Catégorie : Article Littérature

  • Ne pas mourir d’injures !

    Ne pas mourir d’injures !

    Régulièrement, les verbes « agonir » et « agoniser » sont confondus et l’ont voit des personnes agonir en croyant qu’elles sont en train de mourir. Et bien non, elles expriment simplement leur courroux ! Ah, le mélange des mots…..

    Cette confusion est regrettable et vient même interférer sur la conjugaison, rendant la compréhension plus opaque.

    La règle est cependant simple :

    « agonir» est un verbe du 2e groupe, suivi de « de » ou de « d’ » et il se conjugue comme finir. Il est l’équivalent de « accabler de », « injurier », « insulter », « reprocher ». L’exemple le plus classique, c’est « agonir une personne d’injures ».

    « agoniser » quant à lui est verbe du 1er groupe et il signifie « être à l’agonie » et donc, être sur le point de mourir.

    Sauf à disposer d’une faconde très spécifique, on comprend donc qu’agonir quelqu’un d’insultes ne devrait pas le faire agoniser. Mais cette simplicité s’amenuise quand on entre dans la conjugaison. Quatre exemples pour illustrer :

    1/ « Elle était en colère et les agonisait d’injures » : Ce n’est pas correct. « Agonisait » est l’imparfait d’agoniser. Or, c’est le verbe « agonir » qui doit ici être retenu. Il faut donc mettre un deuxième « s » et écrire « agonissait ». De même, s’il s’était agit d’un conditionnel, il aurait fallu écrire « agonirait » et non « agoniserait ».

    On trouve d’ailleurs la réciprocité dans l’erreur. Par exemple : « Faute de combustible, l’incendie agonissait ». Du tout ! L’incendie étant en train de mourir, c’est l’imparfait de « agoniser » qui convient et donc : « agonisait ».

    2/ « Durement frappé, il était en train d’agonir dans d’atroces souffrances ». Erreur classique qu’on lit dans bon nombre d’articles. S’il était en train de mourir du fait de ses blessures, eh bien il était en train d’agoniser et comme « agoniser », c’est être en train de mourir, autant simplifier pour éviter une redondance inutile et écrire tout simplement : « il agonisait dans d’atroces souffrances  » (sauf à ce qu’il veuille injurier ses bourreaux mais il est bien rare que ce soit là le sens exprimé)

    3/ « Il se peut qu’elle agonise de ses sarcasmes». Ecrit ainsi, cette pauvre personne va mourir à force de proférer des méchancetés ! La forme correcte est « agonisse » mais la phrase est incomplète si l’on veut signifier « accabler de ». Pour que ce soit juste, il faudrait préciser l’identité de celui ou de celle qui reçoit cette invective. Par exemple : « Il se peut qu’elle les agonisse de ses sarcasmes ».

    Cependant, dans un style plus littéraire, on peut tout à fait vouloir préciser que cette personne s’étouffe littéralement de sa méchanceté !

    4/ « Le pauvre, il s’est fait agoniser d’insultes ». C’est incorrect et il est d’ailleurs toujours en vie ! Il faut écrire : « il s’est fait agonir d’insultes » pour indiquer à quel point il est accablé mais n’a pas été trucidé.

    Pour ne plus confondre, il importe d’être au clair sur ce que l’on veut vraiment dire. En outre, ne pas oublier que « agonir » ne s’utilise pas seul. Il est suivi de quelque chose d’accablant, de désagréable et s’accompagne de la préposition « de » ou « d’ ».

    Rien de pire que d’agoniser en agonissant quelqu’un (suite…)

  • Truc machin chose !

    Truc machin chose !

    La pantonymie ? Non, rien à voir avec la pantomime dans laquelle on s’exprime au moyen de gestes, sans avoir recours à la parole. La pantonymie, cela consiste tout simplement à désigner un terme par un autre, beaucoup plus générique et très vague.

    Que désigne-t-on ?

    Désigner, oui, mais quoi et quand ? Et bien, on se sert tout bêtement d’un pantonyme quand on n’arrive pas à qualifier un objet, une situation ou même une personne. On invente alors un mot ou on se sert d’un mot passe-partout car on a oublié le mot juste ou on l’ignore.

    C’est ainsi que l’on retrouve « truc », « machin », « chose » et autres « bidules ». Comment les différencier ? Là est la question ! Pour simplifier, disons que truc serait quasiment frère de machin tandis que bidule entretiendrait un certain cousinage avec chose, cette dernière méritant sans doute une place d’honneur.

    Mais ce n’est pas toujours aussi simple puisque machin peut servir à désigner un truc ou un bidule que l’on ne peut ou que l’on ne veut pas nommer. Lorsque c’est vraiment introuvable, on est alors face à une sorte de « schmilblick » qui est en fait un machin truc innommable tout autant qu’indéfinissable. L’avantage du « schmilblick », c’est que l’on sait que c’est quelque chose mais ce quelque chose, on sait également qu’on ne peut pas savoir ce qu’il est, d’où une recherche vouée par définition à l’échec !

    Une petite exception quand même. Quand on dit par exemple : « J’ai trouvé ce machin. Je ne vois vraiment pas ce que ça peut être. »,  on est soi-même face à un « schmilblick » mais le fait d’en parler à un quidam permettra fort probablement de lui trouver un nom et de le faire ipso facto sortir de cette catégorie nébuleuse.

    Une manifestation émotionnelle ?

    Un pantonyme peut-être très déceptif quand il désigne une personne. « Tu en penses quoi de machin ? ». Là, on oublie, volontairement ou pas, son nom, sa qualification ou sa fonction. Bref, on le chosifie et certains vont encore plus loin en parlant de « machin chose » ! D’autres, plus portés sur la poésie probablement, parleront de « machinchouette ». Il n’en demeure pas moins que ce n’est guère flatteur, n’est-ce pas ? Et même carrément péjoratif. Notons que ce pantonyme a cependant eut son heure de gloire avec le Général de Gaule lorsqu’en septembre 1960, à Nantes, il désigna l’ONU par « le machin » !

    Certains pantonymes sont en effet très pratiques pour manifester un mouvement d’humeur. Imaginez que vous présentiez un projet dans lequel vous vous êtes investi et que votre collègue vous marmonne : « Mais c’est quoi ce truc ? ». Vous comprendrez avec aisance qu’il ne l’appréhende pas avec le même enthousiasme.

    D’autres ont toutefois une nature plus joyeuse. Ainsi, lorsque l’on s’exclame : « Tu te souviens de ce truc délicieux qu’on a mangé hier ? », c’est tout simplement que l’on ne se souvient plus du nom de ce plat qui a fait se trémousser nos papilles. Mais on en garde un souvenir ému et délectable sans aucune intention d’en amoindrir la qualité.

    De même, si une personne veut vous relater – mais sans rien en dire cependant – les prouesses sexuelles accomplies avec une autre personne, elle se contentera de vous confier : « On a fait de ces trucs…. ». Cette formulation toute en finesse devient alors une forme d’ellipse qui présente l’avantage non négligeable de sauvegarder votre pudeur tout en laissant libre cours à votre imagination.

    De vastes étendues…

    Le champ lexical de la pantonymie est large et tend à s’appliquer aux noms propres. Par exemple, on le retrouve souvent en géographie comme Trifouilly-les-Oies, ce lointain village de la France rurale que d’aucuns situent près de Trifoully-les-Castagnettes, plus exotique toutefois. Tout comme Pétaouchnock qui, semble-t-il, est encore plus éloigné. Un autre pantonyme désigne alors le moment où on y parviendra : la Saint Glinglin, c’est-à-dire jamais, un peu comme le 36 du mois, à croire que ces deux dates coïncident totalement !

    Nos publicitaires ne sont pas en reste. Quand ils évoquent la « ménagère de moins de 50 ans », on peut sérieusement se demander s’ils n’usent pas alors d’une pantonymie. Raison de plus pour se méfier de ce qu’ils proposent….

    Quelques figures de style qui tournent autour.

    L’éponymie, très classique, consiste à donner à un objet (ou une « chose », si on préfère !) le nom d’une personne qui devient dès lors un nom commun. Il en ainsi de la guillotine du nom de son inventeur, le brave docteur Joseph Ignace Guillotin, de la poubelle en hommage à Eugène Poubelle, préfet de la Seine sous la IIIème République et féru de l’enlèvement des ordures ménagères ou bien du Larousse par référence à Pierre Larousse, auteur du « Grand dictionnaire universel du XIXe siècle ».

    La méronymie désigne une relation toute sémantique entre deux mots, l’un  désignant une « partie » et l’autre un « tout ». Par exemple, le « toit » est le méronyme de la « maison » : il en est un élément parmi d’autres et dire « J’ai un toit » montre que l’on ne vit pas dehors ; Et nous trouvons évidemment son contraire, l’holonymie qui désigne un ensemble comprenant un autre mot. La « maison » devient donc l’holonyme de « toit »

    Enfin, nous trouvons la rétronymie où – et en général, du fait d’une avancée technologique – un mot nouveau ou bien une expression nouvelle est créé(e) pour désigner un objet ou un concept qui a évolué. Par exemple, le mot « courrier » s’est différencié en courrier papier et courrier électronique tout comme « adresse » se distingue désormais entre adresse postale et adresse Internet ou encore le « potable » différencié entre ordinateur portable et téléphone portable.

    Cela évite de faire une confusion où l’utilisation d’un terme générique pourrait faire croire à autre chose que ce que l’on désigne. Il n’est pas moins vrai que la pantonymie conserve d’indéniables atouts et si vous désirez disposer de tous les bidules utiles à une activité donnée, il vous suffit de connaitre les « trucs et astuces » qui s’y rapportent !

    N’oublions pas enfin le philosophe autrichien Wittgenstein qui, fort certainement, était un ennemi farouche des pantonymes puisqu’il concluait son ouvrage « Tractatus logico-philosophicus » par ces mots terribles : « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut le taire ».

     

  • Ces mots qui se ressemblent

    Ces mots qui se ressemblent

    Qui se ressemble s’assemble dit-on. Dans nos interactions avec les autres, pourquoi pas. Mais pour ce qui est des mots, eh bien non, ça ne marche pas !

    Il y en a qui se prononcent pareils mais s’écrivent différemment et ne veulent pas du tout dire la même chose. Plus facétieux, certains mots vont jusqu’à user de la même orthographe mais sans posséder la moindre parenté quant à leur signification. Il en même de très spirituels qui poussent le vice (ou le sens de l’humour) jusqu’à se prononcer différemment. Et pour finir, il y a des cousins proches : l’insigne changement d’une syllabe ou même d’une lettre, une seule, et tout est différent !

    Petit panorama de cet amusant univers des homonymes et paronymes.

    Des mots trompeurs ?

    Qu’est-ce qu’un homonyme ? La définition savante en est : ce sont des mots de signifié différent mais dont le signifiant est identique. En langage clair, cela désigne des mots qui se prononcent de la même manière mais ont en commun une signification dissemblable.

    Avant d’avoir été latinisé pour s’inviter ensuite dans le français, son origine vient du grec ancien homonymos, créée avec homos (« semblable »)

    En fait, et pour simplifier, il existe deux types d’homonymes : les homographes et les homophones.

    Tout d’abord, les homographes : une traduction littérale serait « j’écris de la même façon ». Ce sont en effet des mots qui s’orthographient à l’identique et se prononcent pareillement. De quoi induire en erreur facilement ! Car la signification est enchâssée dans le contexte.

    Certains sont deux substantifs comme par exemple le mousse (le matelot) et la mousse (organisme végétal), l’aire (surface) et l’aire (nid d’aigle) ou bien mercure(planète) et mercure (élément chimique) ainsi que Mercure (dieu romain) ou encore le moule (ustensile)et la moule (mollusque). Face à cette similitude, c’est le contexte seul qui permet de saisir la bonne définition.

    Parfois s’y ajoute un verbe conjugué et un substantif. Exemples : dame (femme) et dame (outil de paveur) ou dame (figure de carte) mais encore dame (pièce de jeu d’échec) et encore dame (du verbe damer).

    Le son ne fait pas tout

    Vient ensuite l’homophone, mot désignant ceux « ayant un son semblable ». Il s’agit effectivement de mots qui se prononcent de la même manière mais n’ont pas la même orthographe. Quelques exemples : la fin et la faim, le fard et le phare, l’autel et l’hôtel, le tout et la toux, un cours, un court et une cour, la voie et la voix, un vice et une vis, un cynophile et un sinophile, davantage et d’avantage, sceptique et septique, cent, sang et sans, chat, chas et shah etc.

    A ce jeu, il serait de bon aloi de décerner une mention spéciale pour verre (récipient), vers (mollusque), vert (couleur), vers (préposition) vers (élément linguistique de poésie), vair (fourrure) et vair (couleur d’yeux) et en laissant de côté les noms propres de lieu, de rivière, etc. D’où cette phrase qu’enfant nous aimions composer : « Le ver vair va vers le verre vert » !

    Les maux des mots

    Il existe enfin une catégorie assez retorse car s’écrivant de la même façon mais, selon le contexte et donc la signification, ne se prononçant pas pareil. Et oui, ce n’est pas parce que deux mots sont composés des mêmes lettres qu’ils se prononcent toujours de la même façon ! On les appelle tout simplement les homographes non homophones (normal : même graphie mais phonie différente !).

    Très souvent, il s’agit d’un « accouplement » entre un verbe avec une terminaison en « ent » ou « tions » et un substantif. Ainsi, des religieux dans un « couvent » et les poules qui « couvent », des orateurs qui « content » et « je suis content », « nous mentions » et « il a eut plusieurs mentions », « nous portions » et « divisez le en portions », etc.

    Parfois, vraiment pervers, ce sont deux substantifs : fils (pluriel de fil) et fils (enfant) ou carrément une autre prononciation selon la quantité comme os (au singulier) et os (au pluriel).

    A côté mais sans en être

    Une catégorie sympathique car elle engendre souvent des contre-sens est constitué par les paronymes. Ce sont presque des homonymes. Ils n’ont pas le même sens mais leur graphie et/ou leur prononciation sont très proches, tout à côté. Leur ressemblance entraîne facilement une confusion. Les plus usuels sont conjecture et conjoncture, acception et acceptation, effraction et infraction, collision et collusion, attention et intention, emménager et aménager, mythifier et mystifier, emmener et amener, agonir et agoniser, vénéneux et venimeux, etc. Bien souvent, ils relèvent d’une méconnaissance de la définition précise.

    Toutefois, et de par cette proximité, il y a des paronymes qui sont intentionnellement employés afin de créer de jeux de mots : embrasser et embraser, avoir de la fuite dans les idées. Ils font le bonheur des humoristes subtils. Raymond Devos, qui jouait magnifiquement avec les mots, en donnait de belles illustrations dans ses sketchs en triturant jusqu’à l’absurde homophones et paronymes. Souvenons-nous par exemple de celui où il s’inquiète de savoir quand part le car pour Caen s’il ne part pas au quart ! Son humour a pris comme assise toutes ces multitudes de sens.

    Dire de la même manière des choses différentes

    Il reste alors à aborder cette situation spécifique du mot qui va recouvrir plusieurs sens ou significations différentes. On dit qu’il est polysémique. Il ne faut pas toutefois le confondre avec une homonymie. Le « chat, chas et shah » par exemple ou ce cher « ver vert verre » etc sont de stricts homonymes dans la catégorie des homophones. Ce sont des mots différents et d’une l’étymologie distincte. Tandis que le mot polysémique est un même mot qui change de sens. Il est parfois un homographe mais pas nécessairement. Pour être dans la polysémie, il faut que l’étymologie soit la même.

    Quand il n’y a que deux significations différentes, c’est assez aisé. Mais nombre d’entre eux recouvrent plusieurs significations. Par exemple, le « bouchon » peut être ce qui ferme un récipient, un encombrement de circulation ou un petit restaurant lyonnais.

    C’est plus complexe lorsque ce qui est désigné est abstrait. Le mot « sens » en est un bel exemple : il renvoie aux dispositifs de perception (odorat, vue, toucher, etc) ou bien à l’orientation, la direction ou encore au contenu conceptuel, à la signification (« Quel est le sens de cette phrase ? ») mais également à la justification, l’intention voire la valeur (Quel est le sens de la vie ? »)

    Le mot « amour » est très bien situé dans la catégorie polysémique, ce qui explique sans doute qu’il soit depuis si longtemps l’objet – ou plutôt le sujet – d’études innombrables. Songeons déjà que l’on aime Dieu, son amant(e), sa grand-mère et la tarte aux fraises. Un même verbe pour tant d’amours différentes !

    Il se pourrait bien finalement que le plus polysémique d’entre tous, bien que n’étant a priori pas perçu comme tel, soit le mot « Dieu ». Combien de millions (et même de milliards) de personnes en effet en ont une conception personnelle dans laquelle la subjectivité renvoie à autant de perceptions, d’acceptions et de compréhensions distinctes ?

    Il existe tant de possibilité d’interpréter diversement que cette étonnante polysémie finirait presque par déboucher sur un polythéisme ! C’est pourquoi cette équivoque est souvent source de querelles car, lorsque l’on parle de Dieu, nous ne songeons pas à poser la question préalable et tellement primordiale : de quel Dieu parlons-nous ? Alors, « qui se ressemble s’assemble » ?

     

  • La perfection hasardeuse de l’Oxymore

    La perfection hasardeuse de l’Oxymore

    Quelle relation entre « le soleil noir de la mélancolie » de Gérard de Nerval et « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » de Pierre Corneille ?

    Quittant le domaine littéraire pour aborder celui de notre langage courant, quel rapport entre une douce-violence, un silence éloquent et un mort-vivant ?

    Tous sont liés par une figure de style qui a tout son charme et sa puissance évocatrice lorsqu’elle est utilisée à propos et crée l’incompréhension quand on en fait un mésusage. Il s’agit de l’oxymore.

    Un indicible charme

    En rhétorique, l’oxymore se définit comme une association de deux mots de sens opposé, voire contraire (ou dont le sens parait contradictoire) afin de donner plus de force à une idée du fait de l’étonnement que provoque cette association inattendue. C’est comme cela que l’on attire l’attention du lecteur ou de l’auditeur. Les deux termes opposés sont réunis grammaticalement et sémantiquement mais conservent leur logique propre, quoiqu‘étonnante.

    On peut dire que l’oxymore est né en Grèce, avec le théâtre antique et tragique. Déjà, Sophocle qualifiait Antigone de « saintement criminelle » ! Il fit des émules, comme Horace notamment (« folle sagesse » ou « suave péril »).

    Pour le construire, on met habituellement dans un même « couple » un nom et un adjectif ou, pour faire plus « chic », une combinaison substantif / épithète (« une douce violence » ou « une sombre lumière ») ou bien un nom et un complément du nom (« la voix du silence ») ou encore un verbe et un adverbe (« Hâte-toi lentement »).

    La description d’une situation ou d’une personne avec un oxymore crée une surprise puisque la réalité ainsi décrite n’est pas concevable. C’est pourquoi la poésie s’en est souvent emparée : elle oblige à un effort pour s’en faire une représentation et sa portée évocatrice ou même visuelle en est augmentée. Cela provoque un effet stylistique surprenant. La « ténébreuse lumière », « l’horrible beauté » ou « l’impitoyable tendresse » en sont des illustrations, surtout quand l’adjectif précède le nom.

    Baudelaire s’en est intelligemment servi («  La clarté sombre des réverbères », « sa chair spirituelle ») de même qu’Arthur Rimbaud qui ne fut pas en reste (« Splendeurs invisibles », « luxe dégoûtant», « violent paradis »). Songeons également aux peintres qui invitent l’oxymore dans la toile avec le clair-obscur.

    Une modernité parfois surprenante

    Notre manière de parler y a fréquemment recours. Il est souvent utilisé dans un but de raillerie ou parfois pour dénoncer ou mettre en lumière quelque chose d’absurde. Il en est ainsi de la « vérité mensongère », d’un « illustre inconnu » ou d’un « honnête voyou ».

    La raillerie ou l’ironie ne cherche pas à tromper en accouplant des mots de sens opposé mais à souligner l’absurdité ou la fausseté de ce qui est décrit. Dans cette optique, elle peut servir à critiquer. Par exemple, en parlant d’une « guerre sainte », la sainteté évoquant des idées de douceur, de bienveillance et de paix et opposées donc au caractère belliqueux et violent d’une guerre. Elle peut aussi servir à ridiculiser. Il en serait ainsi si on parlait d’une « femen habillée », les apparitions de ces femmes étant généralement assez dénudées !

    On pourrait s’interroger sur le titre d’une opérette du compositeur autrichien Franz Lehár intitulée « La Veuve joyeuse ». On n’est pas loin de l’oxymore, le veuvage ne semblant pas associé de prime abord à la gaité.

    Aujourd’hui, certaines expressions sont devenues quasiment banales quoique l‘on puisse y déceler un oxymore. Nous aimons certes – et abondamment – les formes tautologiques (comme le « tri sélectif ») mais l’oxymore tient bien son rang. Par exemple, la notion « égalité des chances ». Si l’on analyse chaque terme séparément, on ne peut que s’étonner qu’ils soient réunis en une même locution ; c’est comme si on plaçait sur une même ligne de départ une Ferrari et une 2CV. Mais l’usage a finit par nous faire croire qu’il y avait là un principe égalitaire… Et que dire du  « développement durable », de la « guerre propre » voire des « frappes chirurgicales » ou de la « consommation solidaire ».

    Dans mes années étudiantes, une amie avait composé un bel oxymore en se définissant comme une « anarcho-maoïste » ! Plus près de nous, n’use-t-on pas d’une formule oxymorique en qualifiant de « rebelles modérés »  des individus que d’aucuns voient comme des terroristes ?

    Enfin, quant l’oxymore débouche sur l’absurde, nous nous retrouvons face à l’incompréhensible. Un sommet avait déjà été atteint avec la « discrimination positive » mais la palme revient probablement à un Ministre de l’Economie qui, sans sourciller, osa nous parler avec un étrange sérieux de «  croissance négative ». On peut dire que sans poésie aucune, fut réussit là un effet stylistique des plus surprenant sur lequel on n’a pas finit de s’interroger ! Quelle peut donc en être l’ésotérique signification ?

     

  • Une femme qui peignait les âmes

    Une femme qui peignait les âmes

    Nous sommes nombreux à avoir nos écrivains fétiches. Ils ont une force : il y a chez eux quelque chose qui nous séduit dans une manière spécifique de dire les choses et de nous emmener dans leur imaginaire.

    En général, après avoir été séduit par quelques ouvrages, on en achète un nouveau sans inquiétude aucune, plein d’a priori positifs et nous régalant déjà, même avant d’avoir lu la première phrase. Il est rare que nous soyons déçu. Cela peut arriver mais on en lira malgré tout d’autres.

    Certains romans sont aujourd’hui appréciés quand, à l’instar de beaucoup de films, ils privilégient l’action. Si la vitesse est érigée en qualité, alors l’action et ses rebondissements sont plébiscités, quitte à ce que la syntaxe soit passablement maltraitée. Or, nourri essentiellement avec la littérature des XVIII et XIXème siècle, j’attends d’un roman trois éléments : la qualité et le raffinement du style avec un véritable travail de la phrase, la profondeur des personnages pour qu’ils prennent réellement forme grâce à l’analyse de ce qu’ils sont véritablement (et en cohérence avec celle-ci) et la narration, l’art de construire et de conduire une histoire.

    Une peinture d’âme

    Il y a quelques années, une vendeuse de la Fnac ayant compris ce que j’aimais, me permis de découvrir une grande dame. J’achetais un livre à la fois élégant et subtil et la séduction fut immédiate. D’autres suivirent et le même plaisir réapparut, tant et si bien qu’aimant discuter avec les auteurs que j’apprécie, je finis par trouver l’adresse de cette femme à Bruxelles et m’apprêtais à lui écrire, dans l’espoir de pouvoir la rencontrer et échanger avec elle. Mais c’est à cet instant que j’appris par la presse son décès, le 24 mai 2012. J’en fus profondément attristé. Je voudrais aujourd’hui lui rendre hommage. Cette femme, c’était Jacqueline Harpman.

    Née à Bruxelles, elle vécu de 1940 à 1945 à Casablanca. La guerre finit, elle revint en Belgique et entrepris des études de médecine qu’elle dut interrompre un long moment puis abandonner après avoir contracté la tuberculose .

    En 1954, elle s’adonne totalement à l’écriture et rencontre l’éditeur René Juillard. Son premier roman est publié en 1958. S’ensuivirent ensuite pas loin d’une trentaine d’ouvrages dont certains furent primés, en particulier par le Prix Médicis en 2006.

    En 1967, elle entreprend des études de psychologie et entre en 1976 à la Société belge de psychanalyse. Ses romans parlant essentiellement de relations entre des personnes, la psychologue et l’écrivain œuvrent alors de concert, chacun enrichissant l’autre, la première fouillant ce qui se passe dans la tête des gens tandis que l’autre expose ces analyses et les fait s’entrecroiser avec une rare élégance et un réel sens de la phrase.

    Cet entrelacement donne à ses personnages de fiction un aspect réellement humain : on les voit, on les comprend, on les observe dans leurs joies et leurs douleurs, leurs certitudes et leurs hésitations. Et on les suit jusqu’à avoir la délicieuse impression que ces êtres là réellement sont vivants, ce qui témoigne de son talent.

    De tous ses romans, et après une sévère sélection, j’en ai retenu trois méritant vraiment le détour.

    La Plage d’Ostende 

    Un roman d’amour étonnant où les personnages, comme souvent, ont un ôté un peu excessif – ou passionnés pour être plus juste. Un résumé succinct (mais omettant l’essentiel) serait : une jeune fille tombe éperdument amoureuse d’un peintre talentueux et cherche par tous les moyens à captiver son attention. Sauf que Emilienne a 11 ans et que Léopold en a 25. Sauf que l’intrigue se déroule dans la société mondaine bruxelloise du milieu du XXe siècle et fait songer, dans son évocation, à ce que Proust fit dans sa recherche du Temps perdu : l’ambiance des salons, la codification particulière des manières d’être, les jeux de pouvoir, tout un apparat étincelant et distingué qui cache à peine les rivalités que se livrent les femmes pour plaire à des hommes. Le livre ressemble à une grande toile dessinée dans une infinie gamme de gris d’une exquise subtilité, comme une lumière qui émerge au dessus d’une nappe de brume. Les personnages sont évoqués au travers des arcanes de leur psychologie et décrits dans leurs moindres complexités, ce qui leur confère une réelle consistance; chaque scène, chaque paysage, chaque émotion étant détaillé avec une délicate précision à la manière du pinceau d’un grand maître.

    L’histoire est forte et nous emporte, on y plonge et on s’en délecte. Quant au style, il est d’une élégance que l’on rencontre trop rarement et qui ajoute au plaisir.

    Ce que Dominique n’a pas su 

    Ce livre a quelque chose de particulier. Pour ceux qui ont lu « Dominique » d’Eugène Fromentin, il est encore plus fort. En effet, Jacqueline Harpman en reprend ici l’histoire mais pour nous en donner avec brio une autre version grâce à un angle nouveau. Tout ce que Dominique avait vécu et raconté est à présent abordé du point de vue de Julie, soeur de Madeleine.

    L’histoire apparaît simple : Julie, sans comprendre pourquoi, est amoureuse de Dominique (qui ne la remarque même pas) lequel l’est de Madeleine qui ne s’en rend pas vraiment compte et épouse Alfred qui la traitera « comme une fille de ferme ». Tout l’art de Jacqueline Harpman est de nous faire revisiter cette histoire avec un autre regard empli de finesse et de sensibilité.

    Julie est terriblement attachante, observatrice sans concessions, rebelle et en heurt constant avec les impératifs du « savoir-vivre ». Elle vient nous livrer des confidences que le « héros » n’a semble-t-il pas perçu ni seulement imaginé. Dès le début, Julie nous prévient en déclarant que Dominique est « un homme aux idées étroites qui se croit large d’esprit car il a souffert ».

    Ces analyses subtiles confèrent aux personnages une vraie profondeur et les « seconds rôles » (notamment le père et le cousin) ont une présence réelle et indispensable. Au-delà de la qualité narrative, Jacqueline Harpman témoigne d’une parfaite maîtrise de la syntaxe, offrant pour un pur bonheur de lecture, une écriture soignée et distinguée enchâssée dans le XIXème siècle avec quelques pointes de modernisme.

    On se laisse emporter par cette histoire où l’on (re)découvre ce que furent les contraintes que s’imposât à elle-même une certaine société à une époque donnée et ce culte de la pureté et de la fidélité comme vertus cardinales jusqu’à en arriver à une hypocrisie malsaine. Julie ajoute, parlant de sa soeur et de son amant putatif : « Il y a eu ce moment terrible où elle a senti qu’elle succombait : le sot aurait du la prendre par la taille, la jeter sur ses épaules et partir avec elle, au lieu de quoi, il n’a pris que son chapeau, ses gants et la porte. Elle ne s’en est jamais remise ». Tout est dit là, dans ces mondanités et apparences trompeuses qui servent de transfuges aux souffrances et solitudes de ces êtres en quête d’un idéal amoureux et ne font que l’effleurer, de loin.

    Ces pages sont délicieuses et il apparait certain que Fromentin aurait applaudi à la revisite de son œuvre !.

    Moi qui n’ai pas connu les hommes 

    Titre singulier pour un livre magistral ! Et non, le mot n’est pas trop fort. S’il existe un roman étonnant qui ne donne pas la clé du mystère et finalement, en crée bien d’autres, c’est celui-ci !

    Bien que l’écriture demeure soignée, je n’y ai pas toujours retrouvé le plaisir strictement littéraire des autres ouvrages. En revanche, j’y ai dégusté le plaisir d’une analyse particulièrement fine et juste des personnages et un sens du récit vraiment jubilatoire, même si l’histoire a quelque chose d’oppressant tant on finit par se laisser prendre par son étrangeté.

    L’une des puissances de ce livre, c’est la possibilité de le lire à plusieurs degrés. On peut y voir un roman de quasi science-fiction. On peut y trouver le thème de l’angoisse face à l’inconnu. On peut songer à une sorte de thriller qui, jusqu’au bout, ménage ses effets. On peut en retirer un essai sur les relations surréalistes que les êtres peuvent tisser entre eux. Ou encore un essai de psychologie sur le thème de la solitude et de l’altérité, mais aussi de la créativité.

    On peut également – et c’est le degré de lecture que j’ai finalement adopté – y voir comme un conte philosophique sur les interrogations (dont beaucoup demeurent sans réponse….) de l’Homme par rapport au monde et par rapport à l’existence. Une sorte de « qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je » revisité, en y ajoutant, entre autres, quelques pincées du fameux mythe de la Caverne et une gorgée de celui de Sisyphe.

    A la réflexion, s’il y a quelque chose d’oppressant, voire d’angoissant dans l’histoire de l’héroïne,, c’est peut être parce qu’il n’existe aucune réponse au « Pourquoi ». Dès lors, le « Comment » devient vide de sens. Il est difficile ou même impossible d’accomplir quelque chose privé de sens. Si ce quelque chose, c’est l’existence, voilà pourquoi cette sourde angoisse ressurgit de toutes les pages. Sans but, sans perspective et donc sans prospective, (sans rêves ?), le « vivre l’instant présent » devient tâche irréalisable ou plutôt, invivable Comme une quête impossible qui rend le livre à la fois enthousiasmant et bouleversant. On continue d’y songer bien longuement après avoir tourné la dernière page.

    Tout l’art de Madame Harpman pourrait se résumer ainsi : elle sait peindre les âmes. Et ses histoires viennent nous habiter.

  • Quand on découpe les mots

    Quand on découpe les mots

    Apo… quoi ? L’apocope, figure de style qui s’est tranquillement imposée dans notre langage et tend à l’envahir.

    Quand à cause de la météo, on prend le métro, et qu’entre les pubs du journal, on découvre certaines infos, on se demande si elles ne sont pas de l’intox. Que s’est-il passé ? En même pas deux lignes, on a créé 5 apocopes !

    C’est supprimer des lettres ou des syllabes à la fin d’un mot, comme si, dans notre époque marquée par le culte de la vitesse, il fallait abréger même les mots pour gagner du temps !

    Comment tuer la fin d’un mot ?

    Certaines sont parfois devenues des mots à part entière tandis que d’autres stagnent encore dans un langage considéré comme familier ou sont utilisées parce qu’elles sont à la mode et font « jeunes » ou « branchées » (sans être pour autant toujours élégantes).

    Ainsi, on utilise couramment « maths » ou « dermato » pour mathématiques ou dermatologue, « foot » et « alu » pour football et aluminium, « photo » ou « pneu » pour photographie ou pneumatique, etc. Et plus personne aujourd’hui ne parle de motocyclette, de vélocipède ou de métropolitain !

    En revanche, «prof » ou « sympa », courants dans le langage familier, ne font pas bon genre dans un texte qui se veut littéraire. Quant à « coloc », on ne peut pas dire qu’il brille par son raffinement.

    Il est curieux de constater que certaines terminaisons ne sont guères appréciées, celles en « ation » par exemple. Songeons à exportation, transformation, climatisation, information, négociation, application…

    A l’origine, l’apocope était surtout utilisée avec la suppression du « e » final de certains mots, en particulier le « encor » de la poésie permettant d’atteindre l’exactitude du nombre de vers ou bien afin d’imprimer un rythme spécifique. Les surréalistes l’ont ainsi beaucoup utilisé dans un esprit de déconstruction de la langue.

    Très fréquente à l’oral, elle peut devenir un mécanisme de création de mots nouveaux et de néologismes comme les quelques exemples données ci-dessus le montrent. A l’écrit, elle sert surtout à mimer la langue orale, en particulier dans les dialogues, afin de donner un ton résolument réaliste.

    Diverses apocopes

    Il en existe plusieurs sortes.

    L’apocope dite intégrée car elle est entrée pleinement dans le langage courant. Par exemple, « ciné » ou « cinéma » pour cinématographe, « vélo » pour vélocipède, « salon de l’auto » et non de l’automobile, etc. On se voit mal utiliser le terme qui leur a donné naissance. Certaines apocopes peuvent d’ailleurs renvoyer à plusieurs significations que l’on saisira selon le contexte. Ainsi de « radio » qui peut désigner la radiodiffusion, la radiophonie ou une radiographie.

    Pour les mots dont l’origine est grecque, voire latine, et se terminant par « o », dès lors qu’ils sont facilement compréhensibles et ne se confondent pas avec un autre mot, peuvent facilement être apocopés : gynéco, philo, géo, bio ou gastro en sont des illustrations.

    L’apocope dite populaire est moins raffinée et s’acoquine parfois avec de l’argot. Par exemple, le déj’, le beauf’, la cata, le restau, le bénèf, la mob, l’aprèm’ ou le champ’. etc

    Les noms propres ont aussi leur apocope comme le Luco (le Luxembourg) ou le Troca (le Trocadéro), voire une double apocope : le Vel’d’hiv (Vélodrome d’hiver) ou le Boul’Mich’ (Boulevard Saint-Michel). Les prénoms ne sont pas en reste comme Fred (Frédéric ou Frédérique ), Seb (Sébastien), Théo (Théophile) ou Alex (Alexandre). Clo est plus ambigüe : s’agit-il de Chloé ou de Clotilde ?

    D’autres raccourcissements

    Cependant, dans le phénomène de raccourcissement des mots, il existe encore deux autres figures. Si l’apocope est dominante, s’appliquant à la fin du mot, son opposé est l’aphérèse qui, elle, fait disparaitre le début d’un mot. Et enfin, il y a la syncope qui atténue ou supprime un ou plusieurs phonèmes à l’intérieur même du mot.

    L’aphérèse est peu courante. Nous la retrouvons dans l’argot ou le langage populaire. Par exemple : « ricain » au lieu d’américain ou « blème » pour problème. Elle s’illustre surtout avec le mot « bus » qui est une aphérèse d’autobus ou d’omnibus ou « car » (autocar). Elle peut parfois intervenir dans les prénoms : Bastien pour Sébastien (de nouveau !) ou Toine pour Antoine. On peut également la retrouver dans des noms propres. Ainsi, parler du Burkina au lieu de Burkina Faso est une aphérèse.

    La syncope répond à un registre encore plus restreint et on mentionne souvent comme exemple « M’sieur » pour Monsieur ou « P’tit » pour petit. Là aussi, en l’utilisant à l’écrit, on cherche à rendre le rythme et la forme de la langue parlée.

    En résumé, si nous prenons une phrase aussi simple que « Seb et Toine ont pris l’auto de M’man plutôt que le bus», nous retrouvons successivement une apocope, une aphérèse, une apocope, une syncope, et une aphérèse.

    Et lorsque par paresse langagière, un journaliste vous annonce « Après une page de pub, les infos suivies de la météo », sachez qu’il vous offre, (sans peut être le savoir !) trois apocopes d’un coup.

    En revanche, on n’a pas encore créé d’apo, qui serait une apocope d’apocope !

  • Lire rend-il plus intelligent ?

    Lire rend-il plus intelligent ?

     

    Existe-t-il un rapport entre lecture et intelligence ? Notre évolution intellectuelle ou émotionnelle se fait-elle grâce à ce genre d’apprentissage ? La question a été posée et, forcément, les réponses divergent selon que l’on est lecteur … ou pas.

    De quoi s’agit-il ?

    On pourrait affiner en précisant quel type de lecture est visé. On pourrait aussi avancer que la « critique de la raison pure » de Kant développe davantage nos qualités cognitives que des mangas. Mais à chacun ses préférences.

    Il faudrait au préalable définir ce qu’est l’intelligence. Et même de quelle intelligence il s’agit : celle de notre esprit, de notre cœur ou de notre âme ? Vaste débat ! Parle-t-on de l’intelligence livresque ? Universitaire ? D’une intelligence pratique ou théorique ? De celle de la vie ? Du cœur ?

    On pourrait également aborder la question sous un angle différent : si la lecture est un bon vecteur pour accroitre ses connaissances, y a-t-il alors un lien entre culture et intelligence ?

    Pour simplifier, prenons l’option que l’intelligence regroupe l’ensemble de nos facultés mentales permettant de connaitre, de comprendre et d’établir des liens, notamment entre des faits, des notions ou des concepts. Elle regroupe ainsi une capacité de traitement de l’information (analyse, mise en œuvre et utilisation). Elle permet donc de s’organiser au mieux dans un environnement donné. Certes, d’aucuns jugeront cette définition un peu sommaire, voire restrictive. Cela est vrai. Retenons là pour débuter cet article.

    Quel lecteur sommes-nous ?

    Pour demeurer tout aussi schématique, on pourrait ensuite établir la classification suivante :

    Les personnes qui ne lisent pas : pour des raisons qui leur sont propres, elles n’aiment pas lire. Il est de fait que le plaisir est un moteur déterminant des actions de l’être humain. Et donc, si on n’aime pas, on ne fait pas. Ces personnes là considèrent très souvent que la lecture est une perte de temps. Et qui génère même de l’ennui, oubliant (ou ignorant) ce qu’avait dit Fénelon : « L’ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire ».

    Certaines de ces personnes estiment que ce n’est pas « la vraie vie ». D’ailleurs, elles aiment citer, parfois nommément, des individus illettrés mais possédant une véritable « intelligence de la vie » : l’aspect pratique ou relationnel, voire spirituel est alors évoqué. Et cependant, Descartes nous disait élégamment que « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés ».

    Ensuite, nous trouvons les personnes mono-lectures : elles ont cette particularité d’être focalisées sur un sujet spécifique. Cela peut être tout aussi bien l’étude des civilisations perdues que le rôle des anges dans l’univers ou l’architecture urbaine dans la France du Moyen-âge. Peu importe le domaine, ces personnes ont une focalisation quasi-exclusive sur un sujet donné et il est parfois bien difficile de leur faire lire autre chose. Il arrive qu’il soit tout aussi difficile de poursuivre une conversation approfondie sur un autre sujet, soit par qu’elles manquent de connaissance diversifiée, soit qu’elles manifestent un manque d’intérêt pour ce qui ne ressort pas de leur domaine privilégié (ou les deux).

    Et enfin, il y a les personnes qui lisent de tout ou un peu de tout et majoritairement des ouvrages permettant d’acquérir de nouvelles connaissances. Leur curiosité et leur plaisir d’apprendre, de découvrir et de s’enrichir les incite à aborder divers sujets. Elles peuvent même développer une excellente expertise sur certains d’entre eux.

    On se définit donc en quelque sorte selon le type de lecture que l’on a. François Mauriac allait plus loin encore : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es, il est vrai mais je te connaitrai mieux si tu me dis ce que tu relis ». Il est exact que se replonger dans ce que l’on a aimé, comme pour le redécouvrir et le savourer encore une fois détermine bien ce qui nous intéresse, nous satisfait, nous passionne et constitue quelque chose que nous considérons comme particulièrement important, voire essentiel à notre évolution et à notre bonheur.

    Etre plus intelligent émotionnellement ?

    Quelques études ont été réalisées sur les conséquences de la lecture. Elles demeurent rares et ne reçoivent pas toujours le label de la rigueur scientifique.

    Il semblerait toutefois que lire améliore les connexions à l’intérieur du cerveau dès lors qu’il s’agit d’une lecture de qualité. Le souci est bien de définir ce que recouvre une telle appréciation subjective. Fort probablement s’agit-il de toute lecture demandant au lecteur un effort cérébral. Un ouvrage technique, scientifique ou philosophique par exemple répond à une telle définition mais il est des romans policiers dont l’imbrication des éléments demande un effort particulier pour « décortiquer » l’énigme et … trouver le coupable !

    Dans ces types d’ouvrages, il existe en effet un effort de mémoire à réaliser puis un effort de connexion entre les diverses parties que l’on a mémorisé pour en faire un tout ayant sa cohérence. Cela nécessite enfin un effort de concentration et plus celui-ci est régulièrement exercé, plus nous acquérons de facilité en ce domaine. La faculté de concentration présente un grand nombre d’avantages dans différents domaines.

    D’autres études ont également montré que notre intelligence émotionnelle peut être mise en action et ce, principalement avec des ouvrages de fiction. En effet, on entre dans le monde décrit par le romancier et si celui-ci dispose d’un réel talent, il arrive – pour peu que l’histoire nous captive – que nous entrions dans la vie des personnages et leur intimité, que nous nous mettions même à leur place et parvenions à nous attacher à eux et à ressentir ce qu’ils ressentent. On actualise ce qui est irréel, on rend réel émotionnellement ce qui n’est en fait que fiction ; nous vivons avec ces personnes une part de leur existence, nous faisons comme si elles existaient à tel point que certains romans, non seulement nous font oublier tout ce qui est autour de nous ; nous sommes alors captivés, comme captés au sein des pages que nos yeux parcourent. En outre, nous pouvons vivre un véritable mimétisme émotionnel tant nous sommes avec ces personnes, tant nous vivons leur histoire « pour de vrai ».

    Faut-il en conclure alors que nous devenons plus intelligent émotionnellement ? Cela se peut. En tout cas, nous sommes nécessairement plus à même de saisir avec un surcroît de finesse certaines composantes de l’être humain. Son âme peut-être, son cœur sans doute….

    S’enrichir mutuellement

    Pour ma part, je pense que cette intelligence se développe davantage lorsque nous échangeons ensuite avec d’autres lecteurs et que nous confrontons nos points de vue. Si ceux-ci ne sont pas parfaitement identiques, il devient passionnant d’activer notre intelligence d’une part pour trouver une argumentation solide et cohérente et d’autre part pour entendre un aspect autre. De cette confrontation émerge quelque chose d’enrichi.

    Enfin, il est évident que la lecture accroit notre culture et le livre est un outil merveilleux pour avoir accès à la pensée de quelqu’un d’autre. Songeons simplement qu’une personne, que nous ne pourrions rencontrer, a pris le temps de réfléchir en profondeur sur un sujet donné et, grâce au livre, nous pouvons alors profiter de toute cette réflexion. C’est là une fabuleuse définition de ce qu’est le partage ! Ce simple fait me parait tellement important, pour notre propre réflexion et notre propre évolution, voire notre enrichissement personnel (au-delà même du caractère « évasion » ou « délassement » de la lecture) que je ne parviens pas à comprendre comment certains estiment la lecture ennuyeuse ou inutile.

    Cela tient sans doute au fait que nous sommes 7 milliards sur terre et qu’il existe 7 milliards manières différentes d’envisager le monde !

    Alors, que répondre à la question initiale de savoir si lire rend plus intelligent ? Il est évident que cet acte accroît nos capacités et participe à un élargissement de notre champ de connaissances et de notre vision tout en nous procurant du plaisir. Ce n’est pas si mal ! Quittons-nous alors sur cette belle phrase de Jack London, emplie de promesses et de richesses : « Sur les rayons des bibliothèques, je vis un monde surgir de l’horizon ».

     

     

     

     

  • Baudelaire : la puissance de la suggestion

    Baudelaire : la puissance de la suggestion

    Baudelaire est un poète extraordinaire que l’on ne finit jamais de découvrir. Ce qu’il y a de plus original dans sa poésie, c’est bien davantage qu’une création technique. Il a en effet peu innové dans la forme mais a été un précurseur dans l’esthétique et dans la manière de « dire ».

    L’originalité de sa poésie, c’est un élément subtil : communiquer un état émotionnel et plus encore, un état de sensibilité en créant des liens : à l’horizontal entre nos sens pour en créer en vertical entre le monde du bas et le monde supérieur.

    Une esthétique réactionnaire

    Au lieu de dessiner clairement pour décrire avec précision un objet ou de se lancer dans le développement d’une idée ou d’un concept, le poète va plutôt agir comme un impressionniste ou même un pointilliste : par petites touches, toutes en finesse et préfigure ainsi le symbolisme qui trouve donc son origine en 1858 dans Les Fleurs du mal.

    Il agit en réaction contre les romantiques, d’abord, en invitant à chercher en soi une manière de sentir moins « théâtrale » et plus authentique, en percevant des analogies, des « correspondances » entre le monde sensible et le monde subtil, entre le monde matériel et le monde spirituel. Il se différencie ainsi des excès lyriques et sentimentaux du Romantisme.

    Contre les parnassiens ensuite dont il rejette les théories de « l’art pour l’art » qui, si elles valorisent la retenue, se caractérisent aussi par l’impersonnalité. L’extrême rigueur, tant dans la syntaxe et la métrique que dans l’emploi du vocabulaire présente le risque d’aboutir à une grande froideur, voire à un dessèchement.

    Contre le réalisme, enfin, qui était lui-même une réaction contre le sentimentalisme romantique mais se retrouve à donner une représentation du quotidien, même dans sa banalité, qui soit la plus objective possible, comme une photographie fidèle de la réalité. Or, Baudelaire donne la préférence à son imaginaire.

    Du bon usage de la suggestion

    Pour cela, il va user de la suggestion. De quoi s’agit-il ? Victor Hugo donnait cette définition : « La suggestion consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où l’on met une idée à soi. ». C’est bien ainsi que Baudelaire va opérer, lui qui affirmait « C’est le propre des œuvres vraiment artistiques d’être une source inépuisable de suggestions »

    Au lieu de décrire froidement, il va insinuer. Au lieu de détailler, il laisse apparaitre ce qui pourrait être. Au lieu d’exprimer sans détour, il laisse naitre chez le lecteur un monde de sensations. A l’instar de la musique, il ne discourt pas ni ne cherche à convaincre mais agit sur la sensibilité. Il fait en sorte que celle du lecteur se rapproche de la sienne et s’y accorde. La musique agit sans les mots, Baudelaire agit avec des suggestions. Il nous entraine dans un climat, dans une atmosphère, dans un monde de ressentis qu’il nous amène à partager et finalement, c’est diablement convaincant !

    Pour cela, il va s’appuyer la « théorie des  correspondances », mot qui sera le titre de l’un de ses poèmes le plus riche et le plus envoutant et sans doute le plus éclairant quant à ces analogies. Il se trouve que cette théorie est à la mode dans les milieux romantiques après que Swedenborg l’ait établie, considérant qu’il y a interpénétration entre monde spirituel et monde naturel, rendant ainsi très floue la limite entre les deux.

    Les correspondances

    Baudelaire s’inspire de Swedenborg et de quelques autres, estimant que les artistes (et au premier desquels les poètes) peuvent seuls découvrir le sens des analogies et naviguer ainsi du monde des idées vers celui des perceptions et réciproquement.

    Au plan artistique, le risque d’une telle théorie est de s’aventurer dans des spéculations hasardeuses ou naïves. Baudelaire évite cela en ne calquant pas toute cette théorie sur sa poésie mais en limitant sa pratique au monde des sensations et en déclinant le jeu qu’elles opèrent entre elles de manière verticale et horizontale.

    En verticalité, il s’agit de la communication, voire de la communion entre le monde d’ici bas, matériel, sensible et visible et le monde de l’Idéal, spirituel, subtil et invisible. Ainsi, quand il évoque la nature, il écrit que « L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers ». L’homme reçoit ce qui est adressé par la nature, le tout s’établissant dans une relation bienveillante. Ces symboles sont présents dans la réalité. Encore faut-il les percevoir et savoir les déchiffrer. Le poète seul sait le faire et il accède ainsi au monde de l’Idéal ou, à minima, il l’entrevoit.

    En horizontalité, la correspondance concerne l’unité du monde qui nous entoure, en dépit du désordre que l’on y décèle. Mais ce désordre ou ce chaos n’est qu’apparence. Ce qui est, en réalité, c’est l’unité de tout. Cette unité se traduit par la fusion de tous les sens : « Comme de longs échos qui de loin se confondent(…) Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Fidèle à la théorie des correspondances, Baudelaire nous entraine ici dans une véritable synesthésie, l’association de deux ou plusieurs sens, illustrée notamment par les deux tercets. En mobilisant tous ses sens dans une véritable synergie, l’homme peut comprendre les symboles qui lui sont envoyés par la nature et cela lui permet alors d’accéder au monde supérieur, celui du spirituel.

    Sans jamais le mentionner, Baudelaire décline les idées exposées par Platon dans le mythe de la caverne : nous ne voyons généralement du monde sensible, c’est-à-dire de la réalité qui nous entoure, que les apparences. Or, celles-ci ne sont qu’un pauvre reflet d’un monde invisible, un idéal. A nous de voir et de déchiffrer les symboles de ce monde sensible pour saisir le monde de l’invisible. Mais le symbolisme de Platon est philosophique, intellectuel tandis que celui de Baudelaire s’appuie sur un sensualisme subtil dans un échange entre diverses sensations qui, en définitive, touche notre entière sensibilité.

    Si « Correspondances » est le poème fondateur de la poétique baudelairienne, ce symbolisme se trouve dans nombre des autres poèmes composant les Fleurs du mal  où, à chaque fois, des images apparaissent, grâce souvent à des épithètes permettant une évocation délicate par touches.

    C’est pour cela que lire (et relire) ce recueil est passionnant et enthousiasmant : il dit infiniment plus qu’il ne semble exprimer de prime abord ; par ses suggestions, il tente de dire l’indicible.

  • Comparons les métaphores

    Comparons les métaphores

    Mettre de la saveur dans les mots

    « Il détala comme un lièvre ». Métaphore banale allons nous songer. Et bien non, ce n’est pas une métaphore mais une comparaison !

    Célèbre figure de style, la comparaison consiste à mettre en relation deux mots ou groupes de mots, le(s) deuxième(s) permettant de rendre plus explicite ou plus concret le(s) premier(s) en le(s) renforçant grâce aux points de similitude. On rapproche donc deux choses qui ont un point commun et ce rapprochement est effectué grâce à un comparatif qui, le plus souvent est « comme » mais on trouve aussi « ainsi que », « tel », « pareil à », « semblable à », etc.

    Elle présente l’avantage de donner aux deux éléments comparés une expression directe et sans détour. Dans « Correspondances », Baudelaire en donne une très belle illustration : «  II est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme les hautbois, verts comme les prairies »

    Voilà qui est autrement plus subtil que de détaler comme un lièvre ou d’être rapide comme l’éclair ! On parle alors de comparaisons faciles ou de clichés tant elles appauvrissent un texte littéraire car le grand absent est l’effet qu’elles devaient provoquer, voire leur force suggestive. C’est que la simplicité avec laquelle la comparaison se construit peut tendre, si l’on n’y prend garde, à la transformer en banalité. Et à rendre insipide ce que l’on vouait enjoliver.

    « La terre est ronde comme une orange » est une comparaison banale. Mais le vers d’Eluard « La terre est bleue comme une orange » introduit une comparaison inattendue et singulière. On cherche alors le point commun, la ressemblance entre la couleur de la terre et celle de l’orange et on se dit que si lien il y a, il est alors particulièrement symbolique ! Il faut dire aussi que le surréalisme aimait bien rapprocher deux réalités ne possédant aucun point commun, donnant ainsi une coloration très particulière à leurs comparaisons ou à leurs métaphores.

    Plus compréhensible et n’utilisant pas le « comme » pour faire le lien, Verlaine donne une comparaison explicite avec « Son regard est pareil au regard des statues ». La suggestion est ainsi introduite ; on se fait une représentation de ce que peut être le regard d’une statue pour connaitre celui de la personne dont il est question. Regard froid ? Absent ? Impersonnel ? Et on imagine, par ricochet, ce que peut être cette personne, ce qu’elle vit ou ressent.

    Toute la qualité d’une comparaison tient à la puissance de la suggestion qu’elle introduit. S’il n’y en pas, c’est un plat sans saveur. Si elle est présente, le lecteur crée alors une représentation qui donne de la couleur aux mots.

    De l’explicite à l’implicite

    La métaphore est très proche. Il s’agit en fait d’une comparaison sans terme comparatif. L’assimilation entre les deux termes comparés est ainsi beaucoup plus directe et augmente la densité de l’image créée bien que le lien qui unit soit devenu implicite.

    Encore Baudelaire dans « A une passante » : « Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan » ou même le premier vers de ce poème : « La rue assourdissante autour de moi hurlait ». Dans « l’Ennemi », ce vers « Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage » ou « Voilà que j’ai touché l’automne des idées » en sont d’autres exemples qui montrent que la poésie est un terrain privilégié pour la métaphore. Mais ce n’est pas son seul lieu d’application et le langage courant l’utilise fréquemment. Pour preuve, le célèbre slogan de mai 68, bien différent mais tout aussi métaphorique : « Sous les pavés, la plage ! »

    L’intérêt de la métaphore est d’attribuer une nuance spécifique beaucoup plus qu’une simple comparaison ne saurait le faire. En effet, l’une ajoute un sens symbolique tandis que l’autre demeure sur un plan concret. L’implicite a une force supérieure à l’explicite.

    Proche cousine de la métaphore, on trouve l’allégorie qui consiste à représenter une idée, un sentiment, une abstraction par une forme matérielle, une image à laquelle on donne vie. On rend concret quelque chose qui est abstrait. Par exemple, si je dis « cet homme est rusé comme un renard », c’est une comparaison. « Cet homme est un renard » est une métaphore. Mais si je dis « Ce renard élabore ses plans puis met en œuvre toute sa ruse pour le dépouiller », on est alors dans l’allégorie.

    Baudelaire (« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »), en personnifiant l’angoisse qui est une abstraction, et en l’animant par son assimilation à un être humain, a réalisé une allégorie puissante : « (..) l’Angoisse atroce, despotique,/ Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir ». La poésie en a souvent usée. Ainsi, Paul Eluard débute l’avant dernier poème de son recueil « Capitale de la douleur », par une allégorie subtile et délicate : « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur ».

    Une allégorie est donc une façon de s’exprimer qui consiste à rendre concret quelque chose qui est abstrait. Par exemple, la Mort est souvent représentée comme un squelette drapé dans une toge noire avec une capuche et portant une grande faux. Si l’on écrit : « Terrifié, il lui semblait voir la Faucheuse roder tout autour de sa chambre », on a affaire à une allégorie. Le mot désignant cette figure s’écrit souvent avec une majuscule, histoire de bien personnifier l’abstraction.

    Il ne saurait être question ici de développer tous les procédés existants, notamment en ce qui concerne les métaphores. Juste montrer que ces figures sont toujours présentes dans notre langage, sans que nous n’y fassions attention et qu’en tant que procédé de rhétorique, elles peuvent donner un fort joli relief à un texte littéraire.

    L’idée de ces quelques lignes m’est venue après qu’une personne m‘adressa un recueil de nouvelles en me demandant son avis en vue de sa publication. Dès la deuxième ligne, le héros détalait comme un lièvre ! Un peu plus loin, le soleil tombait sur l’horizon comme une boule de feu. Et ainsi de suite. Il devient alors très délicat de dire à son auteur que l’ensemble de son texte mérite d’être retravaillé. Quittons-nous sur Baudelaire, qui utilisa à satiété la métaphore : « La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles ».

    Un texte gagne en beauté quand l’imagination est quelque peu sollicitée. Les comparaisons métaphoriques sont les meilleures !