur qui écoute, une lumière qui réchauffe.

    C’est l’illustration de cette si belle phrase de Mère Térésa : « Nous savons bien que ce que nous faisons n’est qu’une goutte dans l’océan. Mais si cette goutte n’était pas dans l’océan, elle manquerait. »

    En cette période de Noël, au-delà des cadeaux matériels, il devient essentiel de s’interroger sur cette goutte que l’on pourrait déverser pour que l’océan existe pleinement. C’est probablement le cadeau qui a le plus de valeur et c’est sans doute ainsi que Noël acquiert du sens et retrouve sa véritable lumière.

  • La force de la gentillesse

    La force de la gentillesse

    La gentillesse serait-elle tombée en désuétude ? En général, dire de quelqu’un qu’il est « gentil » n’est guère flatteur. Nous avons cependant besoin de douceur, de bienveillance, d’amabilité, d’attention, de solidarité. Un besoin si fort que près d’une vingtaine de pays en sont venus à créer la Journée de la Gentillesse.

    Malgré sa tendance récurrente à l‘agressivité, l’homme est aussi une espèce empathique et un certain nombre de découvertes scientifiques accréditent ce point. Alors, sommes nous emplis d’une gentillesse que nous n’oserions pas toujours exprimer ?

    Le pauvre gentil….

    S’inspirant du mot français « gentilhomme » mais lui conférant un sens différent, les anglais ont défini le « gentleman » qui, à l’époque victorienne notamment, se distinguait par les traits suivants : n’être jamais ennuyeux ni mesquin, supportant stoïquement la souffrance, ne prêtant pas d’attention aux commérages et surtout, ne faisant jamais de tort à autrui.

    Et pourtant, aujourd’hui, être gentil est souvent pris dans un sens péjoratif alors que cela décrit avant tout quelqu’un d’aimable et d’agréable. Les mots suivent leur histoire et à présent ce sont « bonté » et « bienveillance » qui ont gagné leurs lettres de noblesse. Avoir « bon cœur » est plutôt bien vu, à condition de … ne pas « se faire avoir » !

    Dans une époque où il faut être compétitif, où il faut « performer » et devenir le meilleur pour réussir, il semble qu’être gentil ne soit pas un atout puisqu’il s’agit de se battre, d’être fort et de vaincre en oubliant toutefois que jamais les rapports domination/soumission ne produisent de résultats satisfaisants à terme. Ce sont la coopération et la collaboration qui permettent réellement de progresser dans un « faire ensemble » fondé sur la confiance et le respect mutuel.

    C’est bien le fait d’avoir de la considération pour son prochain qui permet de réussir même si des esprits chagrins ou en souffrance estiment que c’est davantage un frein. Ce sont ces derniers qui ont transformé peu à peu le gentil en un être simplet qui se fait avoir. Et « se faire avoir » désigne celui qui a été abusé dans ses bons sentiments, celui qui a du se soumettre face à celui qui l’a dominé.

    Qu’englobe la gentillesse ?

    Ceci étant, si « gentil » a été esquinté, la « gentillesse » a plutôt pas mal résisté pour caractériser une manière d’être et de se comporter où l’attention aux autres, le souci d’autrui et de son bien-être sont en première ligne.

    En tant que valeur ou vertu, elle participe à une harmonie dans les rapports sociaux, que ce soit en famille, au travail ou dans notre vie quotidienne. Elle s’oppose au dénigrement, à la moquerie, à l’agressivité, à la méchanceté. Elle demande une certaine hauteur de vue, elle requiert une qualité d’âme et de cœur qui appartient en fait à celui qui est psychiquement équilibré, à celui qui possède suffisamment de force pour savoir se faire respecter sans pour autant tout détruire sur son passage.

    En effet, n’est pas toujours le plus fort celui qui le croit. « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force. » disait Paul Valéry comme un écho ce qu’avait annoncé le prêtre philosophe Alphonse Gratry « La douceur, c’est la plénitude de la force. »

    Alors, celui qui use de gentillesse est-il cet « imbécile heureux » dont beaucoup se moquent ou n’est-il pas plutôt celui qui sait manier force et courage avec finesse et intelligence ?

    La gentillesse demande en effet des qualités, en particulier le sens de l’empathie et un souci d’éthique. Empathie car c’est s’ouvrir aux autres, à leurs émotions et à ce qu’ils ressentent pour mieux les comprendre et pour vivre des relations plus authentiques, plus justes et plus sereines. C’est écouter les besoins des autres tout en demeurant capable d’affirmer les siens propres. Cela demande de la volonté et de la perspicacité.

    Souci d’éthique car c’est refuser de s’épuiser et gâcher sa vie dans un affrontement permanent, une crainte maladive d’une éventuelle cupidité ou sournoiserie de l’autre pour au contraire donner corps à ses propres valeurs philosophiques et/ou morales d’une Humanité au sein de laquelle on peut vivre en bonne intelligence. Cette éthique se nourrit d’authenticité, d’intégrité, d’honnêteté. L’intégrité, c’est la volonté d’être conforme à ce que l’on est réellement. Elle vient du mot latin « integritas » désignant la totalité, ce qui est intact, entier, ce à quoi rien ne manque. Cela demande du courage et un bon équilibre psychologique.

    De ce point de vue, la gentillesse peut aussi être abordée comme un combat mais non dirigé contre les autres. Au contraire, il se mène avec les autres pour obtenir quelque chose de meilleur pour chacun. De ce point de vue également, la gentillesse ne se définit plus par rapport à son opposé qu’est la méchanceté mais décrit plutôt la capacité à dire qui on est et réside donc dans l’affirmation de soi. C’est ce qui permet de ne pas se couper de soi et de ne pas négliger nos ressentis et nos besoins.

    La gentillesse comme voie vers son bonheur

    Si la gentillesse, c’est être bon ou être un homme de bien au sens qui vient d’être définit, nous voyons bien qu’elle est finalement l’apanage des forts. Nous comprenons aussi que les faibles sont tout au contraire ceux qui usent toute leur énergie à rabaisser les autres pour essayer de s’élever ou croire s’élever alors que bien souvent, ils ne font que se débattre pour simplement garder la tête à peu près hors de l’eau. C’est le symptôme de celui qui, ne sachant pas nager, s’agrippe démesurément à son plus proche compagnon, quitte à ce qu’ils finissent par couler tous les deux. Seules les personnes à l’esprit pauvre et limité et au cœur tristement desséché supposent qu’il importe d’être cynique et égoïste pour réussir.

    Celui qui sait user de la gentillesse n’est nullement le simplet ou l’être falot et peureux qui dirait oui à tout et à tous de peur de déplaire ou de recevoir une sanction. Celui qui agit ainsi craint de paraitre méchant, de ne pas être dans une norme, d’être rejeté d’un groupe ou redoute par-dessus tout d’avoir à affronter un quelconque conflit. Celui qui agit ainsi ne le fait pas par gentillesse mais à cause d’un manque important de confiance en lui, tellement important qu’il en vient à s’oublier.

    Etre gentil désigne à l’inverse celui qui sait affirmer tranquillement qui il est ; il ne se laisse pas marcher sur les pieds car le respect de sa personne est une condition indispensable à son épanouissement, le sien propre et celui de l’autre. C’est ce que l’on appelle la bienveillance. Psychologiquement, c’est un état d’esprit positif et bénéfique pour soi et pour l’autre. D‘ailleurs, l’agressivité est la marque des personnes en souffrance et quand on regarde autour de soi, on s’aperçoit que les personnes heureuses et en harmonie avec elles-mêmes n’ont aucune trace d’agressivité. Soi-même, les jours où on est heureux, on est souriant, en accueil de ce qui est et des autres, de manière sereine et constructive. Chacun peut très facilement en faire la constatation.

    Vivre en société des relations apaisées, respectueuses et créatrices implique de les vivre dans la bienveillance, la générosité et la confiance. Hors les rares cas où nous devons faire face à un pervers pathologique, c’est cela qui permet de développer l’altruisme, c’est cela qui empêche de se laisser parasiter toute son énergie dans des conflits alimentés par la peur, c’est cela qui aide à grandir, à s’épanouir et à cultiver le plaisir d’être soi – avec les autres. Nous trouvons là une des définitions du bonheur. Mark Twain avait cette jolie formule : « La gentillesse est le langage qu’un sourd peut entendre et qu’un aveugle peut voir ».

    En définitive, et contrairement à ce que certains osent encore croire, il apparait qu’être gentil n’est pas une faiblesse ni une tendance malsaine à se soumettre à l’autre. C’est bien davantage une force, celle qui permet de s’ouvrir à autrui et d’établir avec nos semblables une saine reliance. Cela présente en outre un bienfait non négligeable : la gentillesse est contagieuse !

     

     

  • Pression et dépression

    Pression et dépression

    La fin de l’automne et le début de l’hiver sont souvent considérés comme des périodes propices à la dépression. Temps maussade, journées plus courtes, luminosité en déclin, fêtes de la Toussaint, approche de Noel et « joie obligatoire », tous ces évènements se cumulent en peu de temps et affectent avec plus ou moins de puissance le moral de beaucoup d’entre nous.

    Il ne s’agit pas ici d‘analyser tous les tenants et aboutissants de la dépression mais de regarder ses liens avec la notion du sens.

    Comme un avion sans ailes

    Il y a souvent confusion entre déprime et dépression. La première est plutôt ce que l’on dénomme le coup de blues, le cafard, une tristesse et un abattement à la suite d’un ensemble de nouvelles que nous considérons comme négatives. Cela affecte notre énergie, notre envie d’accomplir quelque chose, notre vision de nous même et des autres. C’est extrêmement désagréable mais en général, après un certain temps où on s’est replié sur soi comme pour retrouver des forces manquantes, on retrouve son allant.

    La dépression pose des problèmes autrement plus graves puisqu’elle affecte directement notre centre vital avec en particulier une tristesse immense (à laquelle on ne trouve parfois aucune raison « valable »), un sentiment d’incapacité et d’inutilité, une estime de soi (et parallèlement, une confiance en soi) qui chute vertigineusement et une perte de gout, une absence d’envie, un inintérêt pour ce qui autrefois nous faisait plaisir, nous attirait et nous entrainait.

    La réaction la plus fréquente de l’entourage et en même temps la plus inappropriée est d’envoyer des injonctions du genre : « Secoue-toi ! », « Fais quelque chose ! », « Ne te laisse pas aller ! » , etc. A l’inutilité de ces propos s’ajoute la culpabilité qu’ils véhiculent. Etre ainsi dans une société où il « faut » s’accomplir, c’est à coup sur se marginaliser négativement.

    On trouve également, dans le même registre, les « méthodes comparatives », mettant l’accent sur ce que d’autres endurent en plus violent. Or, la pensée du malheur d’autrui ne peut aucunement être une consolation quand soi-même, on se débat avec sa propre souffrance. Tout au plus peut-on ressentir de la culpabilité, une fois encore…

    Cela perdure tant que l’on n’a pas saisi que la dépression n‘est pas un manque de volonté mais une véritable maladie. Pour le comprendre, imaginons une voiture dont on aurait enlevé la batterie. On peut toujours tourner la clé, pester et tempêter, sans batterie, il n’y a aucune étincelle et le moteur ne peut absolument pas démarrer. Demander à une personne en dépression de se reprendre en main, d’arrêter de s’apitoyer sur son sort et de réagir, c’est exactement comme de reprocher à une voiture privée de batterie de ne pas démarrer. Ou, pour reprendre le titre d’une chanson, d’être comme un avion sans ailes et donc de chuter inexorablement, quelque soit le désir de rester en vol.

    Une question de sens

    La dépression est régulièrement approchée sous l’angle psychologique, rarement sous l’angle métaphysique. Abordons là à la lumière du sens. Succinctement, on tient le raisonnement suivant : si mon existence n’a pas de sens, plus rien n’a de sens. J’en arrive alors à ce que tout m’indiffère. Et on parle alors de dépression. C’est bien là le problème ! C’est que l’on parle de « dépression » sous le seul angle de la pathologie. Pathologie parce que l’on s’éloigne de ce qui doit être, de ce qui doit se faire. Pathologie parce que j’échappe au devoir, celui que les êtres humains ont créé pour donner du sens.

    Le devoir être crée une tension, une pression. Constante et nécessaire. Il faut une vigilance quotidienne pour maintenir cette pression. Cette pression se caractérise par une obsession du devenir. Devenir et devoir sont les deux verbes impératifs quotidiens depuis l’enfance jusqu’à la mort : Tu dois ceci, tu dois cela, tu dois devenir. C’est cela qui guide une vie….

    Le devoir est-il un impératif nécessaire et absolu ? Surtout quand il est accolé à l’être. Devoir être… Mais est-ce que je dois être ?

    Projection dans le futur en permanence pour échapper à l’absurde du présent, à l’inanité de la vie telle qu’on la perçoit. Le « comme si », encore et toujours…. C’est cette pression qui donne la force de vivre. Vivre, c’est créer, c’est faire. C’est cette pression qui crée aussi, à la longue, la fatigue de vivre

    Dans cette vision apparait un dilemme : la force de vivre est-elle un plaisir ou…une ardente obligation ?

    On se retrouve alors confronté à une thématique douloureuse, principalement dans une société où le consumérisme tient une (trop) grande place : si j’ai l’Etre, c’est parce que j’ai le Faire qui permet en outre d’obtenir l’Avoir. Et l’Avoir finit par donner du sens à l’Etre.

    Mais face à cette thématique, je peux considérer que l’Avoir est fugace, que le Faire est sans sens et que l’Etre n’a pas de raison.

    Si j’en prends conscience, je suis alors dans la dé-pression. Je ne veux plus de cette pression : je la dé-porte ailleurs.

    Et c’est ainsi que l’on donne un sens pathologique parce que le Faire m’indiffère alors totalement, ce qui ne se peut concevoir ! Parce que je considère en outre que l’Avoir ne crée pas l’Etre. Parce que je considère enfin que l’Etre n’a pas d’existence réelle et nécessaire. Ou même n’a pas d’essence.

    Pathologie ou ontologie ?

    Il est plus simple de donner à la dépression une connotation pathologique car on peut de ce fait la soigner, c’est-à-dire donner envie à une personne l’envie de faire, car la personne est de facto considérée comme atteinte d’une maladie et une maladie, cela se guérit, cela doit se guérir, quelque désir qu’elle puisse éprouver à ne l’être pas ou quelque avantage caché qu’elle puisse y dénicher. Point de vue théorique, fort probablement car la caractéristique manifeste de la dé-pression est la souffrance qu’elle traduit autant qu’elle génère.

    Il n’empêche, qu’adviendrait-il si on considérait qu’au lieu d’être pathologique, elle était ontologique ?

    Quel autre regard lui porter alors et quel remède lui apporter si la focalisation ne s’opère plus excessivement sur les symptômes mais sur les tréfonds et les fondamentaux ?

    Qu’en serait-il si on décidait de la voir comme la manifestation d’une phénoménologie existentielle ? Si on reconnaissait enfin le droit à tout un chacun de ne plus avoir envie de jouer le jeu du « comme si » ?

    Du non respect d’un devoir à respecter comme un impératif catégorique, on passerait ainsi à la manifestation d’un droit entendant s’exprimer.

    D’aucuns auraient tôt fait, dans cette optique, de considérer qu’il s’agit davantage d’un droit tendant à s’extrémiser. Encore faudrait-il au préalable reconnaitre l’existence de ce droit et admettre sa légitimité.

    Le fait de ne plus vouloir ou de vouloir « être autre » va être jugé par le mental. La morale réprime une telle « déviance » ; elle s’érige contre un accès de liberté. Accès ou excès ? Certains, à n’en pas douter, y trouveraient un abcès ! Ce non-vouloir serait ramené à une nécrose morale.

    Or, la dé-pression, c’est prendre conscience que la pression n’a pas plus de sens que le reste. C’est faire acte de liberté en refusant de la vivre, de la subir et in fine, en récusant le vivre.

    De la dépression subie, on passe à la dépression comme manifestation de liberté.

    Point n’est besoin d’aller sonder les sous-sols obscurs de l’inconscient et d’en déduire une maladie en prenant l’un des pourquoi du passé pour la cause unique du pourquoi du présent.

    Les pourquoi du passé sont multiples, celui du présent est solitaire et toutes les routes ne mènent pas nécessairement au même endroit (ce qui n’exclut nullement que pour aller à un même endroit, plusieurs routes soient envisageables).

    La dimension transcendante

    Le marxisme et la psychanalyse traditionnelle ont ceci de commun que ce sont des théories causalistes, réductionnistes et déterministes prenant appui, pour expliquer le tout, sur un élément privilégié. Ils déterminent le présent à partir d’un élément du passé et ils appréhendent le passé en y projetant une certaine vision du présent. En essayant d’actualiser ainsi le passé par pure projection et en étant persuadé d’expliquer le tout par un de ses éléments, ils s’inscrivent dans une démarche anti-systémique et signent ainsi un échec patent.

    C’est une pathologie de borgnes que de croire capturer une totalité tout en n’en percevant qu’une facette ou croire en une vision panoramique quand la majeure partie de celle-ci est à tout jamais cachée. C’est, au niveau ontologique, la naïveté de ce fameux major Tompson qui supposait que toutes les anglaises étaient rousses. Un élément sert à décrire un tout.

    C’est à ce moment que la spiritualité va reprendre ses droits en ce qu’elle désigne ce qui est opposé à la matérialité, en ce qu’elle donne la primauté à ce qui ressort de l’ordre de l’esprit et n’appartient pas exclusivement au monde physique. C’est pour cela qu’en réaction à leurs prédécesseurs (Freud notamment), Carl Gustav Jung et Viktor Frankl ont (ré)introduit dans leurs modèles les notions d’âme et de spiritualité.

    Frankl en particulier est venu donner une belle place à ce qui fait écho aux appels de l’être humain : l’inconscient spirituel. Il détermine une volonté du sens, elle-même appuyée sur l’échelle de valeurs propre à chaque individu. Cela permet de répondre à la question : de quoi suis-je responsable ? Vient enfin s’y ajouter la question : envers qui suis-je responsable? Ce qui donne la dimension transcendante.

    Le supplément d’âme 

    On est ainsi passé du pulsionnel au spirituel et au transcendantal. C’est peut être bien ce qui manque le plus à l’homme dans la société d’aujourd’hui. Appréhender la dépression comme une véritable maladie est déjà un premier pas essentiel. Mais on voit également que la soigner avec des antidépresseurs ne permet pas de guérir, juste à atténuer les symptômes. Car elle est peut être davantage une maladie de l’âme, du sens, du pourquoi et, sans recherche d’une transcendance, on demeure en-deçà. A défaut, on prend le risque de s’efforcer de donner du sens à ce qu’en soi-même on continue malgré tout de considérer en être dépourvu ; il n’y a alors de guérison qu’en surface, non en profondeur.

    Comme l’avait justement souligné Abraham Maslow, se limiter à des conflits intrapsychiques fait que l’on néglige une dimension essentielle, celle de la conscience profonde. Der son côté, Albert Einstein s’exclamait : « En apparence, la vie n’a aucun sens, et pourtant, il est impossible qu’il n’y en ait pas un ! ». On peut se contenter du monde des apparences pendant un certain temps jusqu’au moment tragique où on se rend compte que cela ne suffit pas et ne peut aucunement suffire.

    On réalise ainsi que si la dépression se traduit par un refus de la pression, il importe de s’orienter vers une recherche de sens qui permettra de réaliser à la fois son unité, son unicité et son ipséité.

    Il importe cependant d’être pragmatique et il s’agit donc, non pas d’abandonner la terre ou de l’esquiver, mais de s’en détacher suffisamment pour se tourner vers le ciel. C’est cela qui nous permet de comprendre notre environnement, notre place en son sein, notre rôle à y jouer.

    Il nous faut cette compréhension pour pouvoir agir sur ce qui nous entoure, privé de la pression et augmenté du sens. Il nous faut finalement, pour reprendre le mot fameux d’Henri Bergson, réintroduire un « supplément d’âme ». C’est ainsi que l’on peut se (re)construire et que l’existence reprend du sens, au-delà de la trilogie opposant l’Etre, l’Avoir et le Faire pour, non plus les dissocier ou les faire s’affronter mais pour en réaliser une synthèse harmonieuse et épanouissante.

  • Lire rend-il plus intelligent ?

    Lire rend-il plus intelligent ?

     

    Existe-t-il un rapport entre lecture et intelligence ? Notre évolution intellectuelle ou émotionnelle se fait-elle grâce à ce genre d’apprentissage ? La question a été posée et, forcément, les réponses divergent selon que l’on est lecteur … ou pas.

    De quoi s’agit-il ?

    On pourrait affiner en précisant quel type de lecture est visé. On pourrait aussi avancer que la « critique de la raison pure » de Kant développe davantage nos qualités cognitives que des mangas. Mais à chacun ses préférences.

    Il faudrait au préalable définir ce qu’est l’intelligence. Et même de quelle intelligence il s’agit : celle de notre esprit, de notre cœur ou de notre âme ? Vaste débat ! Parle-t-on de l’intelligence livresque ? Universitaire ? D’une intelligence pratique ou théorique ? De celle de la vie ? Du cœur ?

    On pourrait également aborder la question sous un angle différent : si la lecture est un bon vecteur pour accroitre ses connaissances, y a-t-il alors un lien entre culture et intelligence ?

    Pour simplifier, prenons l’option que l’intelligence regroupe l’ensemble de nos facultés mentales permettant de connaitre, de comprendre et d’établir des liens, notamment entre des faits, des notions ou des concepts. Elle regroupe ainsi une capacité de traitement de l’information (analyse, mise en œuvre et utilisation). Elle permet donc de s’organiser au mieux dans un environnement donné. Certes, d’aucuns jugeront cette définition un peu sommaire, voire restrictive. Cela est vrai. Retenons là pour débuter cet article.

    Quel lecteur sommes-nous ?

    Pour demeurer tout aussi schématique, on pourrait ensuite établir la classification suivante :

    Les personnes qui ne lisent pas : pour des raisons qui leur sont propres, elles n’aiment pas lire. Il est de fait que le plaisir est un moteur déterminant des actions de l’être humain. Et donc, si on n’aime pas, on ne fait pas. Ces personnes là considèrent très souvent que la lecture est une perte de temps. Et qui génère même de l’ennui, oubliant (ou ignorant) ce qu’avait dit Fénelon : « L’ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire ».

    Certaines de ces personnes estiment que ce n’est pas « la vraie vie ». D’ailleurs, elles aiment citer, parfois nommément, des individus illettrés mais possédant une véritable « intelligence de la vie » : l’aspect pratique ou relationnel, voire spirituel est alors évoqué. Et cependant, Descartes nous disait élégamment que « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés ».

    Ensuite, nous trouvons les personnes mono-lectures : elles ont cette particularité d’être focalisées sur un sujet spécifique. Cela peut être tout aussi bien l’étude des civilisations perdues que le rôle des anges dans l’univers ou l’architecture urbaine dans la France du Moyen-âge. Peu importe le domaine, ces personnes ont une focalisation quasi-exclusive sur un sujet donné et il est parfois bien difficile de leur faire lire autre chose. Il arrive qu’il soit tout aussi difficile de poursuivre une conversation approfondie sur un autre sujet, soit par qu’elles manquent de connaissance diversifiée, soit qu’elles manifestent un manque d’intérêt pour ce qui ne ressort pas de leur domaine privilégié (ou les deux).

    Et enfin, il y a les personnes qui lisent de tout ou un peu de tout et majoritairement des ouvrages permettant d’acquérir de nouvelles connaissances. Leur curiosité et leur plaisir d’apprendre, de découvrir et de s’enrichir les incite à aborder divers sujets. Elles peuvent même développer une excellente expertise sur certains d’entre eux.

    On se définit donc en quelque sorte selon le type de lecture que l’on a. François Mauriac allait plus loin encore : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es, il est vrai mais je te connaitrai mieux si tu me dis ce que tu relis ». Il est exact que se replonger dans ce que l’on a aimé, comme pour le redécouvrir et le savourer encore une fois détermine bien ce qui nous intéresse, nous satisfait, nous passionne et constitue quelque chose que nous considérons comme particulièrement important, voire essentiel à notre évolution et à notre bonheur.

    Etre plus intelligent émotionnellement ?

    Quelques études ont été réalisées sur les conséquences de la lecture. Elles demeurent rares et ne reçoivent pas toujours le label de la rigueur scientifique.

    Il semblerait toutefois que lire améliore les connexions à l’intérieur du cerveau dès lors qu’il s’agit d’une lecture de qualité. Le souci est bien de définir ce que recouvre une telle appréciation subjective. Fort probablement s’agit-il de toute lecture demandant au lecteur un effort cérébral. Un ouvrage technique, scientifique ou philosophique par exemple répond à une telle définition mais il est des romans policiers dont l’imbrication des éléments demande un effort particulier pour « décortiquer » l’énigme et … trouver le coupable !

    Dans ces types d’ouvrages, il existe en effet un effort de mémoire à réaliser puis un effort de connexion entre les diverses parties que l’on a mémorisé pour en faire un tout ayant sa cohérence. Cela nécessite enfin un effort de concentration et plus celui-ci est régulièrement exercé, plus nous acquérons de facilité en ce domaine. La faculté de concentration présente un grand nombre d’avantages dans différents domaines.

    D’autres études ont également montré que notre intelligence émotionnelle peut être mise en action et ce, principalement avec des ouvrages de fiction. En effet, on entre dans le monde décrit par le romancier et si celui-ci dispose d’un réel talent, il arrive – pour peu que l’histoire nous captive – que nous entrions dans la vie des personnages et leur intimité, que nous nous mettions même à leur place et parvenions à nous attacher à eux et à ressentir ce qu’ils ressentent. On actualise ce qui est irréel, on rend réel émotionnellement ce qui n’est en fait que fiction ; nous vivons avec ces personnes une part de leur existence, nous faisons comme si elles existaient à tel point que certains romans, non seulement nous font oublier tout ce qui est autour de nous ; nous sommes alors captivés, comme captés au sein des pages que nos yeux parcourent. En outre, nous pouvons vivre un véritable mimétisme émotionnel tant nous sommes avec ces personnes, tant nous vivons leur histoire « pour de vrai ».

    Faut-il en conclure alors que nous devenons plus intelligent émotionnellement ? Cela se peut. En tout cas, nous sommes nécessairement plus à même de saisir avec un surcroît de finesse certaines composantes de l’être humain. Son âme peut-être, son cœur sans doute….

    S’enrichir mutuellement

    Pour ma part, je pense que cette intelligence se développe davantage lorsque nous échangeons ensuite avec d’autres lecteurs et que nous confrontons nos points de vue. Si ceux-ci ne sont pas parfaitement identiques, il devient passionnant d’activer notre intelligence d’une part pour trouver une argumentation solide et cohérente et d’autre part pour entendre un aspect autre. De cette confrontation émerge quelque chose d’enrichi.

    Enfin, il est évident que la lecture accroit notre culture et le livre est un outil merveilleux pour avoir accès à la pensée de quelqu’un d’autre. Songeons simplement qu’une personne, que nous ne pourrions rencontrer, a pris le temps de réfléchir en profondeur sur un sujet donné et, grâce au livre, nous pouvons alors profiter de toute cette réflexion. C’est là une fabuleuse définition de ce qu’est le partage ! Ce simple fait me parait tellement important, pour notre propre réflexion et notre propre évolution, voire notre enrichissement personnel (au-delà même du caractère « évasion » ou « délassement » de la lecture) que je ne parviens pas à comprendre comment certains estiment la lecture ennuyeuse ou inutile.

    Cela tient sans doute au fait que nous sommes 7 milliards sur terre et qu’il existe 7 milliards manières différentes d’envisager le monde !

    Alors, que répondre à la question initiale de savoir si lire rend plus intelligent ? Il est évident que cet acte accroît nos capacités et participe à un élargissement de notre champ de connaissances et de notre vision tout en nous procurant du plaisir. Ce n’est pas si mal ! Quittons-nous alors sur cette belle phrase de Jack London, emplie de promesses et de richesses : « Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l’horizon ».

     

     

     

     

  • Les chemins de la vie

    Les chemins de la vie

    La vie est comme un chemin qui doit nous mener à notre essentiel.

    Il appartient à chacun de prendre celui qui lui correspond le mieux, de cheminer à la cadence qui lui convient et même, parfois, de s’arrêter ou de vouloir brûler les étapes ou faire demi-tour.

    Mais, alors que fleurissent partout les définitions du bonheur et les « méthodes » d’y accéder, il est vrai qu’une vie ne se réussit et ne permet un plein épanouissement de l’être qu’autant que nous avons pris le soin de déterminer cet essentiel, d’en dessiner les contours et d’avoir orienté notre cœur, nos pensées et nos actions vers lui.

    Des questions pour grandir

    Ce chemin est porteur de multiples questions. C’est bien ce qui lui donne tout son sel. Une ligne droite, parfaitement tracée, serait comme une insulte à notre intelligence, nous empêchant d’aller puiser tout en nous de quoi bâtir une œuvre de qualité.

    Nous entendons souvent dire qu’une vie n’acquiert son sens que si nous lui avons donné un but, un objectif. Cela est vrai. Il est juste à remarquer que bien souvent, cet objectif prend le risque d’être marqué par la matérialité avec une trop grande exclusivité. Or, si la matière a sa part de nécessité, pouvons réellement définir notre sens de la vie par les objets que nous possédons, par le métier que nous exerçons, par les personnes que nous fréquentons ? Tout cela ne devrait-il pas plutôt être considéré non comme une fin mais comme des moyens divers pour se diriger vers cet essentiel ?

    Tout cela conserve-t-il son intérêt s’il ne permet de nourrir régulièrement notre valeur la plus importante ? Et, en définitive, notre objectif de vie ne se confond-il pas avec cette valeur ultime qui nous guide ? Il est intéressant d’ailleurs de noter que le mot « sens » désigne autant la signification que la direction.

    Nous entendons également dire que ce n’est pas la destination vers laquelle nous nous dirigeons mais la route qui compte. Cela est vrai aussi. Sous réserve que le chemin que nous empruntons soit celui permettant de se rendre à cette destination. Sous réserve que ce chemin soit bien celui que nous avons décidé en conscience d’emprunter. En conscience, pleine conscience.

    A défaut, nous risquerions de prendre une route qui nous mène certes plus loin mais peut-être nulle part. S’agissant de notre existence, nous risquons alors de nous arrêter sur le bas-côté dans une amère désillusion, reprochant à la vie de n’avoir pas tenue les promesses qu’elle nous avait faite (ou que nous supposions qu’elle nous avait faite).

    Parfois, on entend même dire que le but est le chemin lui-même. Le moyen devient donc une fin et cela, souvent au nom d’une étrange obligation de ne vivre que ce qui se vit maintenant. Cette manière de voir est passablement irréelle et contient un immense péril : celui de nous faire tourner en rond sans jamais savoir pourquoi et ainsi de manquer l’ultime destination pour laquelle nous sommes ici. Cette conception contient une grande part de dangerosité et de stérilité.

    Ces propositions sont marquées par le dualisme, comme s’il y avait d’un côté les partisans du but ultime à atteindre et de l’autre, les tenants du « bon » chemin à prendre. Parlant du bonheur, Nietzsche exprimait ce dualisme de manière lapidaire : « Formule de mon bonheur : un « oui », un « non », une ligne droite, un but ». Si, pour le bonheur, cela peut se concevoir, ça peut cependant paraitre un peu rigide ou même irréaliste s’agissant de l’essentiel vers lequel notre vie doit nous diriger (ou, plutôt, vers lequel nous voulons diriger notre vie).

    Donner la primauté au but ou au chemin, à la fin ou au moyen, est-ce ainsi qu’il faut envisager les choses ? Ceux qui ont pris le temps de réfléchir sagement et posément savent bien que les deux conceptions vont de pair et se nourrissent l’un de l’autre ; elles ne s’opposent pas, elles s’enrichissent mutuellement. On évite ainsi le risque de dépenser une trop grande énergie pour atteindre un but sans avoir pris de temps suffisant pour se questionner : est-ce là que je veux vraiment arriver ? Est-ce pour moi aujourd’hui, en fonction de ce que je sais et de ce que je suis, le meilleur chemin à prendre ? Et on évite d’avancer en aveugle sans savoir où tout cela nous mènera in fine.

    Vers son accomplissement

    Lorsque l’on est habité profondément par les réponses que nous donnons nous-mêmes à ces questions, il devient alors plus aisé de se relever quand nous trébuchons ou de se réorienter lorsque la belle ligne droite que nous imaginions se termine en cul-de sac. Cela permet de prendre conscience que rien n’est linéaire et que tout, même un chemin, est soumis à la loi de l’impermanence.

    Il est des instants où ce chemin est simple, agréable, facile et lumineux ; c’est alors que l’on peut lever la tête et laisser son regard cueillir tout ce qui est source de beauté et d’épanouissement. Et il en est d’autres où il est escarpé, semé d’embuches, épineux et éreintant, à telle enseigne que l’on éprouve la tentation de l’abandonner, d’en essayer un autre ou de s’arrêter, épuisé, sans vouloir bouger davantage, sans plus croire qu’il mène quelque part. C’est dans ces instants qu’il faut plonger tout au fond de soi pour chercher l’étincelle.

    Et, tout au long, dans une alternance entre découverte de l’altérité et rencontre avec soi-même, la route peu à peu prend les couleurs de nos valeurs. Aller vers soi permet d’aller vers l’autre et réciproquement, dans un aller-retour dont la qualité dépend des enrichissements de chaque « passage ». Mais il est des cas, hélas, où cela se traduit aussi par un appauvrissement. Notre liberté est alors de pouvoir décider comment nous appréhendons cet appauvrissement : doit-il remettre en cause notre cheminement, totalement ou partiellement ? Ou peut-on, à la manière d’un alchimiste, opérer une transformation lumineuse et donner un nouvel éclat au chemin que nous avons choisi ?

    Les chemins que nous décidons d’emprunter dans notre vie (pour notre vie) sont ceux où nous pouvons réaliser notre expérience humaine. Nous tous avons une expérience à réaliser : qu’elle est-elle et pourquoi faire ? De quoi sommes-nous porteur ? C’est là notre unicité.

    Nous ne pouvons pleinement la réaliser que si nous prenons conscience que nous sommes une âme venue ici, sur cette planète, en cet endroit et à cet instant donné, pour réaliser cette expérience de notre condition d’humain. C’est là notre universalité.

    Nous sommes tous la partie et le tout. C’est ce qui rend chaque chemin spécifique dans sa convergence vers quelque chose d’à la fois unique et universel.

    Bonne et lumineuse route à chacun !