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  • Aristote, toujours parmi nous ?

    Aristote, toujours parmi nous ?

    Au pays de Descartes, nous nous revendiquons rationnel. De surcroit – et bien souvent sans le savoir – nous sommes aussi aristotélicien. Et oui ! Quand nous affirmons quelque chose d’absolu et que nous estimons qu’elle est ainsi et ne peut pas être différente, nous appliquons le principe du tiers exclu d’Aristote. Ce faisant, nous ne simplifions pas toujours nos discussions et par voie de conséquence, nos relations.

    Voyons-en les effets dans notre communication pour comprendre comment il impacte notre système de pensée et nos rapports aux autres.

    La logique d’Aristote

    Aristote est un philosophe grec du IVème siècle avant notre ère. Sa logique repose sur trois principes qui continuent de régenter notre manière de penser et de voir le monde. Ce sont :

    1/ le principe d’identité : tout ce qui est, est.

    2/ le principe de contradiction : rien ne peut à la fois être et n’être pas.

    3/ le principe du tiers exclu : tout doit ou bien être, ou bien ne pas être. »

    Voyons ce qu’ils signifient :

    1/ Le principe d’identité : A est A , d’où le postulat suivant : « tout ce qui est, est ». Réciproquement, non A est non A et « ce qui n’est pas, n’est pas ». C’est simple à saisir : ce qui est vrai est vrai ou ce qui est faux est faux, etc. Cela permet de la cohérence en donnant de la permanence aux choses que l’on désigne. Le mot « livre » doit toujours désigner un livre. A défaut, nous ne pourrions plus communiquer.

    Le souci, c’est d’appliquer ce principe partout, surtout dans un monde de complexité. Par exemple, si je dis « Une proposition vraie est vraie » (sous-entendue « reste vraie »), il y a risque de figer une pensée, sauf à démontrer que la proposition elle-même n’est plus vraie du fait d’un changement de contexte ou d’autres paramètres. Du coup, l’application de ce principe donnerait « une proposition fausse est fausse ». C’est donc l’approche contextuelle qui permet de valider (ou d’infirmer) la validité de la proposition émise selon ce principe.

    2/ Le principe de contradiction : A n’est pas non-A. En effet, « rien ne peut à la fois être et ne pas être, une proposition ne peut être vraie et fausse en même temps ». Là aussi, facile à comprendre : ce qui est vrai n’est pas faux ou ce qui est faux n’est pas vrai ou encore, ce qui est juste n’est pas injuste, etc.

    « Il est impossible, déclare Aristote, qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ». Le point important est la prise en compte de l’instant où la proposition est exprimée.

    On ne peut affirmer et nier la même proposition au même moment. Si ce que je dis maintenant est vrai mais s’avère faux demain, cela ne remet pas en cause le principe car nous ne sommes pas au même instant. Ce qui est visible maintenant ne le sera plus tout à l’heure ou ce qui est vivant présentement sera mort à un moment donné. Mais il est impossible selon Aristote que ces déterminations s’appliquent simultanément et que ce qui est vivant soit en même temps mort et que donc, qu’à la fois une chose soit et ne soit pas. A est bien différent de non A.

    3/ Le principe du tiers exclu : A est vrai et Non-A est faux (et réciproquement). Mais de plus, il n’y a pas de milieu entre A et non-A. Soit une chose est, soit elle n’est pas. Une proposition est donc soit vraie, soit fausse ou, dit autrement, de deux propositions contradictoires, l’une est vraie et l’autre fausse.

     On ne peut attribuer que deux « états » à une affirmation : soit son état, soit son contraire. Il n’existe pas de troisième état « intermédiaire ». Appliqué à un objet physique, ce principe se tient : soit il pleut, soit il ne pleut pas. Il ne peut pas pleuvoir « un peu ». S’il n’y a juste que quelques gouttes, eh bien il pleut ! Appliqué à ce que nous ressentons, c’est déjà plus compliqué. Idem si nous appliquons ce principe à un concept moral. Puis-je dire : une chose est soit bonne soit mauvaise ? Oui dans certains cas et non dans d’autres….

    Cette logique est vraie ou fausse ?

    Nous utilisons en permanence ces trois principes sans nous en rendre compte et sans même en connaitre les noms. Ils ont créé une logique qui a fondé une conception dualiste, laquelle a tout structuré, en Occident en tout cas : notre langage, nos modes de pensée, nos croyances et nos comportements. Et ce, depuis l’antiquité jusqu’à maintenant.

    Poser la question de savoir si la logique d’Aristote est vraie ou fausse montre bien l’ambigüité du principe du tiers exclu dans un monde régie par la complexité.

    Le problème, c’est que ce sont en fait des principes mathématiques et la mathématique est souvent décrite comme étant la seule vraie science, celle qui établit des vérités intemporelles, voire éternelles. Or, Aristote les a présentés comme régissant « les lois de la pensée » et de fait, nos mécanismes de pensée fonctionnent selon ces principes. Parfois, c’est très bien et parfois, ça nous pose de sacrées difficultés. On comprend mieux les Normands avec leur habitude de dire « ça dépend » !

    Par exemple, le principe de non contradiction n’est pas toujours évident ! Aristote l’a posé comme une nécessité absolue et en plus comme un axiome, c’est à dire une vérité première qui démontre d’autres vérités et qui ne peut pas être démontrée (à cause de son caractère premier). Partant de là, les sciences se sont développées en faisant l’hypothèse que le principe du tiers exclu est exact mais ce principe n’est en fait qu’une hypothèse non démontrée.

    Près d’un siècle avant lui, Héraclite ne l’aurait pas accepté, lui qui s’attachait à l’unité et à l’indissociabilité des contraires : « Toutes choses naissent selon l’opposition… » ou « Le changement est une route montante-descendante et l’ordonnance du monde se produit selon cette route… ». Lao-Tseu, de même, s’attachait aux complémentarités des contraires au lieu de les considérer comme des oppositions.

    Aristote et nos vies quotidiennes

    Lorsque nous parlons aujourd’hui de coopération dans les entreprises, ce ne sont pas les principes d’Aristote que nous devons utiliser mais ceux de Lao-Tseu (ou d’Héraclite, surnommé d’ailleurs « le Lao-Tseu grec »). En effet, la coopération, c’est de trouver à partir de deux visions différentes ou opposées une troisième voie qui permette d’atteindre l’objectif fixé. En revanche, les négociations qui échouent sont celles qui appliquent à la lettre le principe de non contradiction.

    Quant à la physique, qui s’éloigne parfois de la mathématique, elle n’est pas à l’aise du tout avec les principes d’Aristote. En thermodynamique par exemple, ou en mécanique quantique, comment comprendre la nature de la matière. Onde ou particule ? Masse ou énergie ? C’est bien le souci majeur du fameux chat de Schrödinger dont on continue d’ignorer selon la logique d’Aristote s’il est vivant ou pas alors qu’il se pourrait fort bien, selon la logique quantique, qu’il soit les deux en même temps.

    Revenons à nos relations entre humains. Imaginons un manager utilisant avec son collaborateur (ou un parent avec son enfant), le principe du tiers exclu : « Soit tu es capable de faire telle chose, soit tu n’en es pas capable ». S’il l’applique très strictement, il ne comprendra pas qu’on puisse lui répondre « Je sais le faire à moitié » ou bien « je peux en faire une partie ». Nous avons vu que s’il pleut un peu, ça veut dire qu’il pleut. Aussi, si quelqu’un peut faire un morceau du travail, c’est que donc il est capable de faire la totalité. Tout aussi bien une vision plus négative considèrerait que s’il ne peut pas faire la totalité, il ne peut pas faire du tout. Caricature ? Jeu de l’esprit ? Observons juste certaines réactions de certaines personnes !

    Les sites de développement personnel sont friands d’injonctions aristotéliciennes. La dernière que j’ai vue est ainsi libellée : « Dans la vie, tu as deux choix le matin. Soit tu te recouches pour continuer à rêver. Soit tu te lèves pour réaliser tes rêves ». Autre exemple, une citation de Eckhart Tolle : « Lorsque vous vous plaignez, vous faites de vous une victime. Quittez le situation ou acceptez la ». On pourrait en citer mille autres. C’est gentillet, un peu simpliste, un tantinet moralisateur et c’est toujours le « soit/soit », démontrant combien Aristote envahit toutes nos pensées !

    Alors, que se passe-t-il avec ces principes ?

    Ces principes ont induits un certain nombre de mécanismes de pensée qui ont des conséquences sur nos rapports humains.

    Le principe d’identité déjà pose problème en calquant une vision statique alors tout est mouvement. Dire « tout ce qui est, est », appliqué à la lettre, vrai peut être dans l’instant, va à l’encontre de la vie si on l’étend car il empêche le devenir. Nous risquons de plaquer sur les gens des jugements, des images que nous considèrerons à la fois comme justes, vraies et …définitives. Nietzsche avait cette parole fameuse : « Deviens ce que tu es » qui implique un dynamisme. Le monde, les êtres, les objets, nous-mêmes, rien n’est figé, tout évolue. Les bouddhistes disent à raison que la seule chose permanente, c’est l’impermanence !

    Tous ces principes, fortement ancrés dans notre culture, nous ont « habitués » à raisonner en termes de valeur et donc à évaluer avec certains critères. C’est porter des jugements sur lesquels nous plaquons des concepts de qualité par couples opposés : « vrai » et « faux », « bien » et « mal », « juste et « injuste ». Or, ce sont là des notions abstraites, non définies, à géométrie variable et subjective et s’appuyant sur une référence non précisée. « « Vrai » par rapport à quoi ? Rien de tel pour engendrer des conflits puisque chacun en a une perception ou une définition différente.

    Nous constatons d’ailleurs que l’Histoire, même actuelle, est traversée de conflits dans lesquels les partisans du Bien vont guerroyer contre les partisans du Mal. Le principe du tiers exclu nous fait croire que lorsque nous devons faire un choix, nous n’avons à notre disposition que deux possibilités opposées, une « bonne » et une « mauvaise », que ce soit dans nos vies professionnelles ou personnelles. On attend un « oui » ou un « non ». Que faisons-nous alors de la négociation ? Cela crée une sorte de barrière mentale et nous rend plus difficile l’accès à de multiples choix. Cela crée aussi des polémiques puisqu’avec un raisonnement « soit / soit », chacun va vouloir persuader l’autre qu’il a tort puisque lui, il a raison !

    Rapportons enfin cette logique à la question du sens, immense source de mal-être et de questionnements sans réponses satisfaisantes. L’existence a-t-elle un sens ou n’en a-t-elle pas ? La vie est-elle intelligente ou absurde ? Dieu existe-t-il ou non ? Nous pourrions décliner cela à l’infini. Le problème, c’est qu’à chaque fois, nous n’avons le choix qu’entre une chose et son contraire (ou son opposé).

    Faut-il inclure ou exclure ce tiers ?

    La logique classique est ancrée sur ce principe du tiers exclu et nous avons été instruits sur ces bases là. Ne le rejetons pas absolument car il démontre très souvent sa grande utilité.

    Cependant, sa limite apparait dès lors que la complexité croit. Gardons-le pour le « courant », les situations simples et abandonnons-le dès qu’un problème devient, non pas compliqué, mais complexe.

    Le monde fonctionne rarement sur un système binaire et nos relations de même. Les principes d’Aristote, justes dans une logique mathématique, s’accordent mal avec un environnement où tout est nuances. J’avais écrit il y a peu un article « Relativisme et tolérance » dans lequel je présentais la doctrine du syadvada, tout à l’opposé de ce dualisme. Les séances de « brain-storming », les travaux « cerveau droit / cerveau gauche » sont des exemples de cette sortie d’un schéma de pensée binaire qui n’est plus opérant quand surgit la complexité.

    Et lorsque nous sommes face à autrui, gardons-nous de ce réflexe : il a tort ou il a raison. Exercice délicat et si souvent salutaire pour l’harmonie de nos relations !

  • Relativisme et tolérance

    Relativisme et tolérance

    Le jaïnisme, l’une des plus vieilles religions du monde, a un credo essentiel : la non violence.

    Ses origines se perdent dans la nuit des temps. Antérieur au bouddhisme et à l’hindouisme, certains érudits le font remonter aux temps pré-historiques. Gandhi en fut un adepte.

    L’anekāntavāda est, dans le jaïnisme, une pensée fondamentale pour appréhender les choses et pourrait se traduire par « relativité (ou non-absolutisme ) de la réalité ». « Anekānta » signifie « multiplicité » et « Vada » désigne «une école de pensée, une doctrine». On peut encore dénommer l’anekantavada : «doctrine de la non-exclusivité»

    Il fait référence à deux doctrines : nayavada concernant la réalité de points de vue multiples et syadvada concernant les points de vue à plusieurs facettes et donc la relativité des objets et des êtres dans l’espace et dans le temps.

    Théorie de la tolérance, il encourage l’acceptation du relativisme et le pluralisme.

    Doctrine du nayavada

    Suivant la philosophie jaïne, ce qui peut être objet de connaissance est d’une complexité infinie : c’est une pluralité pouvant faire l’objet de points de vue multiples et qui ne peut donc être vue de manière monolithique, en une seule fois et d’une seule manière.

    La « réalité » d’une personne dépend du point de vue d’où elle se place. Par exemple, si je me place du point de vue de la France, ma conception de l’âme n’est pas la même que si je me place du point de vue de l’Inde. Et pourtant, c’est le même mot « âme » que j’emploie. Ou encore, je vais comprendre différemment un même évènement à un moment donné selon que je suis historien, sociologue, politologue, ethnologue, etc.

    Nous ne pouvons pas saisir la totalité des points de vue. Nous percevons d’abord avec nos sens et sommes, dans nos modes de connaissance, limités et conditionnés par eux ; ce qu’ils perçoivent ne peut être que partiel.

    C’est ce qu’illustre la parabole des « aveugles et de l’éléphant » rendue célèbre par le poète américain John Godfrey Saxe au XIX ème siècle : sept aveugles dont chacun, ne touchant qu’une partie de l’éléphant, l’appréhende selon ce qu’il ressent et le décrit donc selon ce seul critère. Ainsi, pour l’un, c’est un mur. Pour l’autre, touchant une défense, c’est une lance. Celui touchant la trompe dit que c’est un serpent ; pour qui touche l’oreille, un éventail, etc. Chacun ne décrit donc qu’une partie et en fait un tout.

    Un jaïn, le Professeur Sagarmal Jaïn use d’une autre image : « Nous pouvons, par exemple, faire des centaines de photos d’un même arbre, sous différents angles. Bien que toutes donnent une image exacte de cet arbre, elles sont pourtant toutes différentes. Chacune ne peut donner une image complète de l’arbre. Toutes, non plus. Individuellement ou ensemble, elles ne donnent de cet arbre qu’une vue partielle.

    Tel est aussi le cas de la compréhension et de la connaissance humaines. Nous ne pouvons avoir qu’une image partielle ou relative de la réalité ; nous ne pouvons la décrire et la connaitre que sous un certain angle, d’un certain point de vue. (…) Certes, nous ne pouvons mettre en doute la validité ou la valeur de l’image, mais nous devons être, en même temps, conscients que ce n’est qu’une vérité partielle, qu’un point de vue subjectif. »

    Avec cette multiplicité de points de vue, chacun ne peut décrire que sa perception d’une certaine réalité à un moment donné. Le problème, c’est quand on croit détenir toute la vérité et n’en détenons qu’une partie.

    Toutes ces manières particulières d’exprimer une chose s’appellent des nayas. Décrire la réalité, à partir de ces points de vue, prend le nom de nayavada ou doctrine des nayas. La totalité d’une réalité n’est pas exprimable car toujours complexe et multiforme et requérant infiniment de réponses.

    Nayavada n’est pas une simple argutie intellectuelle. C’est une position contre un dogmatisme absolu ; il ne peut à proprement parler y avoir de batailles d’idées. Cela ne peut qu’ouvrir à la tolérance et une meilleure compréhension de ce qui nous est étranger

    Tous ces points de vue pourraient, ensemble, définir une réalité. Mais ils sont si nombreux ! D’où l’essai d’en faire une synthèse et la doctrine du syadvada.

    La doctrine du syadvada

    Comprendre qu’il existe des points de vue différents ne suffit pas. Cela doit aussi pouvoir être exprimé de façon exacte et correcte.

    Aucune affirmation simple ne pouvant exprimer la totalité d’une complexité, le jaïnisme a eut recours au mot syad, qui signifie « peut-être ». En l’ajoutant systématiquement aux diverses affirmations concernant la réalité, il a pris le sens de « à certains égards », « d’un certain point de vue », « dans un sens », « d’une certaine manière ».

    Les philosophes du jaïnisme ont ainsi formulé sept propositions pour décrire une réalité. Aucune n’est absolue, toutes sont relatives mais toutes partiellement vraies selon le point de vue, même si elles peuvent sembler contradictoires.

    1. « syad-asti » : d’une certaine manière, c’est,
    2. « syad-nasti » : d’une certaine manière, ce n’est pas,
    3. « syad-asti-nasti » : d’une certaine manière, c’est et ce n’est pas,
    4. « syad-avaktavya » : d’une certaine manière, c’est indescriptible,
    5. « syad-asti, avaktavya » :d’une certaine manière, c’est et c’est indescriptible,
    6. « syad-nasti, avaktavya » : d’une certaine manière, ce n’est pas et c’est indescriptible,
    7. « syad-asti-nasti, avaktavya » : d’une certaine manière, c’est et ce n’est pas et c’est indescriptible.

    Formulé ainsi, ce n’est pas compréhensible. C’est souvent expliqué avec l’exemple suivant : un homme est le père ; il n’est pas le père, et il est les deux. Pour éclaircir, imaginons Jean avec son ami Paul et Monsieur X

    • Par rapport à Jean, Monsieur X en est le père (« syad-asti »).
    • Mais, par rapport à Paul, Monsieur X n’est pas le père (« syad-nasti » ).
    • Par rapport à Jean et à Paul, pris ensemble, Monsieur X, à la fois et au même moment, est le père et il n’est pas le père. Comme les deux idées ne peuvent pas s’exprimer par des mots en même temps, il peut être appelé indescriptible, puisqu’il est le père et il n’est pas le père, ainsi de suite…

    Ces affirmations ne sont pas contradictoires si l’on a pris la précaution de bien comprendre le point de vue à partir duquel elles sont exprimées.

    Cette doctrine représente donc une vue très sensée des choses en exprimant les différents points de vue particuliers. En transformant notre façon de penser, nous pouvons également modifier notre ressenti par rapport aux événements. Nous voyons alors les choses sous un nouvel angle et de plus, nous pouvons agir différemment de ce que nous aurions fait avec nos anciens schémas de pensées.

    L’intérêt pratique de ces doctrines

    La doctrine du « syadvada » a un intérêt pratique. En montrant que personne ne détient le monopole de la vérité, elle aide à combattre le sectarisme. Elle vise donc à ne pas propager de violence, en pensée, en paroles ou en actes. La non-violence est bien la mission première du jaïnisme.

    Cette doctrine peut s’appliquer à tout, à propos d’un objet, d’une relation, de l’identité d’une personne ou de son caractère, de la vie, de la terre, etc. On peut même l’appliquer à propos de Dieu (cela éviterait tous les conflits ayant une religion comme épicentre).

    Elle n’est pas une simple spéculation intellectuelle Par exemple, au niveau personnel, elle implique une remise en question de ses propres convictions. Ce que je dis est-il vrai ? Peut-il être abordé différemment ? Quelqu’un peut-il penser l’opposé avec la même conviction et des arguments tout aussi valable ?

    Cela n’a rien d’évident ! Mais c’est peut-être ainsi que nos mentalités peuvent évoluer en enrichissant sa propre perception des choses au lieu de faire se batailler chaque égo croyant avoir raison. C’est le sens des deux citations les plus connues de Gandhi : « Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde » et « Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous ».

    Evidemment, des critiques sont apparues, estimant que Syādvāda entrainait de l’hésitation et de l’incertitude et même, en certains cas, empêchait de prendre position et d’agir.

    Pour les jaïns, l’intérêt est de concilier des points de vue opposés au lieu de les refuser.

    Cela permet d’éviter des erreurs d’interprétations et des jugements en forme de condamnation.

    Cela permet de ne pas être dogmatique, de développer la tolérance intellectuelle et d’éviter les conflits qui naissent de la différence ou de l’opposition entre des idées et des croyances.

    Gandhi avait pris soin de préciser: « Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort ».

  • Ne pas tolérer l’intolérance ?

    Ne pas tolérer l’intolérance ?

    Ce qui est arrivé le 7 janvier dernier au journal Charlie Hebdo, au-delà de l’aspect émotionnel (et politique), suscite nombre d’interrogations : Peut-on tout tolérer ? Qu’en est-il de la liberté d’expression ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que pouvons-nous dire ou que faut-il interdire ?

    Il ne s’agit pas là d’écrire un énième article fustigeant cette barbarie mais très simplement de s’interroger sur les pourtours et les limites de la tolérance.

    Le sujet est si vaste ….

    Quelques réflexions sur un évènement qui a secoué le monde.

    Le fascisme de la pensée

    Il y a deux drames dans cette tragédie du 7 janvier 2015. Un drame humain tout d’abord avec l’assassinat de journalistes et de policiers et dans un rapport de forces disproportionnés où des crayons ont été abattus avec des kalachnikovs ; d’un côté de l’encre et de l’autre, du sang.

    Un drame de la pensée ensuite qui remet en cause un fondement sociétal : l’interdiction adressée par une minorité à une majorité de penser et de s’exprimer sur un mode différent. C’est ce que l’on appelle le fascisme de la pensée chère aux « idéologies » totalitaires.

    Au niveau politique, le nazisme et le communisme en furent des exemples récents qui appliquèrent à la lettre la célèbre et effrayante exclamation de Saint Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Au nom de la liberté et de la République, que la Révolution française voulait ériger pour le bonheur de tous, des milliers de personnes furent horriblement et inutilement massacrées.

    Même en déclarant qu’il « faut lutter pour que cet amour de l’humanité vivante se transforme en gestes concrets », Che Guevara avait adopté des solutions extrêmes pour défendre ses idées en passant par les armes nombre d’opposants et en créant des camps de « travail et de rééducation ». Mille autres exemples, hélas, abondent.

    Au niveau religieux, les zélateurs adorateurs d’un dieu, quelqu’en soit le nom, n’ont jamais été en reste et l’intégrisme religieux, à toute époque, a été un redoutable fossoyeur. Au niveau des idées, en remontant un peu plus loin dans l’histoire, on peut se rappeler que Platon souhaitait brûler en place publique les œuvres de Démocrite avec lequel il n’était pas d’accord.

    Le triste credo des absolutistes est que la fin justifie les moyens, même si ces moyens sont ignobles.

    La lâcheté de la violence

    La liberté d’expression ou même de penser n’est pas possible face à un intégrisme quelconque. Cette incompatibilité se traduit par un recours à la violence. Jean de la Fontaine l’a illustré dans « le loup et l’agneau » qui débute sur cet aphorisme terrible : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Mais quand « le plus fort » n’a que la violence pour s’exprimer, il signe là un aveu d’impuissance refoulée et de faiblesse manifeste.

    Quelque soit le niveau retenu, il apparait que lorsque l’on tue au nom d’une idéologie (que ce soit la Liberté, la Démocratie, Dieu ou toute autre), on nie en même temps cette idéologie et on oublie la parole de Michel de Montaigne : « Il n’y a pas une idée qui vaille qu’on tue un homme. »

    Où est Dieu, où est la Liberté quand on ridiculise ou extermine celui qui en a une conception différente ?

    Où est l’intelligence quand, au pouvoir des mots, de la pensée et de la réflexion, on substitue celui des muscles, des armes et de la violence ?

    Où est l’humanité quand des individus décérébrés utilisent la violence brute comme mode d’expression ?

    Celui qui a la foi dans une idée (religieuse ou pas) ne peut pas accepter une idée autre ; ce serait remettre en cause la sienne. L’intime conviction en la véracité d’un ensemble de croyances données ne peut pas accepter la véracité de croyances différentes ou opposées. Quand on considère que la vérité est Une, toutes les autres « vérités » ne peuvent être que disqualifiées ou éliminées.

    La tolérance appartient au domaine de la raison, non à celui de la foi.

    Que peut-on tolérer…ou interdire ?

    Toute la difficulté est de trouver la juste limite : tout interdire ou tout accepter ?

    Ce qui permet d’évoluer, c’est la confrontation de diverses opinions et l’acceptation que d’autres que soi puissent penser différemment. Cela n’implique pas de partager des idées absolument identiques ou de renier les siennes mais d’accepter qu’un autre ait du monde une vision différente. C’est accepter qu’un autre tienne pour vrai ce qui nous parait faux. Les sociétés évoluées s’organisent dans ces oppositions même si cette acceptation est diablement difficile et délicate.

    En effet, la difficulté vient quand on aborde le domaine moral : est-il concevable d’accepter qu’un autre considère comme bien ce que soi-même l’on considère comme mal ?

    Envisagé sous cet angle, ce n’est pas possible sauf – et le « sauf » a toute son importance – s’il existe une réciprocité. Si l’autre accepte également que l’on puisse avoir une idée différente ou opposée, alors la confrontation est possible, dès lors qu’elle s’exerce dans le respect du droit de chacun à avoir sa propre représentation du monde. A défaut, on retombe dans les travers de l’intégrisme et de « la loi du plus fort » ; la force est alors envisagée sous le seul angle de la contrainte violente et non sous celle de l’argumentation logique et respectueuse.

    Tolérer, ce n’est donc pas tout accepter et ce n’est pas non plus se soumettre ; la soumission implique l’acceptation sous la contrainte.

    Cette réciprocité est un élément indispensable, quoique l’un des plus difficile, sans doute, à mettre en œuvre. Si elle n’existe pas, on repart dans le déséquilibre : tout accepter, même ce qui est entièrement contraire à nos principes les plus essentiels ou tout réprimer pour faire prédominer nos propres principes et annihiler ceux qui sont contraires. Déséquilibre car il y alors un dominant et un dominé.

    De la difficulté d’être dans la tolérance

    Et cependant, la notion de tolérance est assise sur ce que l’on considère comme bien ou mal, comme acceptable ou inacceptable. Et c’est bien là toute la difficulté ! Si nous condamnons des actes qui vont à l’encontre de ce que l’on considère comme notre intégrité (physique, morale, psychique ou autre), pouvons nous malgré tout en accepter l’expression orale ou écrite ?

    Tolérer, c‘est respecter ce que l’on désapprouve, et donc ce que l’on ne devrait normalement pas accepter, voire refuser. Mais, pour s’organiser et pour exister, une société se doit d’édicter des règles, des normes, des valeurs qui s’imposeront à chacun. Si ces principes sont définis par le plus grand nombre, on parlera de démocratie. S’ils le sont par un petit groupe, on parlera de fascisme ou de totalitarisme.

    En fin d’octobre dernier, j’avais publié un article où je m’interrogeais sur une citation qui déclarait «Être dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien ». Ce genre d’acceptation n’est en rien de la tolérance. C’est de la soumission.

    Le souci de l‘intolérance, c’est qu’elle fait naitre la peur et, dans un réflexe de défense, on en vient à devenir intolérant face à ceux qui le sont. On a besoin d’une certaine homogénéité. Non pas d’une assimilation complète et absolue en termes de pensée mais d’un corpus commun au sein duquel peuvent co-exister des différences.

    Une confrontation de ces différences doit, dans l’idéal, permettre de dégager une solution qui satisfasse chacun et dans bien des cas, cet idéal est accessible dès lors que sont utilisés la raison, le respect et la volonté d’accéder à un objectif partagé. Les deux plus grands ennemis de la tolérance ne sont autres que le non respect et la violence (l’un entrainant l’autre).

    Souvent, hélas, on a tendance à confondre : humour et moquerie, liberté d’expression et liberté d’insulte ou d’agression, intolérance face à ceux qui ne partagent pas la même notion de la tolérance….

    La tolérance, ce n’est absolument pas effacer les différences, c’est accepter qu’elles existent et c’est faire en sorte qu’elles se respectent. Sans respect, la tolérance se meurt.

    A un moment où chacun clame le respect de la liberté d’expression, où tout le monde condamne la violence aveugle, on voit à quel point le débat est particulièrement complexe et combien la notion est délicate à manier et à géométrie variable.

    Jusqu’à quel point peut-on accepter ceux qui ne partagent pas nos idées ?

    A partir de quel degré les divergences d’opinions font basculer l’harmonie ?

    Quels sont les modes d’expression qui sont acceptables et ceux qui ne le sont pas et comment se définissent-ils ?

    Doit-on considérer que la liberté d’expression (notion aux contours flous et subjectifs) s’arrête là où elle porte atteinte à la liberté de l’autre ? Et, du coup, faut-il censurer la censure ?

    A partir de quel moment une société ne peut-elle plus tolérer ceux qu’elle considère comme intolérants ?

    Entre le débat doctrinal et la réalité vécue au quotidien, le chemin est tortueux…

    Je n’ai pas d’idée tranchée sur ces questions qui, rapidement, tournent autour d’elles-mêmes. Aussi, je me permettrai de conclure par une citation du philosophe Karl Popper que j’avais déjà mentionnée et qui mérite d’être méditée : « Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »

  • Faut-il vivre l’instant présent ?

    Faut-il vivre l’instant présent ?

    Pas un jour ne se passe sans que l’on ne découvre une nouvelle citation enjoignant de vivre l’instant présent. Comme un nouveau mot d’ordre, très souvent plébiscité, d’une « philosophie » du vrai vivre.

    Le passé n’existe plus et le futur pas encore ; il faudrait donc se centrer uniquement sur le présent. Mais qu’est ce que le présent ? Peut-on seulement le vivre et est-ce une bonne chose ?

    Un instant évanescent

    Le temps est-il une réalité ou une idée ? Sacrée question….

    Il en existe plusieurs conceptions. On peut appréhender un temps linéaire immobile, le long duquel nous nous déplaçons ou considérer que c’est nous qui sommes statique et que le temps, actif, ne fait que s’écouler.

    On peut le voir comme une boucle où tout réapparaitrait périodiquement ou comme une spirale sans fin qui nous prendrait dans son tourbillon. On peut encore s’arrêter sur une représentation mathématique dans laquelle le temps serait inséparable de l’espace au point que chacun influence l’autre, ce qui exclut l’idée d’un temps absolu.

    A l’opposé de ces idées successives du temps, l’hypothèse a aussi été émise d’une conception cumulative où le passé ne disparaitrait pas du réel mais s‘y accumulerait ; il demeurerait toujours présent mais échapperait à notre conscience immédiate.

    On peut tout aussi bien décider que le temps n’est qu’un concept créé par l’homme pour avoir une représentation de ce qui évolue et pour mesurer le changement, ce qui ferait que, n’étant qu’une invention humaine, il n’existe pas en tant que tel.

    D’autres civilisations, d’autres époques ou d’autres techniques en donneraient encore d’autres approches. Ce qui semble certain, c’est l’irréversibilité du temps : une fois que c’est passé, à l’échelle d’une vie humaine, ça ne revient plus.

    Souvent, nous le voyons comme un bien : il nous échappe (« Je n’ai pas le temps ») ou nous ne l’avons qu’en quantité limitée (« Donne moi un peu temps »). Parfois, il faut le gouter sagement (« Prends tout ton temps ») ou il emporte ce qui nous est précieux (« Nous n’aurons jamais le temps ») ou même délimite ce qui ne plus être (« Il a fait son temps »).

    Bref, beaucoup de nos expressions le prennent comme une matérialité qui, tour à tour, nous appartient ou nous échappe et s’enfuit. En définitive, nous ne savons guère ce qu’est le temps dont nous parlons constamment, sauf à nous rappeler que Leo Ferré nous chantait « Avec le temps, va, tout s’en va ».

    Quittons la fiction

    Si tout s’en va et que nous ne pouvons rien retenir, soyons donc dans ce qui se vit, dans cet instant de présence. Mais, si l‘on ne sait pas trop bien ce qu’est le temps, sait-on ce qu’est le présent ? A peine l’avons-nous nommé que déjà il n’est plus ; il a disparu dès l’instant que l’on en prend conscience et du coup, il ne peut pas être vécu.

    A vrai dire, et d’un point de vue purement conceptuel, il n’est qu’une fiction. Il y a ce qui va être et il y a ce qui a été. Entre les deux, une évanescence. Ce que nous pouvons faire, c’est actualiser le futur : ce qui est actuel dans notre esprit, c’est l’attente (espérance ou crainte) du futur et non le futur lui-même. C’est également et uniquement ce que nous ressentons qui le colore soit positivement, soit négativement, le futur étant nécessairement neutre.

    Nous pouvons aussi actualiser le passé : la mémoire et le souvenir permettent de rendre actuel dans notre esprit ce qui n’est plus. Et de même, c’est seulement notre manière d’appréhender le passé qui fait que nous nous le remémorons avec plaisir et l’utilisons intelligemment ou bien ne cessons de le figer et de le regretter avec douleur. En lui-même, le passé est également neutre.

    Mais le présent ? Probablement nous faut-il quitter une définition restrictive pour considérer que le présent, c’est ce qui nous est actuel, ce que nous sommes en train de faire, de réaliser. De même que nous percevons une ligne mélodique en entendant une succession de notes et d’accords, ce que nous appelons le présent est la perception d’une succession d’instants.

    Le présent, c’est un peu de futur que nous sommes en train de transformer en passé. L’essentiel est sans doute que nous sommes alors actif ; nous avons l’impression, non pas de le subir, mais de faire avec, voire de le maitriser et surtout, d’en avoir conscience.

    La cigale et la fourmi

    Ces deux insectes, que Jean de la Fontaine a mis en scène, nous enseignent sur nos comportements humains par rapport au temps.

    La première a bien vécu l’instant présent en appliquant à la lettre l’ode d’Horace « Carpe diem quam minimum credula postero » (« Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain »). Le résultat ? Elle se retrouve en proie à mille difficultés quand un problème non prévu et non anticipé arrive. La fourmi ne brille pas par son sens de la compassion mais sa prévoyance lui permet de continuer de vivre.

    Les partisans du « vivre l’instant présent » rétorqueront sans doute que ce n’est pas ainsi qu’il faut entendre le présent. Soit mais comment alors ?

    Ce qui est surtout dérangeant, c’est la manière dont le passé et le futur sont généralement abordés, souvent de manière absolutiste et un peu irréelle. Mettons donc un peu de mesure.

    Le passé a une connotation négative quand on s’y réfugie constamment pour regretter ce qui n’est plus et corrélativement, pour refuser ce qui est et craindre ce qui va advenir. Mais c’est oublier que le passé, par le biais de la mémoire, peut être quelque chose de merveilleux. Il suffit de constater la joie d’un groupe d’amis qui se remémore des instants formidables qu’ils ont vécus. Et nous faisons d’ailleurs en permanence référence au passé. Non pas de manière quasi pathologique (« Qu’est ce que c’était mieux avant ! ») mais parce que cela éclaire en de nombreux points ce que nous accomplissons là, maintenant. Un amnésique, privé de passé, perd tous ses repères.

    Quand au futur, là aussi, il n’est négatif que si nous ne cessons de nous y réfugier en espérant que ce sera mieux tout en le faisant constamment reculer. Mais tout le monde ne fonctionne pas ainsi et tous, nous avons besoin de nous projeter, tout le temps. Notre capacité à anticiper et à se projeter pour imaginer et créer des futurs, pour réaliser certains des possibles qui s’offrent à nous n’est en rien négative, tout au contraire.

    De surcroit, c’est notre mode d’être. Nous avons besoin, a minima, de prévoir et de nous préoccuper de l’avenir. Les psychologues l’ont bien montré : on ne peut vivre quelque chose que si on l’a anticipée. C’est cela qui permet de planifier, de créer des projets. C’est d’ailleurs le rôle du neo cortex : impliqué dans le processus de mémoire, il est également axé sur le futur, permet de faire des choix, de décider, de gérer, de prévoir et d’organiser. Vivre en abolissant le futur est impossible. Henri Bergson usait d’une jolie formule à cet égard : « Prévoir consiste à projeter dans l’avenir ce qu’on a perçu dans le passé. »

    Être attentif à ce qui est

    Au lieu de fustiger le passé et le futur en considérant que l’on regrette l’un et que l’on craint l’autre, déclarons que l’on peut savourer le souvenir du premier et espérer avec gourmandise la venue de l’autre.

    Les partisans du « vivre l’instant présent » partent d’un postulat : penser au futur n’attise que de l’anxiété, songer au passé n’engendre que des regrets. Et rien ou si peu ne vient argumenter cette affirmation. Or, quel est le fondement de ce postulat ? Quelle est sa véracité ? Quelle est son utilité ?

    Dire que le présent, seul, est une réalité à notre portée et que rien ne sert de prévoir le futur au motif qu’il ne nous appartient pas, c’est s’empêcher de bâtir quoi que ce soit et c’est finalement s’empêcher de vivre.

    Aussi, vouloir ne vivre que le moment présent et affirmer urbi et orbi qu’il faut ne vivre que cela, c’est tout simplement se bercer d’une douce illusion et entrainer les gens dans une impasse tout en croyant faire preuve de sagesse. Bergson, à nouveau, précisait que « Rien n’est moins que le moment présent, si vous entendez par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir. »

    D’ailleurs, aucun d’entre nous, même ceux qui se font les papes du présentisme, ne peuvent le réaliser. Nous sommes en permanence dans la préparation du futur, même s’il est à très court terme. Les êtres vivants sont dans l’anticipation, que celle-ci soit de quelques mois ou de quelques secondes. En ce y compris le monde animal et le monde végétal. Ceux qui affirment que les animaux ne vivent que dans le « maintenant » sans se soucier de ce qui pourrait leur arriver n’ont très probablement pas beaucoup observé la vie animale.

    Aussi, quittons cet impératif loufoque et que personne, en réalité, ne vit ni ne peut vire. Substituons lui ce que Trich Nhât Hanh, par exemple, a défini en évoquant la pleine conscience. C’est très différent.

    Cela consiste d’abord part à être attentif aux dérives possibles de regretter indéfiniment ce qui est passé et de s’angoisser continuellement de ce qui est à venir.

    Cela consiste surtout à être présent à ce que l’on fait et non, ce n’est pas du tout la même chose ! C’est mobiliser son attention sur ce que nous réalisons et ne pas vivre en distraction de tout, peut être même de notre vie. Mais cela va aussi de pair avec le fait de se projeter ou de se remémorer pour justement, bien mobiliser son attention.

    C’est avoir conscience de ce qui se passe, que ce soit nos pensées mais aussi nos sensations, nos sentiments et nos émotions. Cela n’implique pas une obligation de savourer la vie dans tout ce qu’elle nous présente car nous savons tous que cette belle parole est, elle aussi, impossible ; combien d’instants ne nous plaisent pas, mais alors pas du tout ! Par exemple, quand nous vivons des évènements désagréables, voire douloureux et déchirants. En revanche, hors certains cas dramatiques, la vie de la plupart d’entre nous ne se résume pas à un ensemble d’instants douloureux. Vivre en pleine conscience, c’est donc également savoir apprécier ce qui est beau, doux, épanouissant, enrichissant et savoir comprendre, supporter, surmonter ce qui est lourd, difficile, sombre.

    Savoir apprécier ce que l’on est en train de vivre quand c’est profondément appréciable, c’est différent, totalement différent mais en même temps, accessible et épanouissant.

    Revisitons notre appréhension du temps

    La voie du juste milieu, dont Bouddha se fit le chantre, demeure la seule possible ; il ne s’agit pas de vivre dans l’immédiateté mais il ne s’agit nullement d’en sortir totalement. Il est question d’harmoniser le tout. Et surtout, oublions ces mots d’ordres d’une spiritualité qui n’en a que le nom et manque singulièrement de réflexion et de pragmatisme.

    Arrêtons donc de ne voir le passé que comme un gouffre à regrets et le futur comme une source de doutes et d’angoisses.

    Réconcilions-nous avec le passé et le futur en les abordant, non pas comme dangers ou ennemis, mais comme ce qui constitue notre vie, tout simplement. Prenons-les comme des éléments indispensables de notre existence qui façonnent notre manière d’être, vivons ce que nous avons à vivre et œuvrons pour que, ce que nous sommes en train de réaliser, nous permette de nous développer et de nous accomplir, aujourd’hui et demain. Winston Churchill précisait avec discernement : « Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. »

    Aussi, fuyons ceux qui proposent des modes d’être qui ne sont pas les nôtres, qui sont de surcroit impossibles à tenir et qui créent à terme un malaise. On en vient à s’interroger anxieusement : « Comment puis-je vivre l’instant présent ? » , « Qu’est-ce qui manque en moi pour y parvenir ? ». Ce qui manque ? C’est simplement la possibilité de rendre applicable un principe… inapplicable ! Une chimère, aussi belle soit-elle, n’a aucune réalité.

    Convenons que ressentir un malaise alors que l’on est appelé à vivre mieux, voilà qui est paradoxal ! C’est qu’au lieu d’accorder harmonieusement nos conceptions du temps, on les oppose et comme nous ne pouvons nous en défaire, cela crée une tension qui crée un mal-être. A observer ceux qui osent affirmer vivre plus épanoui en ne vivant que l’instant présent, nous ne pouvons que constater que régulièrement et quotidiennement, ils font référence au passé et au futur, ce qui est tout à fait normal puisque c’est notre mode d’être.

    « Croire en quelque chose et ne pas le vivre, c’est malhonnête » déclarait Gandhi. Il faut être pragmatique et le « vivre l’instant présent » finit par ressembler à une platitude qui, bien que répétée ad nauseam, demeure sans effet. Comme le souligne justement le psychiatre Christophe André : « Le problème c’est que l’on ne met pas ces préceptes en pratique ». Tout simplement parce que cela est un concept et non une réalité. Et ne pas y parvenir ne doit pas nous empêcher d’avancer, sans culpabilité et sans croire que notre développement spirituel est stoppé. Ce qui convient à l’un peut parfaitement ne pas convenir à un autre. Gandhi, encore lui, disait que « Ce qui est vérité pour l’un peut-être erreur pour l’autre. »

    En revanche, être une véritable présence face à celui que l’on rencontre, voilà qui est un cadeau inestimable. S’attacher à être le plus souvent possible en pleine conscience de ce que l’on vit, de ce que l’on fait, de ce que l’on ressent, voilà qui nous ouvre à un monde plus vaste. Le plus souvent possible ; le vouloir à chaque instant n’est pas possible. Il suffit de regarder les autres autour de soi ou de se regarder soi-même pour s’en convaincre rapidement.

    Nous ne pouvons absolument pas vivre sans prendre en compte toutes nos dimensions temporelles. Oublions donc les diktats utopiques et à leur place, appliquons quelques règles simples ancrées dans notre appréciation de la réalité :

    • vivons avec ce qui nous convient (et ne nuise à quiconque),
    • soyons le plus possible attentif à ce que nous faisons,
    • apprenons à apprécier ce que nous réalisons,
    • soyons-en responsable

    En quelques mots seulement, cela devient : appliquons nous à bien vivre avec nous-mêmes.

    Et avec les autres !

    C’est cela qui permet d’évoluer en toute sérénité.

     

  • Une vie heureuse avec Epictète

    Une vie heureuse avec Epictète

    Le Manuel d’Epictète, le fameux esclave-philosophe, débute par un aphorisme célèbre : « Parmi toutes les choses qui existent, certaines dépendent de nous et d’autres non ».

    Il décline inlassablement cette idée et quasiment toute sa pensée tourne autour d’elle. De quoi s’agit-il et que pouvons-nous en faire aujourd’hui ?

    Les caractéristiques du bonheur

    Epictète donne des précisions. On trouve d’un  côté les choses qui dépendent de nous : « nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions ».

    Et de l’autre, celles qui ne dépendent pas de nous : « le corps, l’argent, la réputation, les dignités ; en un mot, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons. » (« dignités » est à prendre au sens de distinction, charges publiques, honneurs, témoignages de considération, etc)

    Cette première distinction est déjà capitale.

    Puis, il en définit le caractère, libre ou esclave : «  Les choses qui dépendent de nous sont libres par nature, rien ne peut leur faire obstacle ni les entraver. Celles qui n’en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, exposées à tous les obstacles et entièrement étrangères. » Elles sont dites « esclaves et dépendantes », tout simplement parce que ce qui ne dépend pas de nous ne dépend tout simplement pas de notre propre volonté.

    Enfin, il démontre que la confusion des genres engendre l’insatisfaction et la plainte : « Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libres ce qui est naturellement esclave et pour un bien qui t’est propre ce qui dépend d’autrui, tu vivras contrarié, affligé, tourmenté et tu te plaindras et en voudras aux hommes et aux dieux. »

    Et il termine en mettant en exergue une vue juste de ce qui est conditionne notre bien-être : « Mais, si tu crois tien ce qui t’appartient en propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne pourra te contraindre ni ne t’empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne, n’accuseras personne et ne feras rien, pas même la plus petite chose, contre ton gré ; personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi, puisqu’on ne t’obligera à rien de nuisible ».

    Une distinction essentielle

    Ce passage est très important car Epictète expose ce qui, pour lui, constitue les principales caractéristiques du bonheur. Les jugements que nous portons sur nos représentations dépendent de nos assentiments. Cela signifie que s’il y a des événements qui ne «dépendent pas de nous » (les représentations), en revanche, le jugement que nous portons sur ces événements dépend totalement de nous (l’assentiment).

    Or, c’est de ce jugement et de lui seul que dépend notre bonheur. Ce dernier est conditionné à notre manière d’appréhender ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce que nous vivons. Cette manière d’appréhender nous appartient ; nous avons la liberté de choisir comment nous interprétons un évènement.

    La distinction entre ce qui dépend ou non de nous est d’autant plus importante que nous prenons souvent le risque de confondre les deux et de cette confusion découle notre malheur. En effet, si je crois que m’appartient quelque chose qui dépend d’autrui, je ne peux que ressentir des sentiments désagréables et être contrarié ; je n’ai aucune prise puisque ça ne dépend pas de moi mais de quelqu’un ou quelque chose d’autre.

    Cette manière d’agir, que nous rencontrons bien souvent, est la source des plaintes, gémissements et récriminations que nous proférons. Nous voudrions que ce soit autrement que ce qui est mais nous n’avons aucune possibilité qu’il en soit ainsi. Le résultat de cette manière d’agir est simple : « tu te plaindras et en voudras aux hommes et aux dieux. ». Et nous sommes nombreux à ressentir de telles insatisfactions !

    Cependant, la fin de la démonstration nous montre bien comment être heureux : dès lors que nous sommes clair sur cette distinction fondamentale, rien ne peut nous arriver de désagréable. Notre lucidité sur les choses qui composent le monde en général et nos vies en particulier est garante de notre bien-être. Elle dépend de notre liberté, celle que nous exerçons sur nos choix, ce qu’Epictète expose par ailleurs :  «  Le bonheur ne consiste point à acquérir et à jouir, mais à ne pas désirer. Car il consiste à être libre » (Entretiens Livre IV, VI). Le parallèle avec la pensée bouddhiste est ici inintéressant.

    Comment bien comprendre ce qui dépend ou pas de nous ?

    Il est facile de comprendre que la majeure partie des évènements physiques de l’univers sont complètement hors de notre pouvoir. Il ne nous est nullement possible d’agir sur la course des étoiles. Pas plus que sur les mouvements du ciel. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, si cela ne me plait pas, je n’ai pas, à en croire Epictète, à m’en plaindre puisque ça ne dépend pas de moi. Je n’ai pas d’autre choix, si je veux être heureux, que d’apprendre à l’accepter et à composer avec puisqu’en aucune manière, je ne puis interférer.

    Il en est de même avec d’autres évènements du monde. Quand nous avons connaissance d’un cataclysme naturel, d’une guerre, d’un accident, d’une malversation ou de tout autre évènement qui nous révolte, c’est une chose que d’éprouver une émotion négative (tristesse, colère ou peur), c’en est une autre que de se plaindre et d’en vouloir à la terre entière. Car ces évènements là ne dépendent nullement de nous ; ils dépendent d’autrui ou de phénomènes extérieurs et nous sont donc des évènements « étrangers ». Que pouvons-nous y faire ? Rien.

    C’est là que la distinction est primordiale. Les médias, par exemple, nous présentent quotidiennement des « informations » qui excitent nos émotions négatives mais ce sont toujours des évènements sur lesquels nous n’avons aucune prise.

    Cela ne veut pas dire s’interdire toute action et contempler benoitement un désastre en se disant : « Je n’y suis pour rien ». Cela veut dire : apprendre à bien distinguer les domaines où j’ai du pouvoir et ceux où je n’en dispose d’aucun. Pour ces derniers, inutile de s’en plaindre. Mais ne pas se plaindre n’équivaut nullement à ne pas agir, tout au contraire.

    Là où Epictète insiste, c’est pour dire que désirer ce qui ne dépend pas de nous est un empêchement puissant à être heureux. C’est là une évidence mais, étrangement, elle est régulièrement oubliée (d’où le mal-être de beaucoup de personnes).  Ce point est donc régulièrement réaffirmé. Un autre exemple en est donné les Entretiens (livre I, XLIV) : « Rien de grand ne se fait tout d’un coup, pas même un raisin ni une figue. Si tu me dis : «Je veux tout de suite une figue», je te répondrai : «Mon ami, il faut du temps, attends qu’elle naisse, elle croîtra ensuite, et elle mûrira». Et tu veux que les esprits portent tout d’un coup leur fruit dans la parfaite maturité ! Cela est-il juste ? »

    L’exemple de ce fruit, qui nous montre que sa maturité ne dépend pas de nous, est intéressant en ce qu’il illustre avec simplicité notre désir immédiat d’une chose dont l’obtention ne peut se faire que plus tard, en fonction d’éléments qui nous sont extérieurs. Comme de se plaindre du verglas en hiver ou de la canicule en été.

    Et avec notre entourage.

    Si nous réduisons le prisme, nous arrivons à notre entourage proche, personnel ou professionnel. Certes, dans notre conception moderne, nous pouvons considérer que nous pouvons agir. Prenons les discours d’influence ou les techniques de manipulation : ils nous font croire que nous sommes en mesure d’obtenir ce que nous voulons des autres pour peu que nous y mettions les moyens.

    Outre le fait que l’éthique, dans certaines situations, est grandement malmenée, l’énergie que nous déployons ne va pas nécessairement dans le sens du bien. Or, pour les grecs antiques, le bien et le beau sont presque synonymes. La vertu se situe dans le bien et c’est le bien qui nous donne du contentement. Son opposé – ce qui est mal – crée quelque chose qui n’a rien à voir avec le bonheur.

    Agir ainsi sur autrui risque de faire naitre de la part de ce dernier une réaction qui, même si nous obtenons gain de cause, ne nous apporte pas le bonheur. La satisfaction d’avoir contraint quelqu’un, peut-être, mais pas le bonheur. Croire que l’on peut obtenir du bonheur parce que l’on domine est un leurre extrêmement puissant. La position domination/soumission ne crée jamais de rapports équilibrés et satisfaisants à terme. « Personne ne peut être méchant et vicieux, sans une perte sûre et sans un dommage certain ». (Entretiens, Livre II, XXVII)

    Que sont « toutes nos actions » ?

    Quelque soit l’étendue de notre pouvoir, nous n’avons pas un pouvoir total ; il n’est en aucune façon illimité et si nous nous illusionnons sur ce point, nous nous exposons à des revers de fortune qui nous rendront malheureux. « Quand on n’obtient pas ce qu’on désire, on n’est pas heureux » précise Epictète.

    Ceci étant, un grand nombre de choses dépendent de nous-mêmes, de notre volonté et en premier lieu ce que nous pensons des choses, des évènements. La représentation que nous nous en faisons est en notre pouvoir. Dès lors que nous parvenons à contrôler cette représentation, nous devenons libres. C’est pour cela qu’acquérir sa propre liberté est à la fois facile et difficile…

    Si nous voyons négativement un évènement, nous nous rendons anxieux ou malheureux. Mais nous sommes entièrement libres de cette vision négative ; elle nous appartient. L’évènement en question est neutre. D’ailleurs, certains l’appréhendent positivement et d’autres n’en ont aucune idée et ne veulent même pas en avoir ! C’est dire combien une vision négative est purement subjective et nous appartient en propre, totalement. Une vision positive tout autant ! Mais c’est quand même plus agréable.

    Un exemple tout simple : demandons à dix personnes ce qu’est la vie et nous aurons nécessairement dix réponses subjectives. C’est ainsi que l’on peut voir la vie comme un combat, une lutte, un enfer, quelque chose de difficile, de pesant, etc ou bien la considérer comme exaltante, épanouissante, créatrice, bienfaitrice, délicieuse, etc. Qu’est-ce donc que la vie ? Elle est. Rien d’autre. Ce ne sont que nos jugements qui la colorent et ces jugements sont de notre responsabilité ; ils dépendent de nous. Et cela, nous pouvons l’appliquer à tous les jugements que nous portons sur tous les évènements, sur toutes les personnes que nous rencontrons.

    De la qualité de nos jugements.

    Nous ne pouvons pas ne pas juger. Toutes nos paroles sont des jugements. Ceux qui prônent le non-jugement oublient juste que ce n’est tout simplement pas possible. En revanche, nous pouvons juger dans un sens ou dans mille autres. Et donc porter un jugement de valeur qui éclaire et augmente ou bien qui assombrit et rapetisse.

    Epictète cite « nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions » en prenant garde, avant d’agir, de bien savoir si ce que nous entreprenons et le but que nous visons dépendent de nous ou pas. Et par conséquent, si nous pouvons l’atteindre ou non. Cela n’est pas sans rappeler un vers du grand poète Pindare : « Sachons donc borner notre ambition ; c’est un funeste délire que de soupirer après ce qu’on ne peut atteindre ».

    Nous revenons donc aux opinions que nous avons et par conséquent, aux jugements que nous portons. C’est notre entière liberté que de décider quel jugement nous portons sur telle ou telle chose. Mais également sur d’autres personnes. A y bien réfléchir, ces jugements souvent dépréciatifs n’apportent rien de positif, ni pour soi ni pour celui à qui on les adresse.

    Epictète illustre cela d’une jolie manière : « Quelqu’un se baigne de bonne heure : ne dis pas que c’est mal ; dis que c’est de bonne heure. Quelqu’un boit beaucoup de vin : ne dis pas que c’est mal ; dis qu’il boit beaucoup de vin. Car avant d’avoir reconnu comment il en juge, d’où peux-tu savoir si c’est mal ? Ainsi il ne t’arrivera pas d’avoir des idées évidentes de certaines choses et d’acquiescer à d’autres ».

    Intéressant, n’est-ce pas ? Si nous réfléchissons aux multiples pensées qui nous traversent l’esprit, combien de fois ne portons nous pas un jugement de valeur sur un évènement ou sur une personne sans rien en connaitre ? Ou ne calquons nous pas sur autrui notre propre représentation de ce qui devrait être ? En gros, nous ne cessons de considérer comme mal le fait qu’Un Tel boive beaucoup de vin ! Et pire, nous le colportons. Or, qu’est ce que « beaucoup » ? En quoi ou par rapport à quoi est-ce mal ?

    Il ne s’agit pas de culpabiliser à outrance mais juste de réfléchir à tous les jugements que nous portons et qui bien souvent, ne nous apportent rien de positif et au contraire, esquintent nos relations avec autrui. Juste y réfléchir et en tirer nos propres conclusions. Notre jugement, c’est notre liberté complète, celle de la pensée : elle dépend entièrement de nous. Et tant qu’à porter des jugements de valeur, autant faire en sorte qu’ils soient une contribution positive et constructive et non négative et dépréciative.

    C’est sur ce point qu’Epictète veut attirer notre attention. Pour lui, ces jugements sont des faux raisonnements qui nous mènent à porter une appréciation sur quelque chose ou quelqu’un sans en connaitre ni les motivations ni le contexte. Ils deviennent déceptifs. Pire, cela mène à l’injustice.

    C’est ce que relevait le philosophe néoplatonicien Simplicius dans ses commentaires : « Nous portons notre jugement sur ce que nous ne voyons pas en disant que ce que nous voyons est bien ou mal fait. Or, il n’y a rien de plus injuste ni de plus absurde que de voir une chose et d’en dire une autre. Et le but d’Epictète n’est pas tant de nous empêcher de louer ou de blâmer à la légère que de nous porter à nous abstenir de blâmer injustement ».

    Beaucoup de nos jugements sont négatifs et n’en sont pas pour autant exacts. Il est donc important, grâce à la réflexion, de travailler sur ces jugements pour les modifier. De cette manière, on rejoint l’un des credo stoïciens en exprimant une acceptation pleine et entière de la vie telle qu’elle se présente et qu’Epictète formule ainsi : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux ».

     

  • Comment cultiver son jardin ?

    Comment cultiver son jardin ?

    En janvier 1759 paraissait le « Candide » de Voltaire, immense succès littéraire français et dont la conclusion n’en est pas moins célèbre : « Il faut cultiver notre jardin ». Phrase énigmatique, s’il en est, en dépit de toute sa simplicité, et à laquelle plusieurs interprétations on été proposées.

    Quelle culture et surtout, quel jardin ?

    Que signifie cela ? Est-ce un adage de jardinier ? Un contre-argument à l’optimisme leibnizien en considérant que l’homme peut – et doit – œuvrer à améliorer sa condition ? Une ode à un mode vie épicurien ? Une référence à la Genèse et à Adam qui fut « mit hors du jardin de volupté, afin qu’il cultivât la terre » ?

    Et le jardin ? Désigne-t-il, sous un forme allégorique, notre moi intérieur auquel cas la formule voltairienne est un manifeste de développement personnel ? Ou encore une sorte de morale sociale : travaillons pour être heureux ? Ou bien représente-t-il la terre, le monde et on est alors face à une invitation humaniste d’aider nos semblables à cultiver leurs jardins pour un monde meilleur ou face à un encouragement écologiste de préserver cette planète et la faire fructifier de la meilleure manière possible ? On peut en effet s’arrêter sur ce point : Il n’est pas dit « son »jardin où le possessif singulier engendrerait une propriété personnelle mais « notre » jardin, ce qui implique une dimension plus communautaire.

    Mais nous pourrions tout aussi autant prendre le « il faut » pour un « nous devons » et cette exhortation, bien que formulée au pluriel, s’adresserait en définitive à chacun d’entre nous, individuellement.

    Il est intéressant de constater que cette phrase, d’une simplicité inouïe, engendre en la replaçant dans son contexte toute une analyse exégétique, chaque commentateur supposant avoir déterminé le meilleur sens.

    Quelques sens, parmi d’autres….

    Que voulait donc dire Voltaire ? Dans son « Candide », il a abondamment raillé Pangloss, partisan zélé du providentialisme de Leibnitz. Pragmatique, Voltaire contredit cette idée, considérant que l’humanité ferait mieux de s’occuper des activités qui sont les siennes au lieu de gloser sur des concepts ou des abstractions. A son précepteur qui lui déclara que « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles », Candide répondit : « Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin. »

    Quant à Martin, son compagnon de voyage, la chose est entendue : « Travaillons sans raisonner, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. » Pour être heureux, il faut donc savoir que le bonheur est relatif et, sans trop se poser de questions, le chercher dans un travail qui nous satisfait. Inutile de s’aventurer dans de grands discours ou concepts ou l’étude de diverses doctrines, œuvrons simplement et n’abusons pas des facultés offertes par nos neurones !

    Martin, cependant, ne demande pas à stopper toute réflexion. Il semble davantage privilégier un esprit relativement vierge, c’est-à-dire sans idées prédéterminées sur tout ni encombré de théories multiples pour s’orienter vers des actions simples et des joies simples tendant à entretenir son propre bonheur.

    Ne pas se poser trop de questions peut également recouvrir celles qui saperaient notre moral en nous démontrant la vacuité (ou la vanité) des choses. Par exemple : est-ce que cela est utile ? Tout dépend du point de vue. Dans une vision « court-termiste », la réponse peut-être positive mais à une plus grande échelle, cela est moins évident : au regard de l’évolution de l’Humanité ou de celle de l’Univers, est-ce que « ça en vaut la peine » ? Qu’en restera-t-il dans une poignée de siècles ? A raisonner ainsi, on pourrait arriver à répondre « à quoi bon ? » pour chacune des activités que nous entreprendrions. Vision plutôt nihiliste et assurément insatisfaisante.

    Si, enfin, nous privilégions le sens allégorique du jardin, et que nous le définissons par nos qualités personnelles et nos talents, alors le cultiver revient à les entretenir, les développer et les perfectionner. Nous actualisons ainsi nos potentiels et œuvrons dans le sens d’une croissance personnelle. Selon la formule kantienne, nous apprenons à nous servir de notre propre entendement. Dans une acception plus moderne, nous contribuons à accroitre notre intelligence et notre savoir-faire pour un meilleur épanouissement. Plus encore, nous développons peu à peu notre savoir-être ; nous nous acheminons ainsi vers plus de liberté de pensée et pouvons de fait augmenter notre démarche spirituelle.

    Nos souvenirs scolaires nous rappellent que bien souvent, nous ne voyions dans l’assertion de Candide que cette explication : faisons ce que nous pouvons, du mieux que nous pouvons. Pour simple qu’elle soit, cette interprétation est loin d’être simpliste. C’est en fait la morale du Colibri que Pierre Rabhi a intelligemment développée : chacun d’entre nous à sa part à accomplir, à la mesure de ses moyens, et sa contribution à apporter au monde. Cela reprend les accords toltèques de Don Miguel Ruiz et en quelque sorte, l’un des axes du jaïnisme, la plus vieille des religions.

    Un pas plus loin et nous considérons alors que si nous devons cultiver notre jardin, il se pourrait bien que notre jardin nous « cultive » aussi. Si nous partons du principe que nous recevons ce que nous donnons et qu’un bienfait dès lors n’est jamais perdu, cultiver son jardin devient une manière d’apprendre à vivre avec les autres et à développer une réciprocité enrichissante. Ou bien, nous pouvons partir du principe que ce que nous créons, réalisons, expérimentons nous permet d’apprendre et que, plus nous cultivons ce jardin, plus nous acquérons de la connaissance et/ou de la conscience.

    Au pied de mon arbre

    J’ai voulu reprendre la phrase de Candide au pied de la lettre. J’ai quitté Paris pour me retrouver au plus près de la nature et mon jardin possède cet immense avantage de n’être quasiment pas planté : une grande prairie où il y a tout à créer. Cultiver son jardin est donc à prendre ici au sens premier ! Et rien n’est plus jouissif que de reprendre le rythme du temps, des saisons et de la terre pour façonner peu à peu, dans une délicieuse lenteur ce que mon imagination projette comme résultat à atteindre dans cinq ans, dans dix ans ou plus. Nous le savons bien : les trois qualités premières d’un jardinier sont l’observation, l’humilité et la patience. Nul ne peut faire croitre une plante plus rapidement en tirant sur ses feuilles !

    Chacun me demande évidemment si j’ai fait un potager. Non mais cela viendra car avant cet aspect utilitaire et alimentaire d’un jardin, je veux d’abord créer l’harmonie que je souhaite. Tout ce que je plante, arbres ou arbustes, répond d’abord à un critère impératif : est-ce utile pour la faune environnante au premier plan desquels se situe la gent ailée. Il s’agit donc pour l’essentiel de plantes dites « sauvages » qui, à mes yeux, ont une réelle beauté. Je plante ainsi des boutures glanées au gré des promenades et quand je mets en terre ces petits bouts de branches qui deviendront un jour, sous les actions conjuguées du soleil, de la pluie, du froid, de la terre et des soins que je prodigue un morceau de forêt, je repense à Candide. Sous deux aspects principaux.

    D’abord, en termes de méditation. J’ai coutume de dire combien il est émouvant de voir pousser un brin d’herbe, une brindille. Tout le vivant est là et alentour. Le vivant, que l’on ne sait décrire avec précision (les scientifiques, les théologiens, les philosophes en ayant chacun leur propre définition) est là, présent, palpable. On ne sait pas définir le vivant et pourtant, il est présent ! Cultiver son jardin est déjà une manière de saisir cette fragilité qui ne demande qu’à éclore.

    Ensuite, et corrélativement, c’est à Schopenhauer que je songe. L’émotion ressentie se double d’un étonnement sans cesse renouvelé : quel est donc ce vouloir-vivre qui anime chaque être vivant, hommes, animaux et plantes ? La vie n’a-t-elle d’autre finalité que de se perpétuer ? De même, il est étrange de constater combien la vie a besoin de la mort pour exister. La fameuse chaine alimentaire en est un exemple parlant. Dans ce système de relation, chaque être se déploie grâce à celui qui le précède. Une sorte d’éternel retour aurait dit Nietzsche. Souvent, c’est l’homme seul qui peut briser ce cycle indispensable à l’éclosion du vivant.

    L’étrangeté du vouloir-vivre

    J’ai souvenir, il y a bien longtemps, de mettre arrêté un jour brulant du mois d’aout dans une rue de Paris. Sur le bitume surchauffé du trottoir, sans la moindre ombre pour se protéger d’un soleil virulent, un brin d’herbe d’un vert éclatant se dressait fièrement. Dans un mélange de stupéfaction et d’admiration, ce fut là, en ce milieu apparemment hostile à toute forme de vie végétale que je saisis l’incroyable puissance de cet étonnant vouloir-vivre. Quelle était donc cette force qui poussait ce brin d’herbe isolé à vouloir croitre ?

    Si l’on étend cette interrogation au monde animal et humain, quel est donc le pourquoi de cette volonté de vivre quand, dans certaines situations, tout l’environnement parait aussi défavorable ou même nuisible ? Ce pourquoi est d’autant plus troublant que tout connait le même cycle : naissance, croissance, acmé, déclin et disparition ou transformation. Vivre « malgré tout cela » alors qu’au terme, la mort reprendra ses droits et qui plus est, sans que l’on ne sache jamais quand et comment interviendra ce terme. Quelle est donc cette puissance qui pousse tout être vivant à s’accrocher indéracinablement à son existence, quand bien même celle-ci ne lui apporte que maux et souffrances ?

    Voilà en quoi, de questionnements en interrogations, cultiver son jardin a, pour moi, une résonance particulière qui débouche sur le sens de ma vie puis sur le sens de la vie et enfin, sur le sens du Sens. Toute cela est une autre histoire que je raconterai peut être, plus tard.

    Je cesse là ces quelques lignes sur autre étonnement (non le dernier !) : Voltaire, avec une phrase aussi simple, arrive à emmener la réflexion vers des questions métaphysiques. Martin, qui apparait à certains égards comme le pessimiste de l’histoire, avait-il raison en demandant de ne pas trop se poser de questions ? Ou bien l’étonnement est-il une condition indispensable pour réfléchir à ce que nous sommes ? Et à chercher à comprendre pourquoi nous sommes en vie ?

    En bon lecteur voltairien, je laisserai la parole à Leibniz pour la question finale : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

  • Sagesse, respect et harmonie

    Sagesse, respect et harmonie

    Il y a quelques temps, je me suis arrêté sur une de ces « paroles de sagesse » dont sont friands les réseaux sociaux car celle-ci était étonnante. Elle disait très simplement, comme une nécessité pour être réellement dans la « vraie » sagesse : «Être dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien ».

    J’ai été très étonné par les réactions de nombre de personnes qui approuvaient entièrement, sans objection aucune, considérant même que cela évite de laisser entrer du négatif dans nos vies ou nos relations.

    Nos valeurs comme fondement

    Et cependant, si de prime abord c’est une belle parole, est-elle pour autant concrètement réalisable ? Le quotidien nous en donne des contre-exemples permanents. En outre, elle n’est pas si simple à comprendre : accepter ceux qui ne respectent rien signifie-t-il les supporter ? Laisser faire ? Est-ce une attitude passive ? Bref, ça mérite débat ! Et je me suis étonné de tant d’approbations sans réserve et semble-t-il, sans beaucoup de réflexions.

    C’est quoi « ne rien respecter » ? Mes propres valeurs ? Version subjective sans doute mais si on ne les respecte pas, vais-je rester zen ? Une valeur, c’est bien ce que nous considérons comme un essentiel guidant nos choix de vie, c’est ce qui nous fait considérer que la direction que l’on prend est la bonne pour nous, comme une fondation qui soutient toutes nos expériences et donne une conscience et du sens à notre vie. D’ailleurs, le meilleur moyen pour vous mettre vraiment en colère, c’est de bafouer votre valeur essentielle. Rien de tel pour vous faire sortir de vos gonds !

    Il peut s’agir également des valeurs du groupe, la société par exemple, qui permettent une vie en commun globalement décente et satisfaisante. Un accord s’est opéré sur ce qui est considéré comme ne pouvant être transgressé car permettant une vie ensemble harmonieuse dans le partage de principes généralement approuvés et vécus par chacun. Chaque société, chaque culture a ses propres valeurs et il est aisé de remarquer que ces valeurs diffèrent dans l’espace. Si nous pouvions voyager dans le temps, nous remarquerions aussi qu’une même société n’a pas toujours eut les mêmes valeurs selon l’époque envisagée.

    Ces valeurs fondent donc la cohérence du groupe. Par conséquent, si on ne les respecte pas, il y a risque que ce soit la fin du consensus social (toujours fragile) par la faute de quelques uns.

    Des principes moraux mis à l’épreuve

    J’ai axé la citation initiale sur les valeurs car dans sa formulation, « ceux qui ne respectent rien », il me semble bien que c’est ce à quoi nous avons affaire.  Le verbe employé n’est pas « partager », « vouloir », « accepter », « permettre » mais bien « respecter ». Et s’il est une chose particulièrement nécessaire à toute organisation sociale, c’est bien le respect ne serait-ce que des règles, des usages, des coutumes et des lois en vigueur ; chaque membre de cette organisation s’engage à s’y conformer et à les respecter. Cela est si vrai que ceux qui y dérogent peuvent être contraints par la force à suivre ces règles ou peuvent être exclus de l’organisation. Respecter les membres du groupe et respecter les valeurs fondatrices du groupe en deviennent les signes d’appartenance. Si le groupe est une nation, ce respect conditionne alors la citoyenneté.

    L’acceptation entraine le fait de consentir, d’admettre, d’autoriser, d’approuver, de permettre. « Etre dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien » peut ainsi vouloir dire : admettre et permettre (voire approuver !) ceux qui vont à l’encontre des normes du groupe et mettent donc en péril sa cohérence ou même sa pérennité. Ou ceux qui vont à l’encontre de mes propres valeurs et mettent alors en péril mon équilibre. Les réactions des commentateurs de la citation plaçaient celle-ci non pas sur la question des normes du groupe mais des normes personnelles. La citation pourrait alors prendre ce sens : je permets à certains de ne pas me respecter, de faire fi de ce qui m’est essentiel. Est-ce acceptable ?

    Illustrons cela. A tous ceux qui trouvent cette phrase très belle, signe de sagesse, imaginons le scénario suivant, digne du film « Orange mécanique » : quelqu’un entre chez vous après avoir détruit votre voiture et labourer votre beau jardin. Il vandalise ensuite votre maison, égorge votre chien, torture votre conjoint et viole l’un de vos enfants. Assurément, ce quelqu’un ne respecte rien, ni les biens, ni les animaux, ni les personnes. Et ce serait beau que d’être dans l’acceptation de cela ? Ce serait de la sagesse ? Je fais plus qu’en douter.

    Il n’y a pas de principe moral qui soit universel et absolu. Si cela était, de tels principes seraient présents dans l’esprit, la conduite, le cœur de chaque homme, ce qui n’est pas le cas. Ainsi, le respect de la vie qui est commun aux traditions et religions n’empêche nullement des crimes et massacres quotidiens. En revanche, il en existe qui nous appartiennent en propre  et celui qui les bafoue attente à ce qui nous est essentiel ou, tout moins, à ce qui caractérise ou conditionne notre vie et notre manière de vivre.

    La citation en question, qui se veut apparaitre comme un principe de sagesse, est en définitive une ineptie qui va à l’encontre du respect du vivant. Ce genre de citation à l’emporte pièce, qui semble aimer le maniement des oxymores, est en réalité très piégeante (si ce n’est manipulatrice) car elle se pare des habits d’une sagesse supérieure et n’en est qu’un très vague ersatz ou même une négation ; elle en arriverait à faire naitre une culpabilité chez ceux qui la remettrait en question. L‘exemple que j’ai donné ci-dessus suffit à lui seul à en montrer les limites.

    Ce n’est pas rappeler le fameux « Etre tolérant même avec ceux qui sont intolérants », ce à quoi le philosophe Karl Popper donne une réponse qui se suffit : « Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »

    La sagesse comme harmonie.

    La sagesse, ce n’est pas jouer avec des oppositions de contraires comme accepter l’inacceptable, tolérer l’intolérable, ou accepter ceux qui ne respectent rien. A ce jeu malsain, on pourrait tout aussi bien demander d’aimer la haine ! On l’inverse.

    La sagesse, c’est de référer à une éthique en rapport avec une conscience de soi et des autres et c’est faire prédominer une harmonie. C‘est une juste connaissance des choses, un idéal supérieur de vie corrélée à une doctrine (morale, religieuse ou philosophique). Pour Héraclite, c’est connaître le logos, donc la raison de ce qui est et de même, pour Lao Tseu, c’est la connaissance d’une réalité transcendante.  Pour les stoïciens et aussi pour les épicuriens, c’est savoir maitriser ses désirs (ce que l’on retrouve également dans le jaïnisme et le bouddhisme par exemple). Pour Aristote, c’est un savoir-vivre. En fait, à reprendre ce qu’ont dit les grands Maîtres, les penseurs, les philosophes, on retrouve peu ou prou les mêmes notions.

    Lao-Tseu disait que « connaitre les autres, c’est sagesse. Se connaitre soi-même, c’est sagesse supérieure ». Voilà des propos qui auraient plu à Socrate ! Au demeurant, chacun sait que le mot « philosophie » signifie « amour de la sagesse ». L’amour est un sentiment du cœur.

    Tout cela, on le voit bien, n’a strictement rien à voir avec « l’acceptation de ceux qui ne respectent rien » ! Ce qui compte avant tout, c’est l’harmonie et où se situe-t-elle le mieux ailleurs que dans la bienveillance ?

  • Le bonheur est dans la vertu

    Le bonheur est dans la vertu

    Au IVème siècle av. J.-C,  les philosophes grecs se sont grandement interrogés sur cette question : comment être heureux ? Étrangement, en ce début du XXIème siècle, la même question réapparait avec force. Avons -nous, aujourd’hui, trouvé quelque chose de nouveau ? Revenons donc à cette sagesse antique dont nous avons finalement tant à apprendre.

    La naissance d’une philosophie eudémonique

    A la fin de l’indépendance d’Athènes, une vingtaine d’années après la mort d’Alexandre, Zénon de Cittium vers 301 av J.C. crée le stoïcisme aussi dénommé la Philosophie du Portique : il réunit ses premiers disciples sous un « portique » (stoa en grec), galerie couverte ayant des colonnes ou des arcades supportant le plafond (l’Epicurisme étant appelé la Philosophie du Jardin). Grâce à ses qualités intellectuelles et morales, Zénon développe avec succès sa pensée.

    Le stoïcisme est une philosophie dite eudémonique (du mot grec « eudémonia » : le bonheur). En effet, le bonheur de l’individu en est le point central, il est placé comme but ultime de la vie. C’est d’ailleurs une constante des écoles philosophiques de l’époque : il s’agit de définir une manière de vivre heureux – un art de vivre pourrait-on dire. Pourquoi ? Parce que la morale est une réflexion qui cherche à déterminer la nature du bien. Le bien, c’est ce qui est fondamentalement désirable pour l’homme, par opposition au mal, qui est à rejeter. La morale a pour but de réaliser le bien ou le bonheur. Les deux finissent presque par se confondre.

    Le début de la période hellénistique

    Il n’est pas possible d’étudier un courant philosophique sans prendre en compte le contexte de sa naissance et de son développement, les influences réciproques laissant leurs empreintes.

    Aussi, lorsque le monde est devenu instable et que la cité grecque se retrouve soumise à ses conquérants, la finalité politique telle que le prônaient certains philosophes comme Platon ou Aristote est foncièrement transformée. La République rêvée n’est plus de mise. Les Grecs se forgent alors une pensée dans laquelle ils peuvent trouver une manière de résister à tous ces bouleversements. Dans un premier temps, le glaive l’a emporté sur l’esprit et désormais, on doit s’appuyer sur ses propres forces ; il n’est plus possible d’être en attente des bienfaits de la vie politique et le principe instaurant des liens entre l’individu et la cité est maintenant un principe ancien.

    En effet, à l’heure où nait le stoïcisme, la Grèce a perdu depuis peu son indépendance. Athènes, qui a connu son apogée en 427 av. J.C., sort ruinée de son conflit avec Sparte (Guerres du Péloponnèse.). La Grèce s’effondre ensuite face aux troupes de Philippe de Macédoine puis de celles de son fils, Alexandre le Grand, qui parachèvent son accaparement avant l’arrivée des légions romaines en 197 av. J. C. Cette période d’un siècle et demi, entre la fin de l’Empire macédonien avec la mort d’Alexandre en – 323 et l’arrivée de Rome, sera appelée période hellénistique.

    Avant que Philippe de Macédoine n’impose sa victoire, Athènes a donc connu une sorte d’âge d’or que ce soit dans le théâtre, l’architecture, les sciences, la philosophie ou la démocratie. Des personnes illustres comme Eschyle, Sophocle, Périclès, Démocrite, Socrate ont marqué son histoire en profondeur. Il y a de quoi avoir l’impression d’un paradis perdu et d’une époque définitivement achevée. Les belles constructions d’un Platon ou d’un Aristote ont vécu. La recherche du bonheur individuel n’en est que plus cruciale. Les attaches civiques antérieures s’étant rompues, l’individu est renvoyé à sa liberté ; celle-ci lui commande de s’adapter à ce nouvel environnement et de se forger ses propres règles de vie.

    Le monde grec va quand même en profiter pour enrichir sa pensée de toute la culture venue d’Orient et d’Egypte. Période délicate et complexe sur le plan idéologique mais certainement pas décadente, tout au contraire, la pensée hellénistique prenant peu à peu de plus en plus de vigueur. C’est d’ailleurs à cette époque que vont apparaitre trois grands systèmes philosophiques d’importance qui vont être prédominants : l’épicurisme, le stoïcisme et le scepticisme.

    Aussi, le stoïcisme, s’il peut être vu comme une philosophie de temps de crise, n’est en aucune manière une philosophie de réconfort et de guérison mais bien plutôt l’affirmation d’une pensée forte et puissamment orientée vers un comment vivre et davantage encore, vers un bien vivre.

    La quête du bonheur

    Dans ce IVème siècle av. J.-C, le problème que se posent les grecs se résume donc à : comment être heureux ?

    Cette question, à la différence de notre époque, est le centre de la philosophie. Aristote voit d’ailleurs le bonheur comme un mode de vie rationnel et vertueux. « Le bonheur est un principe ; c’est pour l’atteindre que nous accomplissons tous les autres actes » écrit-il. Très schématiquement, la réponse à cette question consiste en 2 points : servir sa cité en étant un citoyen courageux et en payant ses impôts et être fidèle aux dieux. Avoir le sentiment profond du devoir accompli et d’avoir agi dans le droit fil de la nature, c’est cela qui permet d’atteindre l’apatheia, c’est à dire l’absence de troubles, la non-souffrance.

    Le stoïcisme pose à son tour la quête du bonheur individuel comme déterminante : il appartient à chacun de chercher et d’accomplir son salut, d’où son individualisme. Il déclare également que c’est l’univers qui constitue le cadre au sein duquel le bonheur peut s’insérer, d’où son cosmopolitisme : il touche à l’universalité, il concerne tout le monde. C’est ce que l’on retrouve souvent dans la philosophie hellénistique : la quête de l’harmonie entre soi et soi, entre soi et les dieux et entre soi et la cité.

    Pour bien saisir la place de la Nature, il faut comprendre que tous les stoïciens s’accordent sur une idée majeure : l’homme n’est pas en face de la nature, ni au-dessus ou en-dessous d’elle, mais bien en son sein même. C’est là qu’il peut être heureux et non plus, comme précédemment, parmi les hommes de sa cité. Vivre conformément à la nature est un postulat essentiel du stoïcisme, que Zénon et Chrysippe posent, que d’autres reprennent ensuite et qu’Epictète va rappeler avec intensité, constamment et sous de multiples formes.

    La liberté d’être heureux

    Parmi un certain nombre de concepts qui émaillent la pensée d’Epictète, certains plus fondamentaux se dégagent. En voici quelques uns qui, aujourd’hui, méritent amplement d’être médités.

    Vivre selon la nature. La vertu consiste à connaître la nature et à vivre en harmonie avec elle. La nature qui est visée n’est pas celle des écologistes mais l’univers, le monde, la réalité. Le monde est comme un grand organisme, une sorte de vivant éternel qui s’assimile à Dieu, lui-même ordonnateur du monde. Il existe donc une notion de destin à l’encontre duquel volonté et intelligence humaine sont impuissantes. Il en résulte qu’il n’y a pas de totale liberté d’action de l’homme (ce qui n’empêche nullement – loin de là ! – une liberté de pensée).

    Cultiver sa liberté intérieure : la liberté de pensée. « Cherchons nos biens en nous-mêmes, autrement, nous ne les trouverons pas » dit Epictète. Le monde est donc un organisme où tout se tient et la vraie liberté consiste à agir selon l’ordre du monde. Il ne dépend pas de moi. En revanche, ce qui dépend de moi, c’est mon attitude devant cet ordre du monde.

    Le sage n’est pas dans une acceptation passive et conformiste de l’ordre de la nature ; il y a chez lui un vouloir actif de cet ordre. Il est donc libre quand il est maître de sa volonté en décidant absolument de toutes ses pensées, opinions et représentations. Il veut ce qui est comme il est.

    Au contraire, le fou veut ce qui ne dépend pas de lui ; il est fou quand il refuse cet ordre et se révolte contre lui en voulant changer ce qu’il n’est pas en son pouvoir de changer.

    Le bonheur est dans la vertu : vivre conformément à la nature, c’est diriger notre vie conformément à la raison. Cela n’a rien à voir avec la satisfaction de nos tendances naturelles comme l’envie, la convoitise, l’ambition, la cupidité, la vanité ou l’égoïsme.

    Le bonheur ne peut se trouver que dans la vertu, c’est-à-dire dans une relation juste aux choses, à telle enseigne que bien et vertu sont indissociables. La passion est une déraison car elle provient d’un désaccord avec la nature ; elle est une erreur de jugement.

    Epictète ne demande pas de l’absolutisme car on entrerait soit dans la contrainte (opposé au bonheur) soit dans un idéalisme abstrait (indéfini et inatteignable). Il vise la dimension pratique. En conséquence, si l’on ne peut atteindre la pleine sagesse, il convient de s’en inspirer par des conduites dites convenables, c’est-à-dire le plus proche possible de ce qui est souhaité, le plus possible en harmonie avec le monde, la Nature.

    Il est fort probable que les stoïciens, et Epictète notamment, avaient compris que la sagesse est un idéal accessible en théorie mais inaccessible concrètement. Aussi, il importe de s’en approcher le plus que l’on peut.

    A défaut du parfait, on recherche le meilleur.