Catégorie : Article Philosophie

  • Une voie vers l’apaisement

    Une voie vers l’apaisement

    L’intégralité de l’univers, infiniment grand ou infiniment petit, obéit au même processus : rien ne reste immobile et tout se transforme en permanence.

    Lorsque nous comprenons profondément ce point, alors nous disposons d’un atout considérable : ce qui nous afflige ne dure pas et prendra donc fin. Saisir ce qu’est réellement l’impermanence devient une aide pour supporter nos souffrances.

    Quand Tout est impermanent

    Bien souvent, nous n’y songeons pas car, à notre échelle du temps, beaucoup de ces mouvements paraissent anecdotiques ou même insignifiants, voire semblent de ne pas apparaitre. Ce n’est que lorsqu’un de ces « changements insignifiants » de plus se produit que nous en prenons conscience : une falaise qui s’effondre, un cataclysme quelconque et, plus encore, une vie qui s’arrête.

    Lorsque nous sommes attachés à quelque chose, que ce soit un objet, une image, une idée, une personne ou notre existence, nous présupposons que le bonheur qui nous est ainsi apporté le sera durablement. Quand il cessera, (car il est appelé à cesser), alors nous expérimenterons la souffrance. Nous nous rendons compte, parfois violemment, qu’existe une contradiction entre ce que nous désirons et ce qui est.

    Si nous refusons cette réalité, nous partons dans la colère ou la tristesse. Si nous comprenons qu’il y a l’impermanence, alors nous apprenons à lâcher l’attachement, c’est à dire la cause de la souffrance. Cette compréhension de l’impermanence est une clé importante. C’est ce qu’exprime le Dalaï Lama « Le fait demeure : la vie est changement. Et plus on refuse d’accepter ce fait, plus on résiste aux changements naturels de l’existence, plus on perpétue sa souffrance».

    L’impermanence et nos souffrances du quotidien

    Dans nos existences, nous courrons après le bonheur et quand nous l’attrapons, nous souhaitons qu’il demeure. Mais ce n’est pas le cas, nos vies étant encombrées de multiples évènements qui le contrarient. Certains sont des agacements, d’autres sont des souffrances.

    En eux-mêmes, ils ne sont rien d’autre qu’un évènement isolé parmi des milliards d’autres au même instant. Ils sont donc à considérer à la fois en fonction du contexte et en fonction de notre manière de les appréhender.

    Comprendre l’impermanence de tout permet de porter un jugement différent. Nous réalisons que si rien ne dure, la situation souffrante que nous vivons en cet instant ne durera pas non plus. Certes, cette compréhension ne résout pas la difficulté du moment mais elle nous offre cet avantage considérable de réaliser qu’une issue arrivera. Rapidement ou dans un futur éloigné mais la difficulté présente cessera. Cela nous permet d’apaiser nos émotions de peur et d’angoisse, de ne plus en être la victime et de pouvoir mieux nous concentrer sur les solutions à trouver. Comprendre l’impermanence, c’est alors ouvrir une fenêtre sur un espoir et retrouver nos capacités de réflexions.

    D’ailleurs, quand nous repensons, des années plus tard, à un évènement malheureux de notre jeunesse qui nous avait alors paru insurmontable et éternel, nous ne pouvons que constater qu’une solution est intervenue et que cet évènement là était lui aussi marqué du sceau de la finitude. Parfois même, nous sourions de notre inquiétude passée. Songeons par exemple à cet amour d’adolescence que nous avions autrefois cru éternel et qui s’est dissous dans des nuits pleines de larmes.

    C’est que, avec le recul, hors contexte et hors émotion, notre appréhension d’un évènement est tout à fait différente. C’est lors de cette prise de recul que nous prenons conscience que tout ce que nous considérons comme négatif a aussi une fin.

    L’impermanence nous enseigne à ne pas attendre que les années passent pour prendre ce recul mais à le faire lorsque surgit l’évènement négatif. En ce sens, elle est la compagne du lâcher-prise et permet de développer notre résilience.

     Aussi, quand nous sommes confrontés à une difficulté de l’existence, il est utile de se demander tout d’abord : résoudre ce problème dépend -il de moi ou pas ? Puis, de songer que tout étant impermanent, absolument tout, le problème cessera nécessairement un jour. Une fois de plus – mais ce point est essentiel –  si cela ne résout pas la difficulté en un instant, ça apaise considérablement nos émotions et nous permet de retrouver notre lucidité pour l’affronter au mieux.

    L’impermanence pour apaiser nos émotions négatives

    Comprendre ce qu’est l’impermanence aide à mieux gérer ses émotions négatives. Si nous croyons qu’elles sont permanentes ou qu’elles peuvent le devenir (l’un des aspects de la dépression par exemple), alors la souffrance et la peur qui l’accompagnent risquent de s’installer plus longuement et nous en devenons les victimes ou les prisonniers.

    En effet, notre capacité d’analyse et de réflexion en est diminué par des émotions négatives intenses et au lieu de chercher des solutions (ou même de croire que nous pouvons en trouver), nous amplifions le problème. Ce faisant, nous accroissons notre souffrance.

    Entre ce qui nous arrive et la façon dont nous réagissons, il existe un fossé. Soit nous y sombrons, soit nous l’enjambons. Le message de Bouddha est de nous montrer que ce fossé n’est pas éternel et va se rétrécir jusqu’à disparaitre. Passer sur une autre rive devient plus aisé. En revanche, si nous persistons à croire qu’il est sans fin, nous nous enfonçons dans notre souffrance et risquons d’y sombrer. Ce que nous pensons détermine ce que nous ressentons. Ce que nous ressentons entraine ce que nous faisons. Nos croyances créent notre vie. « Notre vie est ce que nos pensées en font » disait Marc Aurèle

    Persévérer dans l’idée que rien ne s’améliorera est bien un attachement à une idée. Réaliser que tout a une fin permet de quitter cette spirale triste, de reprendre son pouvoir et d’amener plus de légèreté, autant dans notre esprit que dans notre cœur. Plus vite nous parvenons à quitter notre attachement à ce qui nous attriste ou nous inquiète et mieux nous nous ouvrons à ce qui vient.

    Sans occulter la dureté de ce que nous pouvons vivre mais en réalisant que tout n’a qu’un temps, nous pouvons accueillir quelque chose d’autre et devenons disponible pour aller vers un mieux.

    PS Pour en savoir plus et comprendre que l’impermanence nous aide à supporter nos souffrances et à vivre en intensité nos bonheurs, voir mon livre « Vivre l’impermanence selon Bouddha  –Trouver l’apaisement même quand tout est éphémère», ed. Jouvence, 2018

     

     

     

  • Le modernisme d’Epicure

    Le modernisme d’Epicure

    Sommes-nous capables de vivre avec ce que nous avons ? Savons-nous nous en satisfaire et en retirer du plaisir ? Comment résister au consumérisme qui, paradoxalement, crée des insatisfactions et revendications en tous genres alors qu’il est censé nous apporter satisfaction ? A cet égard, la pensée d’Epicure est aujourd’hui d’une parfaite actualité et les différents mouvements qui sont apparus et se développent en sont une belle illustration.

    Revenir à de l’essentiel

    L’étude de sa philosophie d’Epicure montre qu’il a prôné la modération pour atteindre le bonheur, l’exact opposé donc de l’image de jouisseur que ses détracteurs ont fait perdurer par-delà les siècles.

    En effet, le plaisir épicurien est une recherche d’équilibre, un plaisir du juste milieu. Il n’est pas question de « nous contenter de peu en toute occasion, mais de savoir nous contenter de peu si nous n’avons pas beaucoup ». On n’est jamais en manque quand on se satisfait de peu et, inversement : « Rien n’est suffisant pour celui pour qui le suffisant est peu » (Sentences vaticanes, 68). S’il existe une volonté de suffisance à soi, c’est pour pouvoir assouvir ses besoins plus aisément et pour assurer son indépendance. Notre propre liberté est ainsi plus facile à vivre que si nous dépendons de quelque chose ou de quelqu’un en permanence.

    L’épicurisme propose certes de se centrer sur les désirs naturels et nécessaires, mais il n’en fait pas un absolu exclusif de tout autre plaisir. En revanche, il faut se tenir à l’écart des plaisirs vains car… ils sont vains. Les condamnations régulières de la société de consommation en sont la parfaite illustration. Cette dernière entraîne une autre consommation tout aussi importante, celle du divertissement au sens où l’entendait Blaise Pascal : une dispersion et une fuite de soi où l’on se retrouve condamné à passer continuellement d’un plaisir à un autre, comme si l’on ne pouvait trouver le bonheur en soi et que l’on devait le rechercher dehors, en dehors de soi. Epicure trouve aujourd’hui un nouvel écho au travers de concepts qui ont émergé récemment.

    Dans une interview, (« Le Comptoir », 29 novembre 2017), Pierre Rabhi déclarait « Je crois plutôt à la sobriété et je souhaite que cette sobriété devienne notre devenir commun. Je crois en la puissance de la modération, et je suis persuadé qu’il est possible d’organiser la société autour de l’idée de modération face à cet avoir et à ce pouvoir permanent »

    De la modération avant toute chose

    Parmi ces mouvements qui visent à consommer moins pour préserver l’équilibre global de la planète, songeons à la décroissance, élaborée dans les années 1970 et estimant que la croissance économique considérée comme objectif et augmentée d’un productivisme incessant et d’une industrialisation démesurée finissent par procurer plus d’inconvénients que de bienfaits : chômage important, aliénation au travail, stress croissant, sans compter les impacts négatifs sur les écosystèmes qui, à terme, nous affectent négativement. Nous pouvons aisément le vérifier en bien des situations. L’axiome de base est : « On ne peut plus croître dans un monde fini ». Le combat à mener est celui dirigé contre l’idéologie du jetable. Il n’est pas question d’aborder ici toutes les composantes de ce concept, mais de remarquer que s’il influe sur l’économique et le politique, il interfère également sur nos propres manières d’être et d’agir. C’est reprendre la phrase de Gandhi : « Il faut vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre. »

    Cela a entraîné la mise en exergue de la simplicité volontaire par laquelle nous décidons de nous-mêmes de réduire notre consommation, non seulement pour en éviter les effets délétères sur l’environnement, mais aussi pour améliorer notre qualité de vie et nous centrer sur ce que nous considérons comme essentiel. En témoignent les mouvements de chasse au superflu, de ce qui est en trop, comme une excroissance nous éloignant de l’essentiel avec la volonté de faire prédominer le qualitatif sur le quantitatif. L’idée est de cesser de vouloir combler du vide avec des achats compulsifs, des accumulations d’objets et un non-contrôle des déchets. Il est question de distinguer l’envie du besoin : la première est éphémère et superficielle, le second répond à une nécessité. Les distinctions faites par Epicure permettent de saisir aisément cette distinction. Ce qui ressort de l’envie donne un plaisir immédiat mais qui ne dure pas et paradoxalement, finit par nous encombrer. C’est ainsi que nos caves ou greniers sont emplis d’objet que nous avons achetés un jour et qui aujourd’hui ne servent strictement à rien.

    À titre d’exemple « d’extension » des principes épicuriens, notons l’émergence de la notion d’économie circulaire qui, pour rompre avec le modèle de l’économie linéaire (extraire, fabriquer, consommer, jeter), a pour objectif de produire des biens et des services de manière durable, pour limiter à la fois la consommation et le gaspillage des ressources et la production des déchets.

    Ainsi, le concept de sobriété heureuse, mis en exergue par Pierre Rabhi, préconise un mode de vie visant à la satisfaction, d’une part, de nos besoins primordiaux (se loger dignement, se nourrir sainement, vivre en bonne santé) et, d’autre part, d’une aspiration simple au bonheur, au repos et à l’échange social. C’est de cette manière qu’un bonheur réel et durable s’instaure.

    Dans une mouvance identique a été mis à l’honneur l’art du désencombrement : ceux qui le pratiquent décident ainsi de ne garder dans leur environnement que ce qui est essentiel pour vivre. Ils y gagnent un moyen de vivre de manière plus harmonieuse et naturelle avec plus de bien-être et moins de stress et, en même temps, favorisent le don, l’échange, les solutions écologiques pour recycler, etc.

    De même, et bien qu’inspirée des philosophies orientales et plus encore d’un mode de vie zen du Japon, la promotion d’un art de la simplicité dans tous nos domaines de vie est aussi une déclinaison des principes épicuriens. C’est apprendre à s’entourer de ce qui nous est essentiel et à se libérer des contraintes d’un consumérisme stressant et très souvent frustrant. On pourrait encore y ajouter le mouvement dit du slow life.

    Des idées à revisiter

    Le point commun de toutes ces tendances est un (re)centrage sur ce qui est considéré comme essentiel pour soi. S’y ajoute – et le point n’est pas négligeable –  un effet positif sur son environnement. Il apparaît ainsi que, dans différents domaines, avec des échelles et des configurations nouvelles, est pratiqué au xxie siècle ce que préconisait Épicure quand il invitait à bien discerner le nécessaire du superflu, et à se tourner vers la simplicité et l’autosuffisance.

    Ce philosophe a vécu au IVème siècle avant notre ère. Son propos était finalement simple : il voulait le bonheur de tous. Il n’a hélas cessé de faire l’objet de malentendus. Certains ont même confondus sa philosophie du contentement avec une philosophie du renoncement, ce qui n’a rien à voir et témoigne d’une grande incompréhension, si ce n’est de la malhonnêteté. Il est cependant heureux de constater que ses principes sont aujourd’hui mis en œuvre par de plus en plus de personnes, parfois sans même savoir qu’elles appliquent ce qui fut préconisé il y a 2500 ans. Si le contexte a quelque peu changé, les idées demeurent identiques car elles fondent finalement une part importante de ce qui fait le bonheur de l’homme.

    Comme nous cherchons tous à vivre le plaisir et à éviter le déplaisir, identifions nos désirs et mesurons-en les effets pour choisir la voie du juste milieu entre le trop et le pas assez. Pour jouir de la vie, il importe de distinguer en tous domaines ce qui nous est essentiel du superflu pour en user sans jamais en abuser. Nous trouvons ainsi l’harmonie bienheureuse entre ce que nous désirons et ce que nous réalisons.

    Aux plaisirs minimalistes que certains ont reproché à Épicure, nous glissons vers des plaisirs essentialistes avec en toile de fond la recherche du bonheur et, comme point d’arrivée, la joie de vivre. Le Jardin dans lequel il vivait n’a pas fini d’être accueillant !

    Pour en savoir davantage et découvrir les principes fondamentaux de la thèse épicurienne afin de les décliner dans sa vie quotidienne, voir Xavier Cornette de Saint Cyr « La joie de vivre selon Epicure », Ed. Jouvence, 2018

  • Quand notre besoin de contrôle nous rend malheureux

    Quand notre besoin de contrôle nous rend malheureux

    Qu’est-ce qui nous rend malheureux ? Nous le sommes quand nous perdons ou n’obtenons pas ce que nous voulons ou quand nous obtenons ce que nous ne voulons pas. C’est pourquoi Epictète a orienté sa philosophie autour d’un principe essentiel et qui nous concerne encore aujourd’hui : savoir distinguer en toute lucidité ce qui dépend ou pas de nous.

    Comprendre notre pouvoir

    Exprimé de cette manière, le principe semble évident et même banal. Et cependant, c’est parce que nous l’oublions régulièrement que nous nous affligeons de mille choses.

    En effet, la majeure partie de nos difficultés vient de que nous croyons pouvoir agir sur ce qui, en réalité, ne dépend pas de nous : des évènements, des phénomènes, des situations, des personnes. Nous nous illusionnons sur l’étendue de notre pouvoir en croyant pouvoir contrôler beaucoup de choses. Or, si celui-ci est grand, il n’est pas absolu ni illimité et lorsque nous voyons ce contrôle nous échapper, nous ressentons de la peur (« Que va-t-il se passer si…. ? »), de la tristesse (« Je voulais conserver A et je ne l’ai plus ») ou de la colère  (« Je voulais A et je n’ai que B »). Bref, des émotions négatives qui s’entrecroisent.

    Quand nous désirons ce qui ne peut pas être tout en refusant ce qui est, notre malheur apparait. Il s’agit de désirer ce qui relève de soi et d’accepter le reste. Savoir cela et en prendre conscience permet donc d’orienter différemment sa vie.

    Voyons quelques exemples.

    1/ Contrôle sur une (ou des) personne(s) :

    « Je ne veux pas que tu me quittes » : ce qui n’est pas en mon pouvoir, c’est ce que décide cette personne (sauf à la séquestrer mais c’est un autre débat !). C’est qui m’appartient, c’est de discuter avec elle, de chercher une solution, d’agir pour qu’elle ne veuille pas prendre cette décision, etc

    « Je t’interdis de dire ça ! » : cette personne a tout à fait le droit, tout comme moi, de dire ce quelle a envie de dire. Ce que je peux faire en revanche, c’est cesser de vouloir contrôler ce quelle exprime et envisager un dialogue en cherchant à comprendre ce qu’elle veut vraiment dire, pourquoi elle le dit ainsi, en quoi cela ne me convient pas, etc

    « Je veux que tu me donnes une promotion » : je ne peux absolument pas décider à la place de l’autre ; il m’octroie ce que je demande … ou pas. Ce qui dépend de moi, c’est d’avoir des arguments solides, étayés, prouvés, ordonnés, etc pour orienter une décision dans un sens plutôt que dans un autre.

    2/ Contrôle sur des évènements ou situations :

    « Ces encombrements me rendent fous ! » : il est vrai que passer des heures dans des embouteillages est insupportable mais à quoi bon se mettre dans tous ses états puisque je ne peux absolument pas faire qu’il n’y ait plus de voitures et que la route soit fluide. La densité de la circulation, à cet instant, c’est ce qui est. Ce qui est en mon pouvoir, c’est entre autres  de différer mon déplacement, de choisir un autre itinéraire ou un autre moyen de transport, de profiter de cet arrêt pour écouter la radio ou pour méditer, etc.

    « J’ai attrapé la grippe » : ce qui ne dépend pas de moi (sauf si j’ai agi inconsidérément), c’est de tomber malade et en règle générale, je ne l’ai pas désiré. Ce qui dépend de moi, c’est d’accepter un fait (je suis malade et non en bonne santé), c’est de me soigner ou pas, c’est de choisir tel remède ou tel autre, de consulter ou pas un médecin, de modifier mon emploi du temps jusqu’à ce qu’arrive la guérison, etc.

    Dans ces quelques exemples très simples (mais ô combien quotidiens !), nous voyons bien que la plupart de nos émotions négatives viennent d’un refus de reconnaitre une réalité et de vouloir autre chose que ce qui est.

    L’importance de cette prise de conscience

    En quoi la compréhension de ce point est-elle importante ? En ce quelle nous permet de cesser peu à peu de pester contre le monde entier pour chaque évènement de notre quotidien. Vous en doutez ? Voyez les plaintes et récriminations régulières contre la météo, contre les actions du Gouvernement, contre les atteintes aux biens ou aux personnes, contre le coût de la vie, contre la pollution, etc. Plus proche encore : contre notre entreprise, notre chef ou notre collègue,  contre ce qu’ont dit ou fait notre conjoint et nos enfants, contre tel commerçant, tel produit, tel service, etc.  La liste est passablement longue !

    Comprendre ce point est important en ce qu’il nous redonne également notre sens des responsabilités : au lieu de se plaindre de ce que les choses ne soient pas ce que nous voudrions qu’elles soient, elle nous invite à nous mettre en mouvement, à développer notre créativité et à décider de faire ce que nous pouvons faire dès lors que cela est en notre pouvoir.

    Cette distinction est essentielle aussi pour d’autres situations plus douloureuses. Ainsi, nous avons tous, à un moment de notre vie, vécue une blessure émotionnelle comme l’abandon, le rejet, l’humiliation, la trahison, l’injustice, etc. Si nous refusons de voir cette réalité,  nous allons la ruminer régulièrement à nous en rendre malade, nous cherchons avec insistance tous les « pourquoi c’est arrivé » (en oubliant les « comment trouver une solution »),  nous cultivons férocement une colère, une rancune, une tristesse, nous y revenons et en parlons constamment. Bref, nous agissons de manière à ouvrir à chaque fois une blessure qui ne cicatrise jamais et ne peut que saigner indéfiniment : à chaque fois, la blessure (et l’émotion associée) est réactualisée. Nous constatons alors, étonné et abattu : « Tiens, ça saigne toujours…. ».

    Rien ne peut changer car, au lieu de constater une réalité et de chercher une solution, nous nous acharnons à refuser cette réalité-là et à considérer quelle n’est pas « normale ».

    Accepter une réalité

    Nous considérons qu’une réalité n’est pas normale quand nous décidons qu’elle ne correspond pas à ce qu’elle doit être. Car nous décidons qu’elle doit être ce que nous voulons quelle soit et pas autrement. En fait, nous refusons de ne pas pouvoir contrôler ce que nous estimons devoir être contrôlable mais qui nous échappe !

    Dans cette configuration, rien ne peut changer car nous voulons exercer un pouvoir sur ce qui ne dépend de nous et l’échec de cette volonté inopérante crée nos émotions négatives. Alors que nous pourrions accepter ce qui est et réserver nos énergies à ce qui réellement dépend de nous. Pour Epictète, c’est là la condition de notre liberté et de notre bonheur.

    Attention à ne pas mésinterpréter : accepter ne signifie pas approuver mais reconnaitre ce qui est tel que c’est.  Accepter ce qui est ne signifie pas non plus se résigner et demeurer passif mais déployer son pouvoir d’action en fonction de ce qu’il est possible de faire et donc, en fonction de ce qui dépend de nous.

    Vous connaissez la phrase : « Quand on veut, on peut ». Elle censée nous motiver et beaucoup de partisans de la pensée positive la répètent. Cependant, en valeur absolue, elle est fausse ! Certes, mieux vaut croire que nous pourrons réussir quelque chose avant de nous lancer dans un projet mais il ne faut pas oublier que, quelque soit l’étendue de notre pouvoir, celui-ci n’est pas total ; si nous croyons qu’il est illimité ou que tout est possible dès lors que nous avons la volonté, nous nous illusionnons complètement et nous nous exposons à être malheureux.

    « Quand on n’obtient pas ce qu’on désire, on n’est pas heureux » nous avertit Epictète. D’où l’importance de la lucidité à laquelle il nous convie. D’où l’importance également du lâcher-prise qu’il recommande et qui commence par deux acceptations successives :

    1. accepter d’abord ce qui est (une situation, un évènement)
    2. accepter ensuite que nous ne contrôlons pas tout.

    C’est donc d’abord accepter que quelque chose puisse être différent de ce à quoi nous nous attendions. Rien de plus simple à comprendre….et de plus difficile à mettre en œuvre !

    Si vous trouvez qu’une fleur ne pousse pas assez vite, ce qui dépend de vous, c’est de l’arroser et de la nourrir. Ce qui ne dépend pas de vous, c’est sa vitesse de croissance et ce n’est certes pas en tirant sur sa tige que vous y parviendrez, …même si vous tirez très fort !

    PS Pour en savoir plus et connaitre les clés essentielles, voir « Le lâcher-prise selon Epictète – Accepter ce qui est pour cheminer vers le bonheur » – Xavier CORNETTE de SAINT CYR, ed. Jouvence, 2017

  • Non violence et bienveillance

    Non violence et bienveillance

    Selon certains, nous vivons une époque troublée, emplie de violences. Il en est même pour qui la bienveillance serait presqu’une faiblesse dans un « monde de brutes » où il faut se battre pour exister.

    Pour d’autres, il est essentiel de ne pas occulter la multitude d’actes de bienveillance accomplis régulièrement par des centaines, des milliers, des millions d’individus de par le monde ; la violence ne serait pas si générale.

    Mais quand on parle de violence, de quoi concrètement parle-t-on ?

    Une définition incomplète

    Venant du latin « vis » : la puissance, l’emploi de la force (qui peut être brutale), la violence serait le fait d’utiliser une force, physique ou psychologique, à l‘encontre d’une personne (ou d’un groupe de personnes) afin de la contraindre, de la dominer, de lui causer un préjudice (physique ou psychique). Elle implique donc une atteinte à son intégrité, engendrant une souffrance voire sa mort.

    Mais il manque là au moins trois éléments :

    • la notion d’intentionnalité
    • l’extension ou pas à d’autres espèces vivantes que l’être humain ou bien à des objets,
    • sa causalité, qui peut être directe ou indirecte.

    Ainsi, y a-t-il violence si l’acte répréhensible a été commis par négligence ou erreur ou sans que l’on n’ait eut conscience de sa gravité ou de sa portée ? Ou s’il est commis contre un être vivant autre qu’humain ou encore un objet (vol ou destruction) ?

    Y a-t-il violence si l’on n’est pas celui qui commet l’acte, quand bien même on en serait l’instigateur ? Par exemple : inciter au vol ou au viol sans être soi-même ni voleur ni violeur ou donner l’ordre de tuer au lieu de tuer soi-même de sa propre main.

    Une typologie des violences

    Nombreux sont ceux qui ne prennent en compte que la violence entre personnes avec une classification selon l’objet (violences conjugale, éducative, économique, sociale, etc) ou le mode d’action (violences verbale, sexuelle, physique, psychologique, etc) pour insister ensuite sur leurs causes et leurs conséquences. Sans oublier les débats délicats (et souvent passionnés ! ) quant à la légitimité de certaines violences telles que celle d’une armée devant défendre des personnes ou un territoire ou bien d’un régime politique

    D’autres voix l’étendent au monde animal, domestique ou sauvage. D’autres enfin fustigent les catastrophes écologiques envers le monde végétal ou minéral (dégradation des sols par exemple) mais le mot « violence » est alors rarement employé bien qu’il puisse l’être en évoquant certains « déchainements » de la nature comme une tempête.

    A quelques exceptions près, la violence est souvent perçue dans une dimension étroite et si la dénoncer est assez facile, la définir apparait plus complexe.

    Ce qui participe de la non violence

    Tout acte ou discours de non violence se fait à partir de ce qu’est la violence dont on vient de voir qu’elle n’est pas aisée à circonscrire.

    Un éclairage intéressant apparait avec le concept d’ahimsā, présent dans  l’ensemble des traditions indiennes (notamment hindouisme, bouddhisme, sikhisme et jaïnisme).

    La violence devient le fait de causer un préjudice, de nuire ou de faire souffrir, intentionnellement ou pas, une créature quelconque. Cela peut aller jusqu’à sa mort. Elle est également tout ce qui est contraire à la sollicitude, à l’aide, à l’assistance, à la compassion.

    La non violence qu’exprime ahimsā, selon le jaïnisme, consiste à ne faire de mal et à n’occasionner de nuisance à aucun être vivant, à avoir et entretenir une relation pacifique avec tout être vivant et y veiller avec attention.

    Ici, « autrui » est à saisir dans un sens très extensif : êtres humains ainsi que tout le monde animal (des mammifères aux insectes) et végétal. Et, en considérant la Terre comme un être vivant, ce concept prend une dimension écologique très élargie.

    Pratiquer la non violence, c’est être tout d’abord dans le respect de tout ce qui vit comme nous-mêmes désirons que soit respectée notre intégrité physique et psychique.

    Quatre formes spécifiques de violence

    Le jaïnisme présente une particularité très intéressante[1] : ayant la non violence comme centre de sa doctrine, il a réfléchi sur ce qu’est la violence pour aboutir à un classement pertinent en 4 catégories (accidentelle, professionnelle, défensive et intentionnelle) en pointant la question de l’intentionnalité et donc de la responsabilité de chacun. Abordons-les rapidement pour comprendre l’intérêt de ce classement.

    1/ Violence accidentelle: celle que l’on ne peut éviter ou s’empêcher de commettre. (comme le simple fait de marcher détruit inévitablement des milliers d’animaux et de plantes). Elle concerne surtout le monde animal et végétal mais elle est accidentelle, inévitable et sans intention mauvaise.

    2/ Violence professionnelle: c’est celle commise dans l’exercice de sa profession. C’est quasiment la notion bouddhiste de sammā-ājīva (les moyens d’existence justes)[2] : gagner sa vie de façon honorable revient à exercer une activité qui ne soit pas nuisible.

    Globalement, il s’agit de s’abstenir de tout ce qui aurait des conséquences négatives pour qui que ce soit. C’est donc exercer ou choisir un travail qui ne nuise pas, délibérément, à d’autres êtres et ne soit pas une atteinte à l’environnement. L’intention importe : bienveillante ou malveillante ? Ahimsâ, c’est refuser de vivre aux dépens d’autrui, de sa vie ou de ses biens. Chacun d’entre nous peut alors s’interroger ainsi : ma profession – ou son exercice – entraine-t-elle une violence quelconque ? Si oui, que puis-je faire pour la diminuer ou la supprimer ?

    3/ Violence défensive ou protectrice: celle que l’on ne peut éviter afin de défendre son intégrité ou celle d’une personne ou d’un groupe de personnes contre une (ou d’autres) personne(s) ou des animaux. On songe, bien évidemment, à l’auto-défense (se protéger soi) ou à la défense d’êtres qui nous sont chers (son conjoint, sa famille, etc) mais aussi à la puissance militaire ou policière (protéger les autres) qui peut s’inscrire dans un devoir légitime de défense : assurer la justice et la paix dans un groupe social.

    Elle pose une question importante : une violence peut elle être légitime quand elle a pour finalité d’empêcher de manière certaine que ne soient commises d’autres violences encore plus grandes ?

    Vouloir vivre une non-violence absolue peut devenir absurde car elle ne peut être que relative, c’est-à-dire reliée à la réalité. Par exemple, être témoin d’une agression physique ou verbale envers quelqu’un et demeurer entièrement passif ; la non violence perd son sens.

    4/ Violence intentionnelle: celle qui (hors les aspects de la violence défensive) est la plus blâmable. Faite en conscience, en connaissant le mal qu’elle va procurer, elle vise toute atteinte à l’intégrité physique, psychique ou mentale et toute forme de mauvais traitements. Sont également visées toutes actions faisant souffrir ou mourir des animaux ou détruisant l’environnement.

    Qu’une violence soit commise directement par soi-même ou qu’on ordonne ou demande à d’autres (ou qu’on les incite) de l’accomplir ou encore, ne rien faire pour l’empêcher lorsqu’on est en mesure de le faire et donc fermer les yeux, toutes ces manières là sont répréhensibles.

    Ce qui esquinte notre quotidien

    Ces notions ne sont pas théoriques mais tout au contraire particulièrement concrètes et c’est bien là leur intérêt.

    Les violences intentionnelles sont les plus condamnables car voulues et accomplies en connaissant leurs conséquences négatives. En outre, elles concernent autant nos activités physiques (actes entrainant souffrances ou mort) que verbales (toutes paroles irrespectueuse ou blessantes) et mentales (toutes pensées négatives envers autrui).

    Ainsi, une violence « banale » se retrouve dans nos paroles, depuis le manque d’écoute jusqu’aux mots qui blessent et vaut aussi pour nos messages écrits (mails, textos, commentaires sur les réseaux sociaux, etc). Pour savoir si on s’exprime avec bienveillance, demandons-nous : « aimerais-je que l’on me parle ainsi ou recevoir tel message ?». Si la réponse est négative, pourquoi alors le faire subir à d’autres personnes ?

    On peut toujours exprimer un point de vue différent ou un mécontentement avec respect et courtoisie. L’invective, le mépris ou l’injure sont toujours constitutifs d’une violence intentionnelle et ne participent en rien à l’harmonie des relations ; ils sont l’ultime échec d’une discussion.

    La violence intentionnelle s’exprime également dans les gestes. Hors les situations les plus criantes de violence (meurtre, torture, viol, etc.), songeons à toutes les « banalités » du quotidien qui ignorent les règles les plus basiques de la politesse, de la civilité ou de la courtoisie ; éléments certes élémentaires mais indispensables comme mise en action première de la bienveillance.

    Ces situations ont un point commun : elles sont « banales ». Rencontrées plusieurs fois par jour, tous les jours, elles empêchent, par manque de respect, de vivre harmonieusement. En un mot, elles nuisent à l’autre.

    La bienveillance, une éthique de vie

    Ahimsā, la non-violence, inclue autant une dimension passive (ne pas faire de mal) qu’une dimension active (faire du bien). Elles peuvent s’exercer ensemble ou séparément et traduisent une véritable éthique de vie.

    C’est en quelque sorte une abstention qui exige une action. C’est donc une bienveillance (disposition favorable envers autrui, volonté qui « veille à son bien » et à son bonheur) et une bienfaisance (action destinée à procurer du bien, à « faire le bien ).

    Cela demande une prise de conscience : ce que je fais, ce que je dis, ce que je pense, tout cela contribue-t- il ou non à développer la non-violence, à rendre le monde plus paisible et à donner à mon entourage un environnement plus apaisé ?

    Tout être, quel qu’il soit, a le même désir et le même droit que nous-mêmes à vouloir mener une vie paisible, sans souffrance et sans violence aucune. Le désir de vivre dans une bienveillance partagée pour que la lumière danse autour du monde.

     

    [1] Pour une analyse plus détaillée, voir Xavier CORNETTE de SAINT CYR « Petit traité de Non Violence – à la lumière du jaïnisme », Ed. Jouvence, 2016.

    [2] Voir Xavier CORNETTE de SAINT CYR « Les moyens d’existence justes » pages 123 et svt. in « Petit traité de Sagesse bouddhiste à l’usage des occidentaux », Ed. Jouvence, 2011.

  • La liberté de pensée selon Epictète

    La liberté de pensée selon Epictète

    Le stoïcisme impérial, dit aussi nouveau stoïcisme, a impacté la pensée des Ier et IIème siècle de notre ère. Il comprend trois grandes figures : Sénèque, Épictète et Marc Aurèle.

    L’influence d’Epictète a été très grande et perdure encore aujourd’hui. Parmi les concepts qui émaillent sa pensée, certains plus fondamentaux se dégagent. Nous retiendrons ici essentiellement ceux qui ont trait à la morale.

    En résumé, ils pourraient apparaitre ainsi :

    • Vis conformément à la nature
    • Vis conformément à la raison
    • Vis d’une façon cohérente et libre.

    Voyons-les de manière plus détaillée, sachant qu’ils se font tous écho :

    Distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous

    C’est la distinction fondamentale et fondatrice de toute sa pensée et dont la compréhension permet de régler une immense partie des difficultés auxquelles nous sommes confrontés.

    Elle s’illustre par la proairésis, c’est-à-dire l’« assentiment », le « choix réfléchi ». Le sage doit s’exercer à ne vouloir que ce qui dépend de lui et à subir sans renâcler ce qui ne dépend pas de lui.

    De là découlent tous nos choix et la qualité de notre existence. Il s’agit de faire ce qui est en notre pouvoir et d’accepter (ou parfois subir) sans colère ce qui n’en dépend pas. C’est le sens de la fameuse devise « Sustine et abstine » (« supporte et abstiens-toi ») qui résume de manière synthétique l’esprit de sa philosophie et deviendra la maxime du stoïcisme.

    Le bonheur ne peut se trouver que dans la vertu

    La vertu consiste à connaître la nature et à vivre en harmonie avec elle. Elle est la relation juste aux choses, à telle enseigne que bien et vertu sont indissociables. La passion est une déraison car elle provient d’un désaccord avec la nature ; elle est une erreur de jugement

    Epictète ne demande pas de l’absolutisme car on entrerait soit dans la contrainte (opposée au bonheur) soit dans un idéalisme abstrait (indéfini et inatteignable). Il vise la dimension pratique. En conséquence, si l’on ne peut atteindre la pleine sagesse, il convient de s’en inspirer par des conduites dites convenables, c’est-à-dire le plus proche possible de ce qui est souhaité, le plus possible en harmonie avec le monde, la Nature.

    Vivre selon la nature

    Vivre conformément à la nature, c’est diriger notre vie conformément à la raison. Cela n’a rien à voir avec la satisfaction de nos tendances naturelles comme l’envie, la convoitise, l’ambition, la cupidité, la vanité ou l’égoïsme.

    La nature qui est visée ne concerne pas seulement le monde végétal et animal. Elle a une visée bien plus large et englobe la réalité, le monde, l’univers.

    Le monde est comme est un grand organisme, une sorte de vivant éternel qui s’assimile à l’idée que l’on peut se faire de Dieu, lui-même en étant l’ordonnateur. Il existe donc une notion de destin à l’encontre duquel volonté et intelligence humaine sont impuissantes.

    Il en résulte qu’il n’y a pas de totale liberté d’action de l’homme ce qui n’empêche nullement – loin de là ! – une liberté de pensée.

    Cultiver sa liberté intérieure

    Est visée la liberté de pensée. « Cherchons nos biens en nous-mêmes autrement, nous ne les trouverons pas » dit Epictète. Le monde est donc un organisme où tout se tient et la vraie liberté consiste à agir selon l’ordre du monde. Il ne dépend pas de moi. En revanche, ce qui dépend de moi, c’est mon attitude devant cet ordre du monde et le jugement que j’y porte.

    Le sage n’est pas dans une acceptation passive et conformiste de l’ordre de la nature ; il y a chez lui un vouloir actif de cet ordre. Il est donc libre quand il est maître de sa volonté en décidant absolument de toutes ses pensées, opinions et représentations. Il veut ce qui est comme cela est.

    Au contraire, le fou veut ce qui ne dépend pas de lui ; il est fou quand il refuse cet ordre et quand il se révolte contre lui en voulant changer ce qu’il n’est pas en son pouvoir de changer.

    Ce qui est en notre pouvoir, c’est de modifier nos points de vue. Toutes nos activités sont fondées sur nos jugements. Or, ce sont eux qui nous font souffrir en nous trompant sur la définition de ce qui est bien. « Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses. ». Je peux ainsi trouver que la vie est facile. Ou merveilleuse. Ou abominable. Ce ne sont chaque fois que des jugements. La vie Est, un point c’est tout. Mais nous prenons nos jugements pour une réalité.

    Notre point de vue sur les événements

    Epictète distingue trois modes de notre fonctionnement intellectuel : la représentation, le jugement et l’assentiment. En fonction de la représentation que je me fais des choses extérieures, je détermine l’effet de ces choses sur moi. « Nul ne peut te léser, si tu ne le veux point, car tu ne seras lésé que si tu juges que l’on te lèse ».

    De nouveau, l’assentiment consiste à avoir le sentiment qu’il en est réellement ainsi, que la chose est bien là.  Soit je donne mon assentiment : je juge donc que la chose existe. Soit je le refuse  : je juge donc que la chose n’est pas telle que je me la représente. Soit enfin je le suspends  : je juge donc que l’existence de la chose est incertaine ; je ne peux ainsi trancher ni dans un sens ni dans l’autre.

    Ce qu’il s’agit alors de modifier, c’est notre point de vue sur les événements pour ne pas se laisser envahir par des émotions négatives (colère, tristesse, déception, désespoir,…). Cela signifie qu’il faut faire effort sur la pensée pour changer ses opinions plutôt que de vouloir modifier l’ordre du monde. La vraie liberté, c’est  s’affranchir des opinions fausses.

    Faire de l’absence une présence

    Deux autres notions importantes émaillent la pensée d’Epictète : l’ataraxie et l’apatheia.

    L’ataraxie signifie « absence de troubles ». Notion largement partagée avec d’autres écoles, elle est un des principes du bonheur et consiste à parvenir à la paix de l’âme et donc au bonheur. Celui-ci se définit négativement comme l’absence de troubles. C’est en fait un état mental où l’on n’est pas atteint par ce qui se passe autour de nous. On peut l’atteindre en en ne voulant jamais rien pour soi-même et en se pliant à l’ordre de la nature (On peut d’ailleurs ici noter le parallèle avec la pensée bouddhiste).

    C’est la conquête d’une autonomie souveraine, ce qu’Epictète exprime avec sa fameuse maxime : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu désires ; mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux ». L’ataraxie est complémentaire de l’apathie.

    Qu’est-ce que l’apatheia ? C’est littéralement « l’absence de passions ». Non pas être dépourvu de toute émotion mais bien plutôt en être libre. A ce titre, elle est l’auxiliaire de l’ataraxie grâce à laquelle on obtient la tranquillité de l’âme.

    Seule la raison droite permet de se libérer des quatre passions fondamentales : le plaisir, l’envie, la tristesse et la crainte. On peut d’ailleurs établir un parallèle avec les 4 grandes émotions de l’homme : joie, colère, tristesse et peur. « Chasse tes désirs, tes craintes, et il n’y aura plus de tyran pour toi ». (Entretiens, Livre III, XVI). On pourrait même aller jusqu’à évoquer Baudelaire : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille ».

    L’apatheia stoïcienne n’a donc rien à voir avec l’apathie au sens moderne du terme : au lieu d’être une absence d’action, elle correspond à une libération des passions considérées comme des maladies de l’âme. Quand elles n’ont plus de prise, on évite alors d’en être l’esclave.

    C’est un chemin vers la libération, voire vers la liberté d’être. C’est ainsi que l’on parvient à la maitrise de soi, à un état de sérénité de l’âme, ce en quoi le sage stoïcien est un homme d’action. C’est ce qu’exprimera plus tard Marc Aurèle: «Ne rien attendre, ne rien fuir, mais te contenter de l’action présente». On retourne ainsi à une tranquillité intérieure.

    Il est fort probable que les stoïciens, et Epictète notamment, avaient compris que si la sagesse est un idéal accessible en théorie, elle demeure inaccessible concrètement. Pour autant, il ne s’agit pas de s’en détacher ou de la tenir comme une impossibilité mais bien plutôt de s’en approcher le plus que l’on peut.

    A défaut du parfait, on recherche le meilleur.

     

  • La terre a-t-elle été plate ?

    La terre a-t-elle été plate ?

    Nous déclarons souvent que nos ancêtres croyaient la Terre plate et nous nous en gaussons. Nous supposons même parfois que Galilée en découvrit la rotondité et risqua la mort sur le bûcher pour cette raison. Eh bien non ! C’est faux. Nos ancêtres n’étaient pas des ignares !

    Dès l’Antiquité, on savait que la Terre est ronde. Qu’est-ce qui a donc bien pu faire naitre cette idée de platitude ? Qui la créée, propagée et qui l’a crue ?

    Petit aperçu sur un mythe qui a la peau dure….

    Pourquoi la platitude ?

    Rendons grâce d’abord aux philosophes d’avoir tant contribué à comprendre l’architecture cosmique. Sans eux, nous n’aurions guère avancé….

    Pour l‘Occident, l’histoire commence avec Thalès de Milet (né vers -625 et mort vers -546 ), l’un des « Sept sages » de la Grèce antique. Pour lui, l’eau est l’origine de toute chose. Il en fait le principe premier expliquant l’univers d’où procèdent les autres éléments que sont l’air, le feu et la terre. Résultat, l’air est de l’eau raréfiée, la terre est de l’eau condensée et en dernière analyse tout se résout en eau, l’univers étant une sorte de grande bulle d’air. « In aqua veritas » aurai-il pu dire s’il avait parlé latin !

    La Terre flotte et sa surface plane l’explique (les tremblements de terre sont d’ailleurs dus aux mouvements de l’eau). Cette idée n’est pas toute neuve. On la retrouve ainsi dans les chants épiques d’Homère (800 av. J.-C.) et elle s’origine probablement dans les pensées phénicienne et égyptienne, voire babylonienne et, en remontant le temps de quelques milliers d’années, on en arrive à la représentation sumérienne qui l’évoque.

    Simplifiée ainsi, la thèse thalésienne fait sourire. Et pourtant, dans ce moment de la pensée grecque, elle est un progrès car en rupture complète avec les représentations mythiques alors en vigueur où la Terre (Gaia) se positionnait dans le bas de l’univers. De plus, Thalès crée la notion de sphère céleste dont on se sert toujours aujourd’hui et qui fera l’objet de débats pour déterminer qui en occupe le centre.

    Les premiers philosophes grecs voulaient connaitre l’origine ou principe des choses. Cette notion de Terre plate flottante constituait donc une étape importante et révolutionnaire dans l’histoire des sciences. Elle est retenue par d’éminents penseurs de l’Antiquité et perdure longuement puisqu’on la retrouve chez le poète latin Ovide (43 av. J.-C. – 17 ap. J.-C.).

    Les objections apparaissent

    Toutefois, même séduisante, elle pose problème. Surgit alors une fort intéressante question : l’eau elle-même, sur quoi donc repose-t-elle ?

    Un disciple de Thalès, Anaximandre (vers 610 av. J.-C. – vers 546 av. J.-C.) considère que d’une part l’univers est infini et que d’autre part, située en son centre, la Terre s’apparente à un cylindre, aplati à ses extrémités ; il n’y a dès lors aucune raison pour qu’elle aille de tel côté ou de tel autre. Elle flotte en équilibre, sans rien qui la soutienne.

    On dira que ce n’est pas encore parfait mais le cylindre marque une évolution : la notion de courbure apparaît. De là à en faire une sphère, il y a un pas qu’Anaximandre ne veut franchir.

    Un autre disciple, Anaximène (vers 585 – 525 av. J.-C.) soutient quant à lui que la Terre est effectivement un disque plat mais baignant dans un océan qui est fini. La finitude apparait donc et le tout se maintient en réalité dans l’espace sur un coussin d’air. Le Soleil et la Lune aussi sont vus comme des disques plats en sustentation dans l’air et tournant autour de la Terre.

    En effet, Anaximène considère que l’origine de toute chose n’est pas l’eau mais l’air : complètement dilaté, il se transforme en feu et inversement, un peu comprimé, il devient du vent et très comprimé, il donne de l’eau.

    Arrive alors Anaxagore (-500 av. J.-C ; -428 av. J.-C). Etudiant attentivement ces théories, il conclue différemment : les astres ne sont pas des disques plats mais des corps solides ( comme la Terre).

    Pas de disques plats, certes, mais la sphéricité de la Terre ? Qui donc va la découvrir ?

    Quand ça devient rond

    Abandonnons Thalès et ses disciples et regardons du côté des pythagoriciens.

    Pythagore (vers 560 av. J.-C. vers 480 av. J.-C.) est considéré comme le premier en ayant l’idée. Mais s’il la évoquée, il n’aurait rien démontré. Ensuite, on lui attribue souvent des apports ou découvertes réalisés ultérieurement par les élèves de son école. La paternité parait probable tout en demeurant douteuse.

    C’est alors qu’apparait un autre philosophe puissant, Parménide (fin du VIe siècle av. J.-C. – milieu du Ve siècle av. J.-C). Il travaille dans l’abstraction de manière remarquable et en tire des déductions qui ne le sont pas moins, à telle enseigne qu’il finit par déclarer d’abord que la Terre est ronde ou sphérique et ensuite, qu’elle est située au centre de l’univers.

    Il semblerait que déjà, les prêtres égyptiens concevaient la Terre comme sphérique et que l’idée de Parménide ne soit intervenue que quelques siècles plus tard. Mais cela demeure conditionnel ; en l’absence aujourd’hui d’autres précisions et certitudes, c’est donc à Parménide qu’on attribue la paternité de cette découverte.

    Un autre pythagoricien, Philolaos de Crotone, va quant à lui être le premier philosophe à évoquer l’idée d’un univers non géocentrique sans pour autant aller jusqu’à affirmer un réel héliocentrisme. Ca balance un peu entre les deux. Toutefois, il défend une thèse novatrice : c’est en tournant sur elle-même que la Terre produit tantôt le jour, tantôt la nuit. Que la Terre soit ronde devient une vérité.

    Alors, Pythagore, Parménide ou Philolaos au tableau d’honneur ? Difficile de trancher. Les deux premiers sont davantage connus mais ce n’est pas là un argument ! Ce qui est sûr, c’est que la Terre devient ronde au Vème siècle avant notre ère.

    Au IVe siècle, Platon l’admet, surtout pour des raisons de symétrie : la Terre étant au centre de l’univers, le fait qu’elle soit ronde apparait logique et surtout bien plus rationnel que toute autre figure.

    Débarque enfin Aristote (384–322 av. J.-C.) : il pose la sphéricité de la Terre comme principe et démontre tout cela avec des arguments scientifiques, basés notamment sur la physique. L’univers est encore conçu comme fini et le géocentrisme demeure mais la Terre est bien ronde. (C’est vers 280 av. J.-C. que l’héliocentrisme est posé par Aristarque de Samos, soit près de dix-sept siècles avant Copernic).

    C’est rond et ça le reste

    Cette rotondité ou sphéricité ne sera plus remise en cause et il y a unanimité sur cette question durant tout le Moyen Âge occidental. Les dernières recherches historiques montrent que l’idée médiévale d’une Terre plate est un mythe. La plupart des savants, c’est-à-dire des théologiens du Moyen-Age, admet une Terre ronde. En fait, et hormis l’apologiste chrétien Lactance (vers 250 ; vers 325 ap. JC), pratiquement personne ne remet cela en cause. Il suffit par exemple de relire Saint Augustin ou, quelques siècles plus tard, Saint Thomas d’Aquin.

    En revanche, il existe bien une légende moderne affirmant ce mythe. Elle serait apparue au XIXème siècle, reprise au début du XXème siècle et résulterait surtout de cette curieuse tendance à discréditer le Moyen-Age pour en donner une représentation obscure, ténébreuse, mortifère et caricaturale. Toujours est-il que cette légende, bien que sans preuve tangible pour l’étayer, s’est étrangement inscrite dans nos représentations et parfois nos manuels scolaires. Certains croient même qu’on risquait le bûcher en murmurant que la Terre n’était pas plate alors que le problème brulant, c’était l’héliocentrisme ! Encore fallait-il avoir les connaissances nécessaires.

    Précisions en effet qu’au Moyen-Age, seuls les religieux, les scientifiques et les nobles savent lire. Le peuple ignore donc globalement ces thèses et se base sur ce qu’on lui révèle à partir des écritures saintes mentionnant une Terre plate et le géocentrisme. Que certains aient prôné et imposé une lecture littérale de la Bible, cela est indéniable mais cela ne doit pas pour autant balayer l’ensemble des connaissances acquises ni laisser accroire que chacun pensait ainsi.

    Un peu plus tard, le procès de Galilée ne concerne pas la rotondité de la Terre. Ce point là est acquis. Les attaques concernent son positionnement. En effet, ses adversaires, partisans de la théorie géocentrique, ne peuvent pas se permettre d’avoir tort et prennent appui sur le prestige d’Aristote et ses thèses qui déterminent la manière de concevoir le cosmos et son architecture. Avant lui, Copernic avait ouvert une brèche en remettant en question les trouvailles (et erreurs) d’Aristote et de Ptolémée mais l’enjeu est tel que ce n’est que vers 1750 que les savants et l’Eglise abandonneront enfin le géocentrisme.

    Ce qui pose difficulté, ce n’est donc nullement la forme de la Terre mais l’hypothèse héliocentrique et l’idée d’une mobilité de la Terre. Les propos d’Aristote sernt longuement considérés comme paroles d’Évangile ! La discorde, assez virulente, est religieuse mais également politique et scientifique. Assurément, les philosophes grecs de l’Antiquité paraissaient faire preuve de davantage de fair-play quand l’un d’eux avançait une nouvelle théorie !

    Actuellement, on ne se demande plus si la Terre est plate ou ronde. On a décidé que c’est une sphère un peu aplatie aux pôles et dotée d’un embonpoint certain à l’équateur.

    Curieusement, il existe aujourd’hui de nouveaux foyers de remise en question et la platitude est invoquée par certains qui font une lecture à courte vue de certains textes considérés comme sacrés. De là à considérer que ça ne tourne pas rond, il n’y aurait qu’un pas !

  • Aux portes de la Sagesse

    Aux portes de la Sagesse

    Certains courants de philosophie ont été éphémères et d’autres ont profondément marqué notre manière de penser et d’agir.

    Il en est ainsi du stoïcisme, dont on s’aperçoit qu’au fil des siècles, il n’a cessé de s’imprimer dans la psyché collective en tant que guide de vie, indépendamment de toute obédience religieuse. Voyons qu’elle fut son évolution.

    Le stoïcisme impérial

    Le stoïcisme est habituellement subdivisé en 3 grandes périodes.

    1. Le stoïcisme ancien, contemporain d’Epicure et suivant la mort d’Alexandre, débute en Grèce avec Zénon de Cittium vers 301 av. J.C. auquel succèdent notamment Cléanthe et Chrysippe.
    2. Le stoïcisme moyen, débutant vers 200 av. J.C. et incluant l’avènement du monde romain ; il comprend surtout Panetius et Posidonius
    3. Le stoïcisme impérial, dit aussi nouveau stoïcisme, s’étendant aux Ier et IIème siècle ap. J.C.. C’est essentiellement cette 3ème période qui est connue et dont a été retenue la morale.

    Le stoïcisme impérial comprend trois grandes figures : un dramaturge de la noblesse, un esclave affranchi et un empereur, chacun ayant laissé une œuvre : Sénèque avec les Lettres à Lucilius, Épictète avec le Manuel et les Entretiens et Marc Aurèle avec les Pensées pour moi-même.

    En accord avec son universalité, le stoïcisme ne s’encombre pas de différences de classes.

    Il se développe en réponse à un besoin : restructurer la conscience intellectuelle et morale. En donnant à chacun une assurance de bonheur et une promesse de salut, il offre ainsi des réponses suffisamment fortes pour devenir une école de pensée indépendante.

    A l’instar des religions, il répond à une quête de sens en insistant sur la morale, tant théorique que pratique. Car c’est une dominante du stoïcisme impérial que toute théorie ne peut absolument pas demeurer une abstraction et se doit d’être éprouvée dans la pratique.

    La philosophie n’est pas faite pour demeurer une spéculation mais pour être vécue. Epictète précise d’ailleurs: « La première partie de la philosophie et la plus essentielle, c’est de mettre en pratique les maximes ».

    Descendance et  influence 

    Peu à peu, le stoïcisme est devenu essentiellement romain. Après avoir été persécuté par Néron (Sénèque se suicide en 65 sur l’ordre de ce tyran), il trouve son apogée avec Marc-Aurèle devenu empereur en 161. Celui-ci, marqué par les thèses d’Epicure et la pensée d’Héraclite, est surtout influencé par Épictète, grâce en particulier à son Manuel

    Vers la fin de l’Antiquité, ce Manuel remporte un vif succès et impacte fortement le néoplatonisme tardif, principalement représenté par Plotin et consistant à harmoniser la philosophie de Platon avec divers éléments mystiques, notamment de la spiritualité orientale.

    La morale stoïcienne a également été très importante, sinon décisive, dans l’élaboration des concepts du christianisme romain naissant (par exemple, l’examen de conscience) et a imprégné en profondeur la spiritualité chrétienne. Divers Pères de L’Eglise (Saint Clément d’Alexandrie, Saint Ambroise, Saint Jérôme) y puisent des éléments qui demeurent présent plus tard dans le christianisme médiéval. A partir du VIIIème siècle, les moines s’en inspirent pour développer leur doctrine spirituelle.

    Epictète a également marqué le monachisme byzantin qui, dans le cadre de l’ascèse monastique et pour ses exercices spirituels, a repris presque littéralement, quoique sous une forme christianisée, le Manuel. C’est dire toute l’importance de sa pensée sur la tradition ascétique chrétienne.

    Le renouveau avec la Renaissance

    Plus ou moins oublié durant une partie du Moyen Âge, c’est un humaniste italien Ange Politien qui fait renaitre le Manuel avec une traduction latine en 1493 et une première édition en grec en 1535. Le poète André de Rivaudeau, en 1567, le traduit de grec en français.

    La Renaissance revient au stoïcisme. Ainsi, François de Sales, évêque de Genève en 1602 qualifie Epictète « d’excellent philosophe ». L’humanisme va éditer de nombreux textes des stoïciens aux XVIème et XVIIème siècles, les remettant au goût du jour. Tout d’abord, au XVIème siècle, le philologue humaniste Juste Lipse va s’appliquer à promouvoir un stoïcisme renouvelé, à dominante chrétienne et lui redonne un nouvel élan en écrivant des traités de morale stoïcienne

    Puis, au XVIIème siècle, le Manuel est de nouveau utilisé par les Missions Jésuites en Chine afin de faciliter l’introduction du christianisme. Il l’est aussi par Descartes pour l’exposé de sa troisième maxime de la « morale provisoire » dans son Discours de la Méthode où il reprend à son compte la pensée d’Epictète.

    Si Pascal reproche à Epictète d’avoir cru que l’humain peut arriver au bien sans secours extérieur et dispose donc d’une totale liberté, il lui a quand même adressé des louanges, le considérant comme « un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l’homme ».

    Spinoza et Leibnitz empruntent également au stoïcisme, même s’ils le « triturent » pour le réintégrer dans leurs propres pensées. Il sera mis à l’honneur par Francisco de Quevedo y Villegas, grande figure de la littérature du Siècle d’or espagnol, ou par Shaftesbury, en Angleterre qui truffe son œuvre majeure, Les Caractéristiques, de citation de Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle et Epictète. L’influence du stoïcisme sera d’ailleurs autant philosophique (Kant, Nietzsche, Alain, …) que littéraire (Montaigne, Corneille, Vigny, Malraux entre autres).

    Qu’en est-il aujourd’hui ?

    La pensée véhiculée par le stoïcisme au travers des siècles a donc fortement influencé la tradition morale de l’Occident et demeure toujours vivante.

    Il a parfois été affublé du titre de « Philosophie en temps de crise ». Il est vrai qu’il est né à une époque troublée : perte d’indépendance des cités grecques et avènement de l’empire d’Alexandre le Grand, rupture profonde avec l’hellénisme classique. Il est vrai aussi que son véritable essor se fait à Rome à un moment marqué par le manque de référence morale et une quête existentielle.

    Confrontée à des nécessités et contraintes extérieures, cette philosophie a proposé de se centrer sur l’existence individuelle en proposant une doctrine morale et des règles de conduite pour atteindre bonheur et sagesse.

    Dans notre monde actuel où on ne cesse de parler de crise (financière, économique, sociale, morale, spirituelle, …), a-t-il une place à jouer ? Nous avons vécu un long règne de philosophie théorique et intellectualiste, très abstraite et jargonnante, souvent à l’encontre de la pratique accessible à tous telle que voulue par les grecs.

    Par ailleurs, l’apprentissage scolaire a parfois été de l’accumulation d’informations, pas toujours connectées la réalité. Or, Epictète a toujours considéré que la philosophie doit se réaliser dans une manière de vivre et non dans un discours. A quoi bon disserter, même brillamment, sur le Bien si on n’est pas capable de l’accomplir ?

    Enfin, le XXème siècle croyait que le bonheur viendrait des techniques, des sciences et de l’action collective, il a assuré la promotion de la machine et de la revendication et s’est acharné à vouloir maîtriser l’Homme et la Nature. Dans ce contexte, le stoïcisme pouvait apparaitre déplacé ou même incongru. Mais les croyances du XXème siècle se sont effritées.

    Aujourd’hui, en tant que philosophie universaliste, le stoïcisme séduit de nouveau car il privilégie la dimension existentielle et propose un art de vivre : l’ouverture vers autrui en menant un accomplissement personnel dans le respect de notre nature.

    Une invitation à la sagesse

    Beaucoup d’idéologies se sont effondrées  car les « lendemains qui chantent » n’ont tenu aucune de leurs promesses. En réaction, il existe un engouement pour une pensée proposant une dimension existentielle et une recherche du bonheur, une possibilité pour chacun de se créer soi-même tout en se situant dans la totalité de l’univers.

    C’est bien ce à quoi nous invite Epictète : (re)trouver une lucidité pour nous débarrasser de nos préjugés et autres appréciations strictement émotionnelles qui empêchent de bien vivre.

    A titre d’illustration, quand il dit « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur les choses. », nous sommes exactement dans ce que proposent les divers courants de psychologie positive. La thérapie cognitive, par exemple, s’inspire largement du Manuel, en affirmant l’étroite corrélation entre pensées et émotions et en distinguant ce qu’est le monde extérieur des représentation que l’on en a. Nous semblons redécouvrir ce que disait Epictète il ya près de 20 siècles !

    Si le stoïcisme strict des origines est mort et ne pourrait plus être appliqué tel quel aujourd’hui, son évolution a été un courant de pensée extrêmement puissant et fécond dont nous pouvons aujourd’hui reprendre l’essence, notamment en devenant pleinement responsable de nous-mêmes et en apprenant à être ce que nous avons à être.

    Le Manuel d’Epictète est un petit livre qui, contrairement à d’autres ouvrages de philosophie, ne se perd pas en digressions abstraites ou approfondissements théoriques. Il s’attache au contraire, dans un langage simple et en 53 courts chapitres, à entrer dans le quotidien, dans ce qui fait notre vie de tous les jours en donnant des méthodes pour donner un sens à son existence. Son objectif est de nous emmener à mettre en pratique ses principes de sagesse. En ce sens, il est intemporel.

    Son titre même, Manuel, est explicatif. En effet, il s’intitule en grec ancien « Enkheiridion », c’est à dire « ce que l’on a sous la main ». Il s’agit bien d’avoir sous la main, dans toutes les circonstances de la vie, les principes et règles de vie afin de bien agir, d’agir en conformité avec sa propre nature.

  • La philosophie du changement permanent

    La philosophie du changement permanent

    Bien que parfois qualifié d‘obscur, Héraclite est d’une étonnante modernité ! Ce philosophe de la fin du VIe siècle avant notre ère considérait que tout est mouvement ; il n’y a rien hors du mouvement.

    Sa formule célèbre « Panta rhei »  (« Tout s’écoule ») montre que toute chose change perpétuellement. Même celles que nous pensons stables suivent ce mouvement inlassable. Il est en ce sens le philosophe du mouvement. « Rien n’est permanent, sauf le changement » ajoutait-il.

    La seule chose qui ne change pas, c’est donc le changement ! Qu’est-ce que cela induit ?

    Une philosophie du devenir

    Si Aristote considère qu’il existe plusieurs sortes de mouvement, comme autant de modes d’être, Héraclite voit dans le mouvement une constante au sein d’une diversité. Tous les êtres diffèrent mais il est une chose au moins qui leur est commune et qui demeure identique, c’est le mouvement. Il en résulte que tout est en perpétuel devenir et que rien ne peut se fonder sur la stabilité.

    Le monde n’est pas fixe ; il ne cesse de se projeter. Il est soumis à des forces et des tensions qui lui confèrent un dynamisme, d’où ce mouvement permanent. Voilà une pensée bien différente de celle de Parménide qui pense le monde fixe et immuable ou d’Empédocle qui voit aussi le monde avec des principes stables et établis.

    Héraclite, dans un autre aphorisme, déclare « le soleil est nouveau chaque jour ». Cela n’a rien de banal puisque cela signifie que rien n’est permanent et que, comme le soleil, nos pensées et notre état d’esprit ne cessent de changer avec le temps qui passe. Quelle est la couleur de notre pensée en cet instant ? Quelle était-elle hier ? Chaque instant se constitue de quelque chose qui n’existait pas encore et préfigure une « nouvelle nouveauté ».

    Cela signifie également que toute chose, tout objet, animé ou pas, subit nécessairement des changements, des modifications. C’est une évidence pour ce qui est purement matériel : un objet en fer se rouille, un morceau de bois se dessèche puis pourrit, l’eau s’évapore, etc.

    De même pour une technologie. Que l’on songe aux évolutions d’objets aujourd’hui usuels comme le téléphone, la voiture, l’ordinateur ; tout ce qui est une nouveauté et devant laquelle nous nous extasions est appelée à devenir ancien, démodé, inutile car remplacé par une autre « nouveauté ».

    De même également pour des êtres vivants : une plante, un animal, un être humain croit puis, après son apogée, décroit et disparait en se transformant en autre chose.

    De même enfin pour une pensée, une croyance, une civilisation. Que l’on s’interroge par exemple sur la disparition d’anciennes religions comme ce fut le cas en Mésopotamie, en Egypte ou Grèce antiques pour se demander ce qu’il en sera des religions actuelles dans quelques siècles ou quelques millénaires ou encore de la conception que l’on aura de Dieu. Cette conception elle-même a évolué et évoluera.

    Ce n’est que la vitesse qui change, pour nous observateur ; c’est parfois brutal, parfois infiniment lent. Chacun a son rythme mais tous suivent le même processus. Comment dès lors vouloir une permanence, celle-ci étant impossible ? C’est cependant ce que nous faisons régulièrement quand nous désirons qu’un bonheur ne cesse jamais ou qu’un amour dure éternellement ou qu’un quelconque système politique, religieux ou autre demeure immuable.

    Par souci de sécurité, nous aimons nous accrocher au fixisme alors que c’est l’évolutionnisme qui gouverne tout. D’où des risques de désappointement ou désillusion.

    L’écoulement du fleuve

    On peut dire que lorsque Darwin parlait du processus d’évolution, il indiquait en cela l’impermanence de toute forme. Il suffit d’être un observateur attentif pour constater combien c’est une évidence. La forme change, le contenu change. Un autre aphorisme célèbre d‘Héraclite le spécifie : « On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve » : l’eau dans laquelle on est entré la première fois s’en est allée et ce n’est plus la même lorsqu’on y entre une seconde fois.

    Notre perception globale nous berce d’illusion ; de par la dénomination que nous donnons à tel fleuve, nous voulons lui conférer une unité mais en réalité, nous partageons une nouveauté à chaque instant. Ce que nous percevons, c’est un ensemble mais dans son contenu même, le changement s’opère à chaque instant qui passe.

    Le fonctionnement de l’univers obéit au même principe et les théories de la physique actuelle tiennent le même postulat : la matière est constituée de molécules incessamment en mouvement bien que cela puisse échapper à notre perception. Que l’on soit dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit, c’est le même combat !

    Remplaçons maintenant le mot « fleuve » par celui de « relation » que nous entretenons avec quelqu’un. Dès lors que nous interagissons – et même sans rien faire, nous avons une action -, cela crée un changement autant dans la relation actuelle que sur nous-mêmes.

    Ou bien, pensons à ce que nous désignons quand nous disons « Je » ou « Moi ». Que devient la réalité que nous conférons à ce « moi » dès lors que nous prenons conscience de son instabilité permanente, de son évolution sans cesse en action ? Bien qu’ils vécurent à la même époque, Bouddha et Héraclite n’ont semble-t-il jamais eu connaissance des pensées de l’autre. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont exprimé cette même idée de l’impermanence de toute chose.

    Des contraires qui s’harmonisent

    Dans le même ordre d’idée, qu’est-ce qu’une pensée créatrice ? Elle ne peut l’être que si elle quitte le monde des idées déjà établies mais devenues obsolètes ou inadéquates pour s’orienter vers un autre devenir. Par exemple, fusion de deux idées anciennes pour en créer une nouvelle. La nouveauté résulte alors d’un agencement inédit. C’est au demeurant le principe même de la coopération.

    Imaginons qu’un état B, conséquence de la modification d’un état A juste préalable en soit le contraire mais que nous continuions à percevoir une unité, nous constatons alors que les contraires ne s’excluent pas mais qu’ils s’appellent et même se conditionnent l’un l’autre. Ce n’est pas pour rien qu’Héraclite fut surnommé « Le Lao-Tseu grec » tant leur pensée sur ce point se chevauchent à l’identique. Ce n’est pas pour rien non plus que Nietzsche fut impressionné par sa pensée, lui qui demandait à ce que l’on devienne ce que l’on est.

    Tout n’existe que par son contraire et grâce à son contraire. Ce qui existe et ce qui permet la pluralité est bien ce conflit des contraires. Conflit non pas dans le sens d’une opposition exclusive mais dans celui d’une complémentarité créatrice. Qui dès lors devient le principe de l’harmonie et du devenir de l’univers.

    Pour Héraclite, la sagesse consiste à comprendre que le réel est mouvement et que tout, en réalité, se situe dans un perpétuel devenir. Quand nous comprenons cela et réalisons que nous participons ainsi à ce vaste mouvement, alors nous nous approchons de l’Unité.

    Il se peut que la vie soit « un long fleuve tranquille ». Quoique….. Il n’en demeure pas moins qu’elle s’écoule encore et toujours. Sauf à ce que la notion même de « vie » disparaisse un jour. En quoi se transformerait-elle alors ? Par quoi pourrait-elle être remplacée ? Car, si Héraclite dit vrai, elle sera elle-aussi sujette au principe du changement. En permanence.

  • Confucius, un maître en bienveillance

    Confucius, un maître en bienveillance

    Pour développer cette bienveillance si souvent réclamée et éviter que notre parcours ne soit chaotique, ne peut-on s’inspirer des enseignements de Confucius ? Ce que ce dernier a déclaré il y a 2 500 ans ne peut-il pas utilement être transposé à notre époque dans nos vies personnelles pour en faire un guide essentiel de vie ?

    Ce philosophe chinois, du VIème siècle avant notre ère, a profondément marqué la civilisation chinoise en tant qu’école principalement philosophique, morale, sociale et politique (religieuse également). Son influence en Asie orientale peut être comparée à celle qu’eut Jésus en Occident ou bien Aristote ou Platon. Intéressons-nous à ses réflexions sur la bienveillance.

    Donner l’exemple d’une conduite exemplaire

    Considérant que la nature humaine n’est ni bonne ni mauvaise, il en ressort pour Confucius que toute personne peut choisir de vivre comme un sage ou bien de demeurer stupide. Considérant en outre qu’il nous faut vivre en bonne intelligence avec nos semblables afin qu’une vie en société soit possible, il importe de se conformer à certaines valeurs afin que les relations humaines soient le plus harmonieuses possibles.

    A une époque où l’on évoque régulièrement l’intelligence relationnelle comme clef essentielle du développement d’une structure, il apparait que son enseignement reprend toute sa puissance. Il commence même, dans certains cas, à être privilégié pour former des managers au lieu de continuer à leur apprendre à centrer leur pensée sur des organigrammes.

    Si Platon avait identifié quatre vertus cardinales (prudence, tempérance, courage et justice), Confucius s’est intéressé à l’homme dans sa relation à l’autre et à son droit de demander – voire d’exiger – de ses dirigeants qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Le problème principal auquel l’époque de Confucius est confrontée peut se résumer à : comment gouverner ? La solution réside dans l’éducation de l’homme, tant de celui qui gouverne que de celui qui est gouverné. Savoir se gouverner soi-même est indispensable sinon, comment pourrait-on gouverner les autres ?

    L’étude est son maître mot, non pas pour simplement accumuler un savoir livresque mais aussi et surtout pour le mettre en pratique, pour l’exercer et pour donner aux autres le meilleur de soi. « N’est-ce pas une joie d’étudier, puis le moment venu, de mettre en pratique ce que l’on a appris ? » Confucius demande qu’à l’instar de celui qui taille et polit les pierres précieuses, on soit toujours à vouloir se perfectionner soi-même. Car, ce qui est à apprendre, c’est d’abord et surtout à être humain, à devenir un homme de bien, de valeur, de qualité. L’homme de bien, c’est celui qui a le sens de la justice et qui envisage les choses de ce point de vue

    Si Confucius préconise ainsi « Exigez beaucoup des autres », c’est parce qu’il a demandé d’abord « Cherchez à progresser et exigez beaucoup de vous-même ». Ce qui ne l’empêche de prêcher la mansuétude : « Exigence envers soi-même, indulgence envers les autres » ajoute-il.

    On ne peut donc vouloir l’excellence que si soi-même la pratiquons. Cette recherche de la perfection ne peut se fonder que sur l’honnêteté et grâce à l’exemple que l’on donne de sa propre conduite. « Un homme de bien est celui qui ne prêche pas ce qu’il faut faire tant qu’il n’a pas fait ce qu’il prône. » C’est ce que l’on appelle aujourd’hui la congruence : un accord parfait entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. Le décalage entre le discours et les actes est toujours négatif : il sape le lien de confiance, il détruit le crédit que l’on accorde à une personne et il devient nécessairement contre-productif car empêchant une relation harmonieuse et constructive.

    Beaucoup de ses injonctions vont dans ce sens. Bien se conduire est important car, plus on est haut placé et plus on montrera ce qu’il faut faire ou pas. « Pense droit et sois bienveillant », recommande-t-il tout en conseillant : « Si tu vois quelqu’un se conduisant bien, alors imite-le ». Si l’on est soi-même vertueux, alors ceux que l’on dirige le seront. Donner l’exemple d’une conduite la plus exemplaire qui soit revient comme un leitmotiv. Un bon gouvernement est celui fondé sur la vertu et gouverner devient la qualité d’harmoniser.

    Le sens de l’humain au centre de soi

    Mais qu’est-ce qu’être vertueux ? La vertu est comme une force mais qui ne vient pas de l’extérieur ; au contraire, elle est à découvrir en soi et à développer. Ce n’est pas chercher en dehors de moi et demander à mon environnement qu’il m’apporte ce dont je crois manquer. C’est à moi de faire effort de chercher en moi ce qui peut me rendre bon et de l’offrir ensuite au monde. On retrouve là le fameux aphorisme de Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ».

    Cette force que représente la vertu, Confucius l’appelle le ren. Il est difficile de traduire précisément ce mot, d’autant plus que Confucius lui-même ne l’a pas définit explicitement. On utilise généralement des concepts comme l’altruisme, la bonté, le sens de l’humain. On est très proche de l’amour dont Jésus a fait le pilier de son enseignement.

    Le ren existe en nous mais encore faut-il en avoir conscience et la volonté de le développer pour se perfectionner soi-même et pour aider les autres à se perfectionner. Le ren a deux aspects. L’un négatif , le shu, traduit dans le célèbre aphorisme « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’il te fasse » et l’autre positif, le zhong, qui se traduit ainsi « Fais aux autres ce que tu veux qu’on te fasse ».

    Ce qui définit la qualité d’une action ne réside donc pas dans l’obéissance à une loi, un dogme ou un commandement quelconque ; ce n’est donc pas à l’extérieur de soi. Au contraire, ce qui qualifie un acte, c’est ce qui se trouve dans son propre cœur. C’est bien la valeur intentionnelle qui en est le guide. Dit autrement, ce n’est pas la soumission à une forme qui importe mais l’expression du fond, c’est-à-dire un comportement éthique dirigé de soi vers l’autre. Comme l’exprimait Empédocle, « La barbe ne fait pas le philosophe » !

    Si Confucius insiste sur l’étude, c’est parce qu’il y a une chose essentielle à apprendre : le sens de l’humain. C’est pour cela qu’il dit que « Pratiquer le ren, c’est commencer par soi-même : vouloir établir les autres autant qu’on veut s’établir soi-même, et souhaiter leur accomplissement autant qu’on souhaite le sien propre. »

    La règle d’or

    Lorsque Confucius énonce les maximes du shu et du zhong , il énonce en fait ce que l’on appelle la « Règle d’or ». C’est une règle morale de comportement qui permet de dresser une frontière entre l’expression de sa liberté et le respect des désirs et besoins autrui. C’est en fait une éthique de réciprocité.

    Cette règle est si essentielle pour que règne l’harmonie des relations entre les humains qu’elle se retrouve formulée dans la quasi-totalité des religions, philosophies, civilisations ou cultures du monde. A titre d’exemples, on la retrouve dans le Jaïnisme (« L’homme devrait (…) traiter toutes les créatures de ce monde comme il aimerait être traité lui-même »), dans le bouddhisme (« Ne blesse pas les autres d’une manière que tu trouverais toi-même blessante. »), dans le Taoïsme (« Le sage (…)est bon avec le bon ; il est également bon avec le méchant, car la vertu est bonne. ») dans l’Hindouisme :(« Traite les autres comme tu voudrais toi-même être traité » ; « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent. »), dans le Judaïsme («Ce qui t’est haïssable, ne le fais pas à ton prochain ») , dans le Christianisme (« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux»), dans l’ Islam (« Aucun d’entre vous n’est véritable croyant tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même. »).

    Il apparait que, quelque soit la religion ou la culture qui l’énonce, la formulation est quasiment identique et bien souvent est indépendante de tout culte, de toute croyance ou de toute divinité de manière à en faire une universalité de conduite applicable à toute l’Humanité. Il faut entendre « Autrui » comme désignant tous les autres, au singulier et au pluriel, proche et lointain, connu et étranger.

    Si cette règle est énoncée sous une forme passive et négative, (« Ne fais pas…. »), rien n’empêche de la formuler activement et positivement. C’est que fait Confucius avec le zhong.

    Et alors, si on quitte l’individuel pour s’intéresser au collectif et que de passive et négative, on adopte une formulation active et positive, on obtient: « Fais ce qui rendrait le monde meilleur si tout le monde agissait en ce sens »

    Confucius s’est beaucoup appuyé sur sa confiance en la nature humaine. Des esprits chagrins pourraient lui reprocher un idéalisme naïf. Ce serait oublier qu’en évoquant la notion du ren, il s’est attaché à décrire une relation bienveillante entre soi et les personnes qui nous sont proches.

    Si nous prenons l’image du caillou jeté dans un lac, nous songeons à ces cercles concentriques qui vont se former et peu à peu s’étendre jusqu’à atteindre des rives lointaines. De la même manière, cette relation bienveillante avec ses proches va également, sous cette forme de cercles concentriques, s’étendre aux autres et atteindre peu à peu les autres sphères de l’humanité.

    Cette qualité de bienveillance, érigée en principe moral, venant du cœur et vécue en sincérité peut alors faire de nous l’exemple à imiter et participer à sa diffusion la plus large possible.

    N’est-ce pas ce dont l’Humanité a tant besoin ?

  • Créer son authenticité

    Créer son authenticité

    Le sens de la vie… Combien de livres et d’articles sur ce sujet mais où bien souvent sont confondus (volontairement ?) donner du sens à La vie et en donner à Sa vie. Soit on s’oriente vers une approche philosophique ou métaphysique, soit on ramène la personne à des considérations psychologiques pour orienter son existence en fonction de valeurs à vivre.

    Le fameux triptyque « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? » est souvent brocardé et cependant, il révèle une interrogation profonde, parfois douloureuse.

    Les questions existentielles

    En nous interrogeant sur ce que nous sommes, nous voici confrontés à la menace du non-être : être rejeté, ressentir l’isolement, affronter la maladie et, in fine, rencontrer la mort. Cette confrontation génère de l’anxiété car elle pointe le danger de notre existence même ou bien des valeurs sur lesquelles nous fondons celle-ci.

    Ce qui est insidieux, dans ce que l’on appelle couramment l’angoisse existentielle, c’est qu’il n’existe parfois aucun élément déclenchant. Ce sont les questions soulevées par l’esprit qui la crée lorsque leur surabondance débouche sur une absence de réponses définitives.

    Il existe  l’anxiété liée à la mort elle-même. Quitter quelque chose de manière absolue crée nécessairement une tentative d’y échapper, surtout si ce quelque chose est notre existence. Le vouloir-vivre, dont Schopenhauer a tant parlé, se cogne durement à la réalité de notre finitude. On songe à ces mots, sans doute apocryphes, de la comtesse du Barry en 1793 qui, à l’instant d’être guillotinée, eut cette dernière supplique : «Encore un moment, monsieur le bourreau» !

    Il existe aussi les interrogations sur le devenir : que se passe-t-il ensuite ? Toute une panoplie de réponses a été donné, depuis les conceptions matérialistes d’un « retour vers le néant » jusqu’aux religions décrivant les aspects d’un paradis (ou d’un enfer). Doutes, refus, espoirs, chacun se situe selon ses propres croyances.

    Qu’est-ce que l’Homme ? Et pourquoi ?

    La vraie question ne serait-elle pas : Quelle est la raison pour laquelle j’existe ? Qu’est-ce que cela signifie ? Car l’on présuppose qu’il y a une raison à cela. De cette présupposition découle le questionnement sur : Que puis-je faire (ou que dois-je faire) de ma vie ? Quelle mission est la mienne ? Sans raison aucune, alors la contingence reprend tous ses droits et avec elle, l’absurde envahit notre conscience.

    Quand il y a inadéquation entre la quantité de questions posées et le peu ou l’absence de réponses tangibles, nait alors une anxiété pouvant être intimement douloureuse. Fier d’être un « roseau pensant », l’Homo sapiens doit cependant reconnaitre ses limites étroites.

    Le biologiste Jean Rostand a médité avec pertinence sur la mort promise de l’Homme : « L’espèce humaine passera, comme ont passé les dinosaures et les stégocéphales. Peu à peu, la petite étoile qui nous sert de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante. Toute vie cessera sur la Terre qui, astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes. Alors, de toute la civilisation humaine ou surhumaine( …), rien ne subsistera(…) En ce minuscule coin d’univers sera annulée pour jamais l’aventure falote du protoplasma. Aventure qui déjà, peut-être, s’est achevée sur d’autres mondes. Aventure qui, en d’autres mondes peut-être, se renouvellera. »

    Voilà posée la question essentielle de la philosophie : Qu’est-ce que l’Homme ? Pourquoi l’Homme, pourquoi existe-t-il ?

    Kant, parmi beaucoup d’autres philosophes, a apporté sa pierre à l’édifice en distinguant trois grandes sous-parties à sa réflexion : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que met-il permis d’espérer ? Ces trois questions répondent à la « grande » question par le biais de la connaissance, de la morale et enfin, de la religion. Kant a rédigé une somme intellectuellement parfaite. Mais émotionnellement ? Au fond de soi, la partie inquiète est-elle satisfaite ?

    Prendre conscience

    Pour une prise de conscience, il suffit de regarder un ciel étoilé. On suppose qu’il y aurait environ 250 milliards de galaxies dans l’Univers, chacune d’elles contenant quelques centaines de milliards d’étoiles. D’où l’affirmation logique qu’il y a autant d’étoiles dans l’Univers que de grains de sable sur Terre !

    Prendre conscience que notre planète n’est qu’une infime poussière parmi tant d’autres dans cette immensité infinie, que l’Homme n’est pas le centre de l’Univers, qu’il n’est pas un aboutissement mais un simple chainon de tout un processus d’évolution et que la finalité même de ce processus d’évolution demeure un mystère, voilà de quoi donner le vertige…. « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » disait Pascal.

    Quelle solitude face au cosmos ! Quelle insignifiance aussi ? Et que d’incertitudes quant à notre existence, notre place dans le monde, notre devenir, le sens de notre vie et le pourquoi de la vie. Pourquoi la Vie existe-t-elle ? L’angoisse existentielle, c’est cette difficulté de vivre avec tant d’incertitudes.

    Il arrive que l’humour soit un moyen d’alléger (temporairement) le poids de ces questions. «  S’il existe une vie ultérieure, et s’il y en a une, peut-on m’y faire la monnaie de vingt dollars ? » se demandait ainsi Woody Allen,

    Les questions du sens donné à sa vie, à ses choix

    La vie de nos parents ou grands-parents pouvait s’appuyer sur un principe de linéarité : il n’y avait qu’un nombre limité de choix à faire et, une fois qu’un choix était fait, dans sa vie privée ou professionnelle, il fallait s’engager à fond dans l’aboutissement logique de ce qui était programmé, projeté par ce choix.

    Or, aujourd’hui, plus rien n’est linéaire et l’instabilité oblige à d’incessants choix et réajustements réguliers avec remise en cause ou éloignement des grandes références religieuses, morales, politiques ou autres. Et nous remettons régulièrement les choses en questions : Quelle nouvelle direction prendre ? Ai-je raison ou vais-je le regretter ? Quels sont les choix que je devrais faire et puis-je les faire ? Quel est le sens que je veux donner maintenant à ma vie ?

    La grande tentation est de fuir dans la distraction qui est proposée à chaque instant. Très bien quand cela est apaisant et mesuré, plus fâcheux quand c’est une fuite permanente : on se remplit d’activités souvent insignifiantes, on encombre sa vie pour échapper à soi et surtout, on se détourne de toute réflexion jusqu’au jour où l’on s’y retrouve confronté de manière brutale et soudaine. Cette abondance de distractions crée de la superficialité qui finit par nous emplir …. de vide !

    De nouveaux choix à faire

    Le bilan de vie peut intervenir lors d’un évènement changeant radicalement la donne : « Ais- je fais ce que je voulais faire ? Cela a-t-il vraiment du sens, pour moi ? ». On décide de faire le point pour mieux voir où on en est et où on va. On interroge le temps  passé, celui qui passe et celui qui reste ; ce que l’on décide soi-même aujourd’hui va déterminer demain. Devenir responsable de soi est un premier pas. Il est essentiel.

    Ces questions et réflexions concernent bien évidemment d’autres domaines de vie : vie sociale, vie sentimentale, vie de couple, rôle de parent, etc. Elles se résument à : « En tenant compte de ma situation actuelle, que puis-je faire et quel avenir puis-je construire pour être mieux ? ».

    Ces changements ou étapes décisives dans la vie peuvent être envisagées comme une bonne occasion de se réorienter, à condition de travailler sur soi pour se défaire de son anxiété. [1]

    Certains trouvent leurs réponses dans diverses sagesses (spiritualités, religions, philosophies, …), pour d’autres cela ne suffit pas ; la grande difficulté est d’apprendre à accepter que notre vie terrestre puisse se dérouler sans recevoir nombre de réponses. La toute puissance et l’omniscience ne nous appartiennent pas.

    L’accepter, c’est lâcher-prise sur un faux contrôle.

    C’est source d’une grande libération pour se réorienter vers un meilleur-être, une quiétude salvatrice et une ouverture à ce qui nous environne.

    C’est se mettre en action pour construire ce que nous croyons être le plus juste, le plus adéquat.

    C’est retrouver et bâtir sa confiance à être.

    Comme un chemin vers son authenticité.

    [1] Pour en savoir plus et trouver des réponses individuelles, voir « Sortir de l’anxiété – Mode d’emploi » par Xavier Cornette de Saint Cyr et Mona Poisson – Editions Jouvence, septembre 2014.