Auteur/autrice : Xavier Cornette de Saint Cyr

  • Une vie heureuse avec Epictète

    Une vie heureuse avec Epictète

    Le Manuel d’Epictète, le fameux esclave-philosophe, débute par un aphorisme célèbre : « Parmi toutes les choses qui existent, certaines dépendent de nous et d’autres non ».

    Il décline inlassablement cette idée et quasiment toute sa pensée tourne autour d’elle. De quoi s’agit-il et que pouvons-nous en faire aujourd’hui ?

    Les caractéristiques du bonheur

    Epictète donne des précisions. On trouve d’un  côté les choses qui dépendent de nous : « nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions ».

    Et de l’autre, celles qui ne dépendent pas de nous : « le corps, l’argent, la réputation, les dignités ; en un mot, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons. » (« dignités » est à prendre au sens de distinction, charges publiques, honneurs, témoignages de considération, etc)

    Cette première distinction est déjà capitale.

    Puis, il en définit le caractère, libre ou esclave : «  Les choses qui dépendent de nous sont libres par nature, rien ne peut leur faire obstacle ni les entraver. Celles qui n’en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, exposées à tous les obstacles et entièrement étrangères. » Elles sont dites « esclaves et dépendantes », tout simplement parce que ce qui ne dépend pas de nous ne dépend tout simplement pas de notre propre volonté.

    Enfin, il démontre que la confusion des genres engendre l’insatisfaction et la plainte : « Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libres ce qui est naturellement esclave et pour un bien qui t’est propre ce qui dépend d’autrui, tu vivras contrarié, affligé, tourmenté et tu te plaindras et en voudras aux hommes et aux dieux. »

    Et il termine en mettant en exergue une vue juste de ce qui est conditionne notre bien-être : « Mais, si tu crois tien ce qui t’appartient en propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne pourra te contraindre ni ne t’empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne, n’accuseras personne et ne feras rien, pas même la plus petite chose, contre ton gré ; personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi, puisqu’on ne t’obligera à rien de nuisible ».

    Une distinction essentielle

    Ce passage est très important car Epictète expose ce qui, pour lui, constitue les principales caractéristiques du bonheur. Les jugements que nous portons sur nos représentations dépendent de nos assentiments. Cela signifie que s’il y a des événements qui ne «dépendent pas de nous » (les représentations), en revanche, le jugement que nous portons sur ces événements dépend totalement de nous (l’assentiment).

    Or, c’est de ce jugement et de lui seul que dépend notre bonheur. Ce dernier est conditionné à notre manière d’appréhender ce que nous voyons, ce que nous ressentons, ce que nous vivons. Cette manière d’appréhender nous appartient ; nous avons la liberté de choisir comment nous interprétons un évènement.

    La distinction entre ce qui dépend ou non de nous est d’autant plus importante que nous prenons souvent le risque de confondre les deux et de cette confusion découle notre malheur. En effet, si je crois que m’appartient quelque chose qui dépend d’autrui, je ne peux que ressentir des sentiments désagréables et être contrarié ; je n’ai aucune prise puisque ça ne dépend pas de moi mais de quelqu’un ou quelque chose d’autre.

    Cette manière d’agir, que nous rencontrons bien souvent, est la source des plaintes, gémissements et récriminations que nous proférons. Nous voudrions que ce soit autrement que ce qui est mais nous n’avons aucune possibilité qu’il en soit ainsi. Le résultat de cette manière d’agir est simple : « tu te plaindras et en voudras aux hommes et aux dieux. ». Et nous sommes nombreux à ressentir de telles insatisfactions !

    Cependant, la fin de la démonstration nous montre bien comment être heureux : dès lors que nous sommes clair sur cette distinction fondamentale, rien ne peut nous arriver de désagréable. Notre lucidité sur les choses qui composent le monde en général et nos vies en particulier est garante de notre bien-être. Elle dépend de notre liberté, celle que nous exerçons sur nos choix, ce qu’Epictète expose par ailleurs :  «  Le bonheur ne consiste point à acquérir et à jouir, mais à ne pas désirer. Car il consiste à être libre » (Entretiens Livre IV, VI). Le parallèle avec la pensée bouddhiste est ici inintéressant.

    Comment bien comprendre ce qui dépend ou pas de nous ?

    Il est facile de comprendre que la majeure partie des évènements physiques de l’univers sont complètement hors de notre pouvoir. Il ne nous est nullement possible d’agir sur la course des étoiles. Pas plus que sur les mouvements du ciel. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, si cela ne me plait pas, je n’ai pas, à en croire Epictète, à m’en plaindre puisque ça ne dépend pas de moi. Je n’ai pas d’autre choix, si je veux être heureux, que d’apprendre à l’accepter et à composer avec puisqu’en aucune manière, je ne puis interférer.

    Il en est de même avec d’autres évènements du monde. Quand nous avons connaissance d’un cataclysme naturel, d’une guerre, d’un accident, d’une malversation ou de tout autre évènement qui nous révolte, c’est une chose que d’éprouver une émotion négative (tristesse, colère ou peur), c’en est une autre que de se plaindre et d’en vouloir à la terre entière. Car ces évènements là ne dépendent nullement de nous ; ils dépendent d’autrui ou de phénomènes extérieurs et nous sont donc des évènements « étrangers ». Que pouvons-nous y faire ? Rien.

    C’est là que la distinction est primordiale. Les médias, par exemple, nous présentent quotidiennement des « informations » qui excitent nos émotions négatives mais ce sont toujours des évènements sur lesquels nous n’avons aucune prise.

    Cela ne veut pas dire s’interdire toute action et contempler benoitement un désastre en se disant : « Je n’y suis pour rien ». Cela veut dire : apprendre à bien distinguer les domaines où j’ai du pouvoir et ceux où je n’en dispose d’aucun. Pour ces derniers, inutile de s’en plaindre. Mais ne pas se plaindre n’équivaut nullement à ne pas agir, tout au contraire.

    Là où Epictète insiste, c’est pour dire que désirer ce qui ne dépend pas de nous est un empêchement puissant à être heureux. C’est là une évidence mais, étrangement, elle est régulièrement oubliée (d’où le mal-être de beaucoup de personnes).  Ce point est donc régulièrement réaffirmé. Un autre exemple en est donné les Entretiens (livre I, XLIV) : « Rien de grand ne se fait tout d’un coup, pas même un raisin ni une figue. Si tu me dis : «Je veux tout de suite une figue», je te répondrai : «Mon ami, il faut du temps, attends qu’elle naisse, elle croîtra ensuite, et elle mûrira». Et tu veux que les esprits portent tout d’un coup leur fruit dans la parfaite maturité ! Cela est-il juste ? »

    L’exemple de ce fruit, qui nous montre que sa maturité ne dépend pas de nous, est intéressant en ce qu’il illustre avec simplicité notre désir immédiat d’une chose dont l’obtention ne peut se faire que plus tard, en fonction d’éléments qui nous sont extérieurs. Comme de se plaindre du verglas en hiver ou de la canicule en été.

    Et avec notre entourage.

    Si nous réduisons le prisme, nous arrivons à notre entourage proche, personnel ou professionnel. Certes, dans notre conception moderne, nous pouvons considérer que nous pouvons agir. Prenons les discours d’influence ou les techniques de manipulation : ils nous font croire que nous sommes en mesure d’obtenir ce que nous voulons des autres pour peu que nous y mettions les moyens.

    Outre le fait que l’éthique, dans certaines situations, est grandement malmenée, l’énergie que nous déployons ne va pas nécessairement dans le sens du bien. Or, pour les grecs antiques, le bien et le beau sont presque synonymes. La vertu se situe dans le bien et c’est le bien qui nous donne du contentement. Son opposé – ce qui est mal – crée quelque chose qui n’a rien à voir avec le bonheur.

    Agir ainsi sur autrui risque de faire naitre de la part de ce dernier une réaction qui, même si nous obtenons gain de cause, ne nous apporte pas le bonheur. La satisfaction d’avoir contraint quelqu’un, peut-être, mais pas le bonheur. Croire que l’on peut obtenir du bonheur parce que l’on domine est un leurre extrêmement puissant. La position domination/soumission ne crée jamais de rapports équilibrés et satisfaisants à terme. « Personne ne peut être méchant et vicieux, sans une perte sûre et sans un dommage certain ». (Entretiens, Livre II, XXVII)

    Que sont « toutes nos actions » ?

    Quelque soit l’étendue de notre pouvoir, nous n’avons pas un pouvoir total ; il n’est en aucune façon illimité et si nous nous illusionnons sur ce point, nous nous exposons à des revers de fortune qui nous rendront malheureux. « Quand on n’obtient pas ce qu’on désire, on n’est pas heureux » précise Epictète.

    Ceci étant, un grand nombre de choses dépendent de nous-mêmes, de notre volonté et en premier lieu ce que nous pensons des choses, des évènements. La représentation que nous nous en faisons est en notre pouvoir. Dès lors que nous parvenons à contrôler cette représentation, nous devenons libres. C’est pour cela qu’acquérir sa propre liberté est à la fois facile et difficile…

    Si nous voyons négativement un évènement, nous nous rendons anxieux ou malheureux. Mais nous sommes entièrement libres de cette vision négative ; elle nous appartient. L’évènement en question est neutre. D’ailleurs, certains l’appréhendent positivement et d’autres n’en ont aucune idée et ne veulent même pas en avoir ! C’est dire combien une vision négative est purement subjective et nous appartient en propre, totalement. Une vision positive tout autant ! Mais c’est quand même plus agréable.

    Un exemple tout simple : demandons à dix personnes ce qu’est la vie et nous aurons nécessairement dix réponses subjectives. C’est ainsi que l’on peut voir la vie comme un combat, une lutte, un enfer, quelque chose de difficile, de pesant, etc ou bien la considérer comme exaltante, épanouissante, créatrice, bienfaitrice, délicieuse, etc. Qu’est-ce donc que la vie ? Elle est. Rien d’autre. Ce ne sont que nos jugements qui la colorent et ces jugements sont de notre responsabilité ; ils dépendent de nous. Et cela, nous pouvons l’appliquer à tous les jugements que nous portons sur tous les évènements, sur toutes les personnes que nous rencontrons.

    De la qualité de nos jugements.

    Nous ne pouvons pas ne pas juger. Toutes nos paroles sont des jugements. Ceux qui prônent le non-jugement oublient juste que ce n’est tout simplement pas possible. En revanche, nous pouvons juger dans un sens ou dans mille autres. Et donc porter un jugement de valeur qui éclaire et augmente ou bien qui assombrit et rapetisse.

    Epictète cite « nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions » en prenant garde, avant d’agir, de bien savoir si ce que nous entreprenons et le but que nous visons dépendent de nous ou pas. Et par conséquent, si nous pouvons l’atteindre ou non. Cela n’est pas sans rappeler un vers du grand poète Pindare : « Sachons donc borner notre ambition ; c’est un funeste délire que de soupirer après ce qu’on ne peut atteindre ».

    Nous revenons donc aux opinions que nous avons et par conséquent, aux jugements que nous portons. C’est notre entière liberté que de décider quel jugement nous portons sur telle ou telle chose. Mais également sur d’autres personnes. A y bien réfléchir, ces jugements souvent dépréciatifs n’apportent rien de positif, ni pour soi ni pour celui à qui on les adresse.

    Epictète illustre cela d’une jolie manière : « Quelqu’un se baigne de bonne heure : ne dis pas que c’est mal ; dis que c’est de bonne heure. Quelqu’un boit beaucoup de vin : ne dis pas que c’est mal ; dis qu’il boit beaucoup de vin. Car avant d’avoir reconnu comment il en juge, d’où peux-tu savoir si c’est mal ? Ainsi il ne t’arrivera pas d’avoir des idées évidentes de certaines choses et d’acquiescer à d’autres ».

    Intéressant, n’est-ce pas ? Si nous réfléchissons aux multiples pensées qui nous traversent l’esprit, combien de fois ne portons nous pas un jugement de valeur sur un évènement ou sur une personne sans rien en connaitre ? Ou ne calquons nous pas sur autrui notre propre représentation de ce qui devrait être ? En gros, nous ne cessons de considérer comme mal le fait qu’Un Tel boive beaucoup de vin ! Et pire, nous le colportons. Or, qu’est ce que « beaucoup » ? En quoi ou par rapport à quoi est-ce mal ?

    Il ne s’agit pas de culpabiliser à outrance mais juste de réfléchir à tous les jugements que nous portons et qui bien souvent, ne nous apportent rien de positif et au contraire, esquintent nos relations avec autrui. Juste y réfléchir et en tirer nos propres conclusions. Notre jugement, c’est notre liberté complète, celle de la pensée : elle dépend entièrement de nous. Et tant qu’à porter des jugements de valeur, autant faire en sorte qu’ils soient une contribution positive et constructive et non négative et dépréciative.

    C’est sur ce point qu’Epictète veut attirer notre attention. Pour lui, ces jugements sont des faux raisonnements qui nous mènent à porter une appréciation sur quelque chose ou quelqu’un sans en connaitre ni les motivations ni le contexte. Ils deviennent déceptifs. Pire, cela mène à l’injustice.

    C’est ce que relevait le philosophe néoplatonicien Simplicius dans ses commentaires : « Nous portons notre jugement sur ce que nous ne voyons pas en disant que ce que nous voyons est bien ou mal fait. Or, il n’y a rien de plus injuste ni de plus absurde que de voir une chose et d’en dire une autre. Et le but d’Epictète n’est pas tant de nous empêcher de louer ou de blâmer à la légère que de nous porter à nous abstenir de blâmer injustement ».

    Beaucoup de nos jugements sont négatifs et n’en sont pas pour autant exacts. Il est donc important, grâce à la réflexion, de travailler sur ces jugements pour les modifier. De cette manière, on rejoint l’un des credo stoïciens en exprimant une acceptation pleine et entière de la vie telle qu’elle se présente et qu’Epictète formule ainsi : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux ».

     

  • Vivre

    Le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.

  • Quand la contrainte se multiplie

    Quand la contrainte se multiplie

    Une communication réussie permet à chacun de s’enrichir. Elle est alors constructive. Mais il peut lui arriver d’être paradoxale et envoyer en même temps deux demandes à la fois différentes et opposées. Le problème est redoutable : à quelle demande répondre ? Quelle réponse appropriée donner ? Que comprendre et que décider ? C’est ce que l’on appelle la double contrainte.

    Les injonctions paradoxales

    L’Ecole de Palo-Alto a mis l’accent sur ces injonctions dites paradoxales qui, dès lors qu’elles deviennent récurrentes, finissent par relever de la double-contrainte.

    On y trouver deux niveaux contradictoires qui s’annulent mutuellement. L’antiquité grecque nous en donne illustration la plus connue avec un crétois déclarant : « tous les crétois sont des menteurs ». Voilà le paradoxe : s’il a raison, alors les crétois sont des menteurs et il ment. Mais s’il ment, c’est que les crétois ne sont pas menteurs. Et dans ce cas, sa formule est vraie… On ne s’en sors pas !

    Autre exemple fréquemment cité : « Sois spontané ! ». Si j’obtempère, je ne suis pas spontané et si je veux l’être, je ne peux pas obéir à l’ordre ainsi intimé puisque le fait d’exiger rend la spontanéité impossible. Dans les deux cas, la demande me mets en porte-à-faux. Je deviens donc incapable de savoir à quel message je dois répondre.

    On peut le décliner avec « Sois adulte ! » ou « Aies confiance en toi ! » qui reprend la même problématique. Ou bien s’exprimer négativement : « Ne sois pas docile! » ce qui est identique au « Sois indépendant ! » ou encore jouer sur l’affectif : « Tu dois m’aimer », etc.

    Ce type d’injonction peut aboutir à une double contrainte qui schématiquement, se présente comme suit : une première injonction, positive ou négative, est exprimée sur le mode verbal mais est accompagnée d’une injonction secondaire (souvent exprimée sur le mode non verbal) venant la disqualifier ou la contredire. Le tout évolue dans ce que l’on pourrait appeler une injonction négative tertiaire : il n’est pas possible de rompre la relation ou de la remettre en cause ; celui qui subit ne peut échapper à la situation ainsi créée. Si cela est récurrent, une pathologie peut trouver de quoi prendre naissance.

    Caractéristiques de la double contrainte

    En reprenant les éléments énoncés notamment par le psychiatre David Cooper puis par Gregory Bateson, l’un des représentants de l’école de Palo-Alto, on peut définir la double contrainte (quel que soit son cadre) par les éléments suivants :

    1 – Elle suppose la présence de deux ou plusieurs personnes en situation de relation intense : affective, émotionnelle, hiérarchique, etc

    2 – Une injonction est adressée sur le mode verbal à la victime (car on devient victime d’une communication réellement incompréhensible et impossible) et ce, dans une relation suffisamment forte et étroite pour que celle-ci considère comme essentiel de bien comprendre le message qui lui est adressé afin de pouvoir y répondre de manière adéquate.

    3 – Une deuxième injonction lui est adressée, contredisant la première, souvent exprimée sur un mode abstrait et dans le même temps mais tout aussi injonctive. Elle peut aussi intervenir plus tard (mais dans un laps de temps très proche) et être formulée concrètement.

    Dans le mode de réaction le plus simple, la victime ne sait plus lequel des deux messages elle doit privilégier et dans le plus complexe, elle devient incapable de les comprendre.

    Ce pourrait être là les éléments suffisants pour caractériser la double contrainte. Il convient néanmoins d’ajouter qu’elle développe un pouvoir pathogène dès que s’ajoutent les deux éléments suivants :

    4 – Ce type de messages contradictoires est adressé avec une fréquence ou une répétitivité telle que l’ensemble de la communication va subir une altération de plus en plus forte. L’élément de crainte, sous-jacent à la sanction découlant de l’exercice du pouvoir, va s’amplifier sous l’effet de la répétitivité. La victime va devoir chercher par tous les moyens une protection, quitte à « saboter » les possibilités même de communication.

    5 – La victime est piégée ; elle ne peut s’échapper. Elle est dans un cadre dont elle ne peut s’échapper (du fait de l’intensité de la relation) et est alors contrainte à subir ces injonctions. On pourrait presque parler de « triple contrainte ».

    Les contraintes du message

    Le message émis dans ce contexte est donc structuré d’une manière telle que, en même temps qu’il affirme quelque chose, il affirme en plus quelque chose sur sa propre affirmation et ces deux affirmations s’excluent. Il en ressort que si le message est une injonction, il faut lui désobéir pour lui obéir. La première contrainte apparaît dans l’indécidabilité du sens du message.

    Par ailleurs, le récepteur du message est placé dans une situation telle qu’il y a impossibilité pour lui de donner une réponse et pire, de sortir du cadre fixé par ce message. Même si le message apparaît dénué de sens, il possède une réalité pragmatique : il n’est pas possible de ne pas réagir puisqu’il est injonctif mais pareillement, il n’est pas possible d’y réagir adéquatement puisqu’il est paradoxal. De ce fait, toute réaction à ce message ne peut être que paradoxale elle aussi. La deuxième contrainte apparaît dans la paradoxalité du message.

    Il est évident qu’une injonction paradoxale qui m’est adressée par un inconnu dans la rue me causera un étonnement, voire un trouble mais il n’y a pas de risque pour qu’un symptôme apparaisse. Car il n’y a pas de répétitivité ni liens de pouvoir ou de dépendance.

    Une réponse impossible

    Ces modes de communication dysfonctionnels apparaissent dans les situations les plus courantes de la vie quotidienne

    Les messages se distinguent par leur simplicité, voire leur banalité. Ils s’inscrivent dans la quotidienneté et, isolés, ils n’affectent pas la relation ou de manière négligeable. Mais leur effet insidieux se révèle dès qu’ils deviennent un mode habituel de communication. Les symptômes peuvent se manifester de multiples manières : phobies, angoisses, hésitation permanente ou impossibilité à faire des choix, répétition de situations d’échec, perte de l’estime de soi, manque de confiance en soi, etc.

    Ce qui est à mettre en évidence, c’est la non congruence entre ce qui est communiqué et les messages qualifiant cette communication. Et leur répétitivité. La communication entre alors dans une situation de complexité. La non-congruence est problématique car c’est elle qui pose le paradoxe ; elle ne confirme pas un message, elle peut le nier. S’il est nié, je dois faire face à un paradoxe : qu’est ce qui est vrai dans l’énoncé ? Ce que j’ai entendu ou ce que j’ai perçu (si la contradiction s’exprime sur le mode non verbal) ? Qui croire ? Et que répondre ? Et surtout, suis-je en mesure de répondre ?

    Le psychologue P. Watzlawick illustre ainsi ce thème : « Il existe une manière utile et efficace de compliquer sa relation avec autrui. Elle consiste à offrir à son vis-à-vis le choix entre deux possibilités. Dès qu’il en choisit une, on peut lui reprocher de n’avoir pas choisit l’autre. Les experts de la communication appellent ce petit truc l’alternative illusoire. La structure en est d’une grande simplicité. Si le partenaire fait A, il aurait dû faire B ; mais, pour peu qu’il choisisse B, il aurait dû faire A. »

    Pour rendre conflictuelle une relation, que ce soit en famille ou au travail, il n’y a pas mieux ! Surtout quand les messages sont exprimés sur le mode verbal. Et surtout quand il est finalement reproché d’avoir « obéi » à la première injonction car, quoique l’on fasse, ce n’est jamais ce qu’il fallait faire. (ce peut être une technique de manipulation)

    Par exemple, imaginons une femme reprochant durement à son mari de ne jamais prendre de décision. Celui-ci, croyant bien faire, décide que les vacances se passeront au bord de la mer et réserve une location. Sa femme lui déclare alors : « Tu aurais au moins pu me consulter ! Tu sais bien que je préfère la montagne. ». On pourrait aussi supposer qu’elle lui dise : « Si tu m’aimais, tu inviterais ma mère avec nous pour les vacances ». Que doit faire alors le mari s’il n’aime vraiment pas sa belle-mère ? L’invitation de cette dernière conditionne-t-il son amour pour sa femme ? Et s’il l’invite, sa femme pourrait alors lui reprocher un manque d’intimité pendant la période des vacances ou n’importe quoi d’autre !

    Ou bien, supposons un homme demandant (ordonnant ?) à sa femme de travailler pour améliorer les finances du ménage puis lui reprochant, quelques temps après, d’être trop longuement absente et de ne pas s’occuper assez de sa famille. Ou enfin madame reprochant à son mari de ne pas lui témoigner assez de tendresse et, au moment où celui-ci vient l’embrasser « Mais fais donc attention ! Tu vois bien que je suis occupée! » .

    Les exemples sont multiples et on finit par devenir fou : on ne sait jamais ce qu’on doit faire ou ne pas faire, on ne sait plus ce qui est bien ou mal. A lire de tels exemples, on se dit : « Mais c’est pourtant simple : il n’y a qu’à recadrer l’autre et lui demander ce qu’il veut ! Ou le laisser se débrouiller seul puisque ça ne va jamais». Si c’était aussi simple….

    N’oublions pas certaines composantes de la double-contrainte : une relation intense, une répétitivité, un cadre dont on ne peut sortir. Rapidement, on ne sait plus quoi faire car tout est constamment brouillé de milles manières différentes. C’est un peu comme si, sous le poids de tous ces paradoxes, la pensée se paralysait. C’est simple quand on est extérieur à ce type relationnel. Quand on y est englué, on risque de l’être entièrement.

    Dans le domaine professionnel aussi…

    Gregory Bateson situait la double contrainte essentiellement dans le cadre familial et émis l’hypothèse que celui qui en est prisonnier peut développer des symptômes de schizophrénie. Cela a été remis en cause. Ce qui est sur, c’est qu’un tel mode de communication peut affecter gravement le psychisme de celui qui en est victime. L’indécidabilité qu’elle entraine rend dingue ! Elle affecte – parfois gravement – l’équilibre de celui qui la subit. En milieu professionnel, elle peut déboucher sur le burn out. Quelques exemples

    Imaginons un chef de service dans un hôpital reprochant à une infirmière de ne pas donner assez de présence aux malades pour lui reprocher quelques temps après de passer trop de temps auprès de quelques malades alors qu’il y en plein d’autres dont il faut aussi s’occuper. Que doit-elle faire ?

    Ou bien une personne ayant une telle charge de travail qu’elle ne peut plus y faire face. Les cadres et managers y sont souvent confrontés. Par exemple, un patron dit à un manager « Faites-moi des recherches approfondies sur tel sujet. J’en ai besoin de manière urgente ». Peu après, il ajoute : « Je vous rappelle que les dossiers X et Y doivent être terminés ce soir ». Là encore, que faire ? Les notions d’urgent et d’importants se bousculent. Le burn out trouve souvent son origine dans ce genre de situation, surtout quand elle se répète.

    Supposons aussi que vous travaillez dans une entreprise avec deux directeurs généraux. L’un d’eux vous dit que sur le dossier X, il veut tel résultat puis l’autre DG vient vous dire que sur le même dossier, il veut tel autre résultat. Que faites –vous ? En obéissant à l’un, vous vous exposez aux sanctions de l’autre. Vous pouvez toujours allez les voir en leur demandant d’accorder leurs violons mais ce n’est pas si évident à faire !

    Quelques pistes pour s’en sortir

    Comment sortir de cette spirale infernale ? On peut toujours décider de privilégier l’un des deux messages seulement mais on le fait avec le risque évident de se le voir reprocher puisque n’ayant, par définition, pas répondu à l’autre message qui possède la même force injonctive…

    Ce qui terrible, c’est que quand on est( « habitué » à ce genre de communication avec une personne, on n’arrive plus à en sortir, on n’y voit plus clair, on a l’impression d’être balloté au gré de ses humeurs. L’émotion ressentie, c’est la peur. Un peur constante qui brouille complètement l’analyse et la compréhension de la situation. Pour cette raison, la première chose à faire – et la plus difficile – est une prise de conscience : comprendre de qui se trame, comprendre le mode de communication (son processus et sa perversité) et comprendre ce que l’on risque si on ne change rien. Ce n’est qu’ensuite que l’on peut chercher des solutions.

    Voici quelques pistes à tester et qui ne sont que des pistes. Selon la force de la relation, selon sa propre personnalité, selon la durée pendant laquelle ces messages se sont télescopés, on peut y parvenir seul ou bien demander à se faire accompagner si cela devient vital.

    Sortir du cadre

    Le moyen le plus radical et le plus efficace mais souvent ….le plus impossible : mettre fin à la relation. Mais il faut pour cela ne pas être dans une situation de dépendance (affective ou professionnelle) et que donc, la cessation de cette relation n’engendre pas de nouveaux problèmes. Or, bien souvent, on est en dépendance….

    Sortir du cadre est salutaire si on y parvient. Mais comment fuir quand on est piégé dans un cadre ?.

    Dans une relation personnelle, on peut ainsi prendre conscience que le cadre dans lequel on est enfermé repose en réalité sur des croyances qui rendent prisonniers et qu’il est en fait possible de simplement partir. La croyance peut être par exemple de croire que l’on est redevable de quelque chose ou responsable d’une personne. On se met en relation de dépendance et on prend pour obligation de demeurer dans le cadre. On peut aussi croire qu’en quittant cette relation, on quitte un amour que l’on ne retrouvera jamais plus et que l’on sera malheureux pour l’éternité. Mais est-on réellement heureux dans un tel type de relation ? C’est alors qu’il importe de s’interroger sur le bien fondé de ces croyances.

    En milieu professionnel, c’est plus délicat. Demander une autre affectation ou quitter son entreprise ne se fait pas si aisément. Mais quand il y va de sa santé (psychique et/ou physique), la question mérite d’être abordée très sérieusement.

    Réduire l’intensité de la relation 

    C’est là une solution excellente mais….ô combien difficile ! En outre, plus la relation est intense, plus on est dans la dépendance et plus la crainte d’une sanction augmente. Dans bien des cas, lorsque rien ne va plus, la consultation d’un tiers peut devenir nécessaire pour prendre du recul et voir comment aborder différemment la relation, en diminuer l’intensité ou … s’en échapper.

    Demander des précisions

    Une prise de conscience salutaire est de comprendre le fonctionnement de la communication et ses incongruences et apprendre à distinguer les messages contradictoires. Toutefois, quand on est « habitué » à la double contrainte, on est dans une confusion rendant très difficile ou impossible de détecter les doubles messages. D’autant plus que l’un des messages, comme le disait Bateson, est à un niveau « plus abstrait » que l’autre. Il peut ainsi se situer dans le non-verbal et faire l’objet de plusieurs interprétations possibles. Un « bon manipulateur » fait cela à merveille ! Là encore, la vision éclairante d’un tiers peut être souhaitable, ne serait-ce que pour saisir les différents niveaux de communication..

    Si on parvient à détecter ces contradictions, la demande de précision consiste alors à demander lequel des deux messages doit être privilégié en mettant en exergue l’incongruence que l’on observe. On communique ainsi sur la communication ou sur la double contrainte que l’on expérimente. Il se peut que l’on mette alors un manipulateur en face de son jeu.

    Il se peut aussi que l’on fasse prendre conscience à une personne de sa manière de communiquer ; elle peut en effet n’être pas consciente qu’elle adresse régulièrement des injonctions contradictoires. En montrant à l’autre qu’il use d’un tel système de communication, on peut l’amener à cesser et donc à stopper l’un des éléments de la double contrainte : la récurrence.

    Tout l’enjeu est de ne pas laisser perdurer une relation conflictuelle. L’épanouissement de chacun ne peut se satisfaire de ces communications impossibles qui ne sont en rien constructives et, tout au contraire, peuvent gravement affecter notre équilibre.

  • L’accueil

    Que personne ne vienne à vous sans repartir meilleur et plus joyeux.

  • Attention aux manipulateurs !

    Attention aux manipulateurs !

    La manipulation, tout le monde en parle. Notre époque, si encline à évoquer le bien-être, la paix sociale, l’amitié entre les peuples ou le développement de la conscience serait-elle aussi marquée par un plus grand nombre de personnes toxiques ? Ou y serions-nous devenus plus sensibles ?

    Chaque époque, chaque civilisation et chaque groupe humain a eut son lot de manipulateurs. En revanche, nous voici aujourd’hui plus à même de les reconnaitre et de déjouer leurs tactiques

    La demande indirecte 

    Vous connaissez le grand classique illustré par la demande indirecte : « Tu fais quelque chose demain soir ? » – « Euh…non, rien de spécial » – « Très bien, je viens te prendre à 20h pour…. » ou « Parfait! Tu viens diner chez nous».

    Nous sommes nombreux à nous faire piéger ainsi ! Car en disant « oui » à l’autre, combien de fois nous disons « non » à notre besoin. Et aller à l’encontre de son propre besoin entraine une sacrée insatisfaction !

    Il existe bien sur quelques parades :

    – technique de la question en réponse à une question. « Pourquoi me demandes-tu si je fais quelque chose demain soir ? ».

    – technique de la temporisation : « Je ne sais pas. Je dois regarder mon agenda. Je te rappelle plus tard »

    – technique du pourquoi : « Oui, je vois que j’ai déjà  un engagement demain. Pourquoi? ».

    Dans la première technique, on ne répond qu’en sachant de quoi il s’agit. Peut-être est-on un peu méfiant ? Dans les deux autres, soit ce que l’on dit est vrai et on prend le temps de la réflexion : que vais-je répondre ? Soit on sait très bien que l’on n’a rien de prévu mais la crainte de froisser (ou la sagesse) nous incite à préparer une argumentation.

    Mais, pense-t-on toujours à répondre autre chose que le piégeant – « Euh…non, rien de spécial » ?

    Nous-mêmes, si nous ne voulons pas manipuler autrui « à l’insu de son plein gré », nous pouvons tout simplement présenter la demande avant de la formuler. Par exemple : « J’organise un diner chez moi demain avec Untel et Unetelle. Es-tu libre pour te joindre à nous ? «

    De quoi s’agit-il ?

    Il n’est pas question ici de développer les divers aspects de la manipulation. Juste donner quelques pistes pour savoir prendre du recul afin conserver sa lucidité.

    L’objectif est d’éviter deux excès consistant soit à voir partout des manipulateurs et on tombe alors dans une méfiance dramatique pour les relations humaines, proche d’une certaine paranoïa. Le deuxième excès consiste à n’en voir jamais et on devient alors une « bonne poire » prête à se faire croquer à son détriment.

    Mais avant d’aller plus loin, définissons. L’influence et la manipulation sont souvent confondues. Qu’est-ce qui les différencie ? Le discours d’influence est celui du leader : il enthousiasme, il fait rêver, il donne envie de faire et nous avons quelque chose à y gagner. Nous savons de quoi il s’agit et nous agissons non pas sous la contrainte ou la peur mais parce que nous obtiendrons un avantage, un bénéfice qui nous plait et nous convient.

    Au contraire, le discours manipulateur est sournois et flou. Il vise à nous faire faire quelque chose que nous n’aurions pas accompli de nous-mêmes si nous avions su de quoi il s’agissait. Deuxième composante et non des moindres : ce quelque chose à faire sera à notre désavantage et au profit exclusif du manipulateur. C’est bien là le problème : nous perdons quelque chose. Par exemple ; on me donne 100 mais je me retrouve à devoir rendre 200 ou plus.

    On peut perdre beaucoup : des biens matériels ou financiers bien sur mais aussi l’estime de soi ou celle de personnes que nous aimons, voire dans certains cas notre saine raison (c’est le cas par exemple de la double contrainte sur laquelle j’écrirai plus tard). Dans tous les cas, nous perdons quelque chose qui nous est important et nous ne le savions absolument pas au moment où la demande ou la proposition à été formulée.

    Manipulateur, moi ?

    Nous avons tous, un jour, manipulé quelqu’un, sans trop nous en rendre compte. En règle générale, et si nous avons une éthique satisfaisante, ce n’était pas trop grave ni trop engageant et ce n’est pas non plus notre comportement habituel.

    Mais certains usent et abusent de ce procédé. Soit ils le font de manière inconsciente et cela révèle souvent une structure psychique (et éthique) passablement chancelante. Nous y trouvons par exemple ce que j’appelle « la victime professionnelle » : toujours à se plaindre, à ne pas savoir comment faire, régulièrement et même constamment en proie à la dureté des gens ou des évènements, elle suscite la pitié. Alors, pour l’aider, parce que nous avons un grand cœur, nous risquons de nous embarquer dans une aventure que nous aurions bien aimé ne pas connaitre si seulement nous avions su dès le départ de quoi il s’agissait et ce que cela allait nous demander en énergie, en temps, en argent, etc. Il faut donc être attentif au syndrome du Caliméro : Est-ce que je vois l’autre comme une perpétuelle victime ?

    Dans mes formations, nombre de cadres sursautent quand j’évoque « la victime professionnelle ». Le terme les interloque puis, très souvent, ils avouent : « Mais j’en ai une dans mon équipe ! Comment faire ? ». En fonction du contexte et des enjeux, plusieurs pistes sont alors possibles pour rétablir une harmonie.

    Et puis, il y a le manipulateur qui est conscient de ce qu’il fait et très au clair avec lui-même sur le gain qu’il espère obtenir à votre détriment (et que vous perdiez quelque chose ne le dérange guère). Il veut par exemple asseoir son pouvoir sur vous. Ou bien vous déposséder de quelques biens matériels ou financiers. Ou (cela est plus masculin en général mais il y a toujours des exceptions !), il souhaite obtenir un avantage sensuel ou charnel d’une personne. Les grands séducteurs, admirés comme tels, sont souvent des grands manipulateurs mais pas toujours. Certains sont réellement séduisants ! Quant au domaine de la politique, que ne promet-on pas pour grappiller quelques voix !

    Le manipulateur peut également vous voir vous engager dans un projet ou bénéficier de vos relations ou de vos compétences. Les possibilités sont innombrables. Mais en tout état de cause, une relation de manipulation est une relation gagnant (le manipulateur) / perdant (vous).

    Comment s’y prend un manipulateur quand on refuse ?

    Il va jouer très simplement sur deux types de cordes sensibles. Soit dans l’immédiat en provoquant une émotion désagréable : culpabilité, peur, tristesse, pitié, etc. Soit dans le futur en suggérant des conséquences très déplaisantes si nous continuer à refuser sa « proposition intéressante ».

    La peur est une émotion fabuleuse pour inciter quelqu’un à faire quelque chose. Regardez les assureurs : vous risquez d’être ruiné à vie s’il vous arrive telle chose. Souscrivez donc de suite le contrat X ! Et comme vous avez peur de ce qui pourrait vous arriver (suggestion de conséquences très déplaisantes), vous souscrivez. Certains vendeurs usent de même : « Si vous n’achetez pas ce bien maintenant, demain, il ne sera plus disponible » et là aussi, vous achetez immédiatement de peur que…. Les politiques encore : « Si rien ne change, il y aura accroissement du chômage, de l’insécurité, de l’injustice, des impôts, etc, etc. Votez donc pour moi ! ». Et dans nos relations intimes : « Si tu ne fais pas cela, je te quitte ». Aïe !

    Quand vous retrouvez face à une demande qui vous parait ressembler à une manipulation, sachez qu’il y a 2 indices à prendre en compte :

    1/ Est-ce que je me sens redevable ? Si oui, cela me convient-il ? Si non, faites un recadrage. Application du principe de bienveillance pour vous.

    2/ Est-ce que je me sens coupable ? C’est essentiel car la plupart du temps, dans nos relations personnelles, le sentiment de culpabilité est la 1ère arme de tout manipulateur.

    L’arme secrète du manipulateur : la culpabilisation

    Si on se sent coupable, on prend le risque de se retrouver dans la main du manipulateur qui va (au choix ou en mélange) :

    – vous rappeler tout ce qu’il a fait pour vous.

    – vous remettre en mémoire la qualité de votre relation.

    – vous rappeler qu’il vous a fait la même demande il y a un an et que vous aviez déjà refusé !

    – vous dire combien les « autres » (nommément ou pas) vont être déçus.

    – vous exposer combien vous être égoïste, indifférent aux autres, lâche, méchant, ignorant, etc

    – vous dire combien votre refus le rend perplexe, triste, déçu, ennuyé, catastrophé, etc

    Parade : recadrez le plus vite possible : « Le problème, à l’instant, n’est pas de savoir si je suis ceci ou cela (ou « si notre relation est remise ou non en cause » ou « si tu as ou non fait cela pour moi ») mais de savoir si je vais ou non à cette soirée. Comme je te l’ai dit, ma réponse est non ».

    De nouveau, il est important de ne pas tomber dans les deux extrêmes : ne jamais voir d’intention négative ou voir le mal partout.

    La technique fétiche du manipulateur : le flou

    Le manipulateur utilise beaucoup le flou car cela représente beaucoup d’intérêts pour lui.  :

    – il peut changer d’avis facilement. Comme il est flou, il va vous laisser interpréter ses propos et vous recadrer en prenant un air offusqué : « je n’ai jamais dis ça » et du coup, vous paraissez stupide. Ou encore : « Tu interprètes complètement mes propos » et vous voici coupable d’une erreur d’interprétation….

    Le flou va souvent de pair avec le fait qu’il ne termine pas toujours ses phrases ou utilise des formulations compliquées ou des mots tellement généraux, abstraits ou ambigus qu’ils peuvent avoir plusieurs significations différentes. Avec le flou, il se laisse ainsi une marge de manœuvre. Vous supposiez qu’il fallait aller à droite et il vous reproche de ne pas avoir été à gauche (ou inversement)

    – il peut se déresponsabiliser. En effet, grâce à ce flou, il ne s’engage pas et n’est jamais responsable. C’est toujours vous le fautif. Par exemple, « On devrait faire telle chose » mais sans précision quant à la date et plus tard, il vient vous reprocher votre inaction :  « Quoi ?!!! Tu n’as rien fait ? »

    – il se donne un pouvoir qu’il n’a pas en laissant croire que…. . Par exemple, il commence l’évocation d’un secret mais sans tout dire : « Je sais que X a fait quelque chose d’incorrect mais bon, je ne peux pas t’en dire plus, ça engage trop de personnes ». Se donner de l’importance et du pouvoir dans ses relations et connaissances lui est important, surtout s’il peut vous faire passer pour quelqu’un qui ne connait personne ou pas grand-chose : « Comment ? Tu ne connais pas Untel ou le produit xxx ? Mais tout le monde sait ça ! ». Il prend ainsi un ascendant sur vous, surtout si cela se passe devant témoins. Il n’hésitera pas, pour cela, à utiliser un vocabulaire très spécifique ou très technique, que vous ne maîtrisez pas, évidemment, pour que vous passiez pour un ignorant.

    Pour accroitre son importance et sa mainmise sur vous, il laisse entendre qu’il connait beaucoup de choses ou des gens hauts placés et qu’il est donc lui-même une personne importante et/ou pouvant agir très fortement. Combien de manipulateurs ne connaissent pas « personnellement » tel homme d’affaires, tel artiste ou tel ministre !

    Deux parades

    Prenez le temps de comprendre ce que vous ressentez. Si on vous fait une proposition « géniale » et que vous ne vous sentez pas motivé ou ressentez comme un vague malaise, alors reprenez la technique de la temporisation en début d’article, souvent très salvatrice !. « Je termine ce que j’ai à faire et je reviens t’en parler »

    Si vous sentez coupable de quelque chose et que cela vous empêche de dire « non », attention : Il se peut que ce soit une manœuvre de déstabilisation pour emporter votre « oui » malgré vous.

    Parmi plusieurs parades, en voici deux que vous pouvez tester :

    1/ La première est d’apprendre à dire un mot très bref mais l’un des plus difficile à prononcer: « non »  et ce, à cause de l’émotion gouvernant cette difficulté : la peur (peur de blesser l’autre, de le mettre en colère, de paraître désagréable, etc). Il n’est pas utile de le dire durement. Etre assertif et être agressif ne sont pas des synonymes !

    Vous n’avez pas à vous justifier et dites « non » lorsque l’engagement qui vous est demandé ne vous convient pas du tout. Il ne s’agit pas de devenir le médaillé olympique du « non »: Il s’agit de faire respecter votre personne, vos besoins, vos envies et ne pas être le jouet des envies d’un autre

    2/ La deuxième consiste à sortir du domaine du flou pour entrer dans la précision et de la clarté. Vous ne pouvez répondre « non » que si vous êtes certain de bien comprendre ce qu’on vous demande ! Sinon, demandez des explications. Et de savoir également ce que vous voulez.

    Comment sortir du flou ?

    Si ses phrases vous paraissent ambigües et évasives, reformulez dans vos termes à vous et demandez une validation : « Ce que tu me dis, c’est bien cela ? »

    Amenez-le à être précis : « Qu’est ce que tu veux dire exactement ? », « Qu’est ce que tu attends de moi précisément et concrètement ? ». Cers adverbes sont importants et voyez si la réponse donnée répond bien (ou pas tout à fait…) à votre demande. Vous pouvez ensuite reformuler et demander une validation.

    Recadrez et obligez-le à répondre si vous sentez qu’il vous « promène » : « Ce que tu dis est sans doute intéressant et on verra ça plus tard. Mais ma question est : xxxxx et j’aimerais que tu y répondes maintenant ».

    Et quoi d’autre ?

    La manipulation est un sujet très vaste. Cet article ne peut avoir comme ambition d’en cerner chaque aspect mais d’alerter en incitant à se reconnecter ce que l’on ressent. Au cours ou à la fin d’un entretien, interrogez vous : comment je me sens ? Si jamais vous vous sentez coupable de quelque chose, soyez (très) vigilent !

    Il existe de nombreux ouvrages sur la manipulation. Certains sont très bons, d’autres le sont un peu moins. Si vous souhaitez en savoir davantage, je vous en conseille deux en particulier

    « Les manipulateurs sont parmi nous » de Isabelle Nazare-Aga – Ed. L’Homme, 2013 : Un très bon livre, très aisé à lire et qui donne une excellente description du processus de manipulation, offre des outils pour détecter les manipulateurs et pour y faire face.

    « Échapper aux manipulateurs : Les solutions existent ! » de Christel Petitcollin – Ed. Guy Tredaniel, 2007 : Dans un style toujours agréable, Christel livre là Un excellent ouvrage qui apprend à reconnaître les manipulateurs en détaillant bien ce qu’ils sont ainsi que la manière dont ils s’y prennent pour faire naitre la culpabilité et pour mettre quelqu’un sous leur emprise sans que l’on ne s’en rende compte. De manière très utile, sont détaillés différents moyens pour se sortir de cette emprise.

     

    Face aux manipulateurs, il importe de ne pas tomber dans la paranoïa et de savoir se faire respecter. Il y a va de l’harmonie de nos vies et de nos relations !

     

  • Qu’en est-il de la spiritualité ?

    Qu’en est-il de la spiritualité ?

    Quel est donc ce besoin que nous pouvons parfois ressentir de nous élever, d’atteindre une dimension autre faite de paix, d’amour et de sérénité ?

    Faut-il suivre absolument (ou aveuglement ?) les préceptes d’un Maître, d’un Prêtre, d’un Guru ou d’une personne quelconque ou décider de s’aventurer soi-même dans une recherche et une démarche qui nous paraissent être bonnes et justes ?

    Il existe de multiples chemins ; certains sont des cul-de-sac, d’autres sont des révélations. Mais des chemins pour quoi ?

    Plusieurs approches de la spiritualité 

    Nombreuses sont les définitions du mot « spiritualité. Souvent, elles varient selon le contexte. Elle désigne fréquemment un mouvement ascendant du monde sensible ou de la matière vers un monde supérieur ou de l’Esprit. En Occident, par exemple, on la rattache traditionnellement à la religion en tant que relation à Dieu. Elle peut ainsi se rapporter à tout un ensemble de croyances, organisées et codifiées, et mettant en avant le respect de dogmes et de rituels.

    Dans une acception davantage tournée vers une dimension que l’on pourrait qualifier de philosophique ou psychologique, elle désigne ce qui est de l’ordre de l’esprit (reprenant son étymologie latine spiritus, esprit) pour une quête de sens qui peut être personnelle ou être partagée avec d’autres. Il arrive que des personnes se créent ainsi, dans un grand métissage de Traditions variées, une cadre éclectique de croyances diverses et font se cohabiter des pratiques disparates.

    La spiritualité peut également être constituée de diverses « coutumes » qu’un groupe social (une population, une civilisation, …) a élaboré pour surmonter les épreuves de la vie, donner un sens à l’existence et « apprivoiser » diverses peurs dont celle de la mort. Souvent initiatique, elle peut aussi avoir pour fonction d’expliquer l’inexplicable et de conférer une valeur ou une signification à ce qui échappe à notre entendement humain.

    Récemment, pour nombre de personnes, la spiritualité a acquis son autonomie en se distinguant du religieux, en devenant indépendante des dogmes et en privilégiant la reliance à soi et/ou à l’autre. Elle devient quasiment du développement personnel permettant de se connecter à son âme ou à son soi profond pour en découvrir une autre dimension et d’être dans plus grande proximité et une meilleure compréhension de cet autre. Elle agit alors comme une source d’énergie et permet d’accéder à quelque chose de lumineux.

    Esquisse d’une définition

    C’est dire si une définition est complexe ! Je prends ici le risque d’en donner une (qui sera sans doute incomplète et qui, très probablement, ne conviendra pas à tout le monde). La spiritualité, c’est ce qui concerne la vie spirituelle en opposition à ce qui ressort du matériel en considérant qu’il existe une réalité de l’esprit dont la nature n’est pas celle du corps. Celui-ci représente la réalité matérielle de la vie.

    D’où l’existence d’une harmonie quand il ya un alignement entre le corps, le cœur et l’esprit. On pourrait presque avancer que le cœur, dans sa composante émotionnelle et affective, est ce qui permet une « jonction » entre l’un et l’autre.

    Affinons la définition : la spiritualité représente un besoin de l’être humain de chercher une dimension supérieure à son existence. Supérieure car différente de la matérialité, comme une nécessité de s’élever pour accéder à une « réalité » qui est peut-être, aussi, non humaine. Elle a donc une double composante : elle est à la fois plus élevée et plus profonde.

    Elle apparait comme un ressenti, comme une demande de l’âme, comme un besoin aux contours multiples : comprendre notre mission, comprendre ce que représente la vie (et la notre), se rapprocher de notre essence, se connecter aux autres et à l’Univers, au Grand Tout, découvrir une voie d’éveil et de croissance, développer ce qu’il y a de plus beau et de plus intime en chacun pour un plus grand épanouissement, se rapprocher de la Lumière pour la faire rayonner dans nos actes.

    Une spiritualité en action

    En ce sens, on voit que la spiritualité peut entièrement se séparer des religions et de leurs dogmes et rites. Il est vrai cependant que les réponses que chacun cherche se trouvent au fond de soi. On peut étudier, observer, se rapprocher de divers enseignements ou suivre diverses voies ; ce qui importe est que chacun puisse trouver ce qui lui permet de s’éveiller à ce qu’il considère comme essentiel, que chacun puisse trouver ce qui correspond à sa vérité

    En revanche, comme j’ai eu l’occasion de le dire et comme Pierre Pradervand l’a mis en évidence[1], la spiritualité n’a de sens que si elle se décline dans notre quotidien et dans nos rapports aux autres. A défaut, elle n’est qu’une démarche égocentrée et stérile. (Nous pourrions à cet égard relire la parabole « Le Pharisien et le Publicain » dans l’Evangile de Luc.) A défaut, il y a risque de développer ce que l’on appelle « l’égo spirituel » et qui est une vision desséchante, limitante et renfermante de la spiritualité.

    La spiritualité n’évolue qui si elle est dans une démarche de bienveillance ; elle va de pair avec l’ouverture du cœur et de soi. Elle s’accomplit donc grâce à ses deux composantes : verticale (aller de soi à plus grand que soi) et horizontale (aller de soi à l’autre).

    Pour clore, je prends alors un autre « risque », celui de synthétiser encore plus : la spiritualité, c’est être à l’écoute de notre âme et de notre cœur.

    [1] Voir mon ouvrage « Petit traité de sagesse bouddhiste à l’usage des occidentaux » – Xavier Cornette de Saint Cyr – Préface de Pierre Pradervand – Editions Jouvence (14 mars/2011) ainsi que « Vivre sa spiritualité au quotidien » – Pierre Pradervand – Editions Jouvence (31 août 2007)

     

     

  • Baudelaire : la puissance de la suggestion

    Baudelaire : la puissance de la suggestion

    Baudelaire est un poète extraordinaire que l’on ne finit jamais de découvrir. Ce qu’il y a de plus original dans sa poésie, c’est bien davantage qu’une création technique. Il a en effet peu innové dans la forme mais a été un précurseur dans l’esthétique et dans la manière de « dire ».

    L’originalité de sa poésie, c’est un élément subtil : communiquer un état émotionnel et plus encore, un état de sensibilité en créant des liens : à l’horizontal entre nos sens pour en créer en vertical entre le monde du bas et le monde supérieur.

    Une esthétique réactionnaire

    Au lieu de dessiner clairement pour décrire avec précision un objet ou de se lancer dans le développement d’une idée ou d’un concept, le poète va plutôt agir comme un impressionniste ou même un pointilliste : par petites touches, toutes en finesse et préfigure ainsi le symbolisme qui trouve donc son origine en 1858 dans Les Fleurs du mal.

    Il agit en réaction contre les romantiques, d’abord, en invitant à chercher en soi une manière de sentir moins « théâtrale » et plus authentique, en percevant des analogies, des « correspondances » entre le monde sensible et le monde subtil, entre le monde matériel et le monde spirituel. Il se différencie ainsi des excès lyriques et sentimentaux du Romantisme.

    Contre les parnassiens ensuite dont il rejette les théories de « l’art pour l’art » qui, si elles valorisent la retenue, se caractérisent aussi par l’impersonnalité. L’extrême rigueur, tant dans la syntaxe et la métrique que dans l’emploi du vocabulaire présente le risque d’aboutir à une grande froideur, voire à un dessèchement.

    Contre le réalisme, enfin, qui était lui-même une réaction contre le sentimentalisme romantique mais se retrouve à donner une représentation du quotidien, même dans sa banalité, qui soit la plus objective possible, comme une photographie fidèle de la réalité. Or, Baudelaire donne la préférence à son imaginaire.

    Du bon usage de la suggestion

    Pour cela, il va user de la suggestion. De quoi s’agit-il ? Victor Hugo donnait cette définition : « La suggestion consiste à faire dans l’esprit des autres une petite incision où l’on met une idée à soi. ». C’est bien ainsi que Baudelaire va opérer, lui qui affirmait « C’est le propre des œuvres vraiment artistiques d’être une source inépuisable de suggestions »

    Au lieu de décrire froidement, il va insinuer. Au lieu de détailler, il laisse apparaitre ce qui pourrait être. Au lieu d’exprimer sans détour, il laisse naitre chez le lecteur un monde de sensations. A l’instar de la musique, il ne discourt pas ni ne cherche à convaincre mais agit sur la sensibilité. Il fait en sorte que celle du lecteur se rapproche de la sienne et s’y accorde. La musique agit sans les mots, Baudelaire agit avec des suggestions. Il nous entraine dans un climat, dans une atmosphère, dans un monde de ressentis qu’il nous amène à partager et finalement, c’est diablement convaincant !

    Pour cela, il va s’appuyer la « théorie des  correspondances », mot qui sera le titre de l’un de ses poèmes le plus riche et le plus envoutant et sans doute le plus éclairant quant à ces analogies. Il se trouve que cette théorie est à la mode dans les milieux romantiques après que Swedenborg l’ait établie, considérant qu’il y a interpénétration entre monde spirituel et monde naturel, rendant ainsi très floue la limite entre les deux.

    Les correspondances

    Baudelaire s’inspire de Swedenborg et de quelques autres, estimant que les artistes (et au premier desquels les poètes) peuvent seuls découvrir le sens des analogies et naviguer ainsi du monde des idées vers celui des perceptions et réciproquement.

    Au plan artistique, le risque d’une telle théorie est de s’aventurer dans des spéculations hasardeuses ou naïves. Baudelaire évite cela en ne calquant pas toute cette théorie sur sa poésie mais en limitant sa pratique au monde des sensations et en déclinant le jeu qu’elles opèrent entre elles de manière verticale et horizontale.

    En verticalité, il s’agit de la communication, voire de la communion entre le monde d’ici bas, matériel, sensible et visible et le monde de l’Idéal, spirituel, subtil et invisible. Ainsi, quand il évoque la nature, il écrit que « L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers ». L’homme reçoit ce qui est adressé par la nature, le tout s’établissant dans une relation bienveillante. Ces symboles sont présents dans la réalité. Encore faut-il les percevoir et savoir les déchiffrer. Le poète seul sait le faire et il accède ainsi au monde de l’Idéal ou, à minima, il l’entrevoit.

    En horizontalité, la correspondance concerne l’unité du monde qui nous entoure, en dépit du désordre que l’on y décèle. Mais ce désordre ou ce chaos n’est qu’apparence. Ce qui est, en réalité, c’est l’unité de tout. Cette unité se traduit par la fusion de tous les sens : « Comme de longs échos qui de loin se confondent(…) Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Fidèle à la théorie des correspondances, Baudelaire nous entraine ici dans une véritable synesthésie, l’association de deux ou plusieurs sens, illustrée notamment par les deux tercets. En mobilisant tous ses sens dans une véritable synergie, l’homme peut comprendre les symboles qui lui sont envoyés par la nature et cela lui permet alors d’accéder au monde supérieur, celui du spirituel.

    Sans jamais le mentionner, Baudelaire décline les idées exposées par Platon dans le mythe de la caverne : nous ne voyons généralement du monde sensible, c’est-à-dire de la réalité qui nous entoure, que les apparences. Or, celles-ci ne sont qu’un pauvre reflet d’un monde invisible, un idéal. A nous de voir et de déchiffrer les symboles de ce monde sensible pour saisir le monde de l’invisible. Mais le symbolisme de Platon est philosophique, intellectuel tandis que celui de Baudelaire s’appuie sur un sensualisme subtil dans un échange entre diverses sensations qui, en définitive, touche notre entière sensibilité.

    Si « Correspondances » est le poème fondateur de la poétique baudelairienne, ce symbolisme se trouve dans nombre des autres poèmes composant les Fleurs du mal  où, à chaque fois, des images apparaissent, grâce souvent à des épithètes permettant une évocation délicate par touches.

    C’est pour cela que lire (et relire) ce recueil est passionnant et enthousiasmant : il dit infiniment plus qu’il ne semble exprimer de prime abord ; par ses suggestions, il tente de dire l’indicible.

  • Comment cultiver son jardin ?

    Comment cultiver son jardin ?

    En janvier 1759 paraissait le « Candide » de Voltaire, immense succès littéraire français et dont la conclusion n’en est pas moins célèbre : « Il faut cultiver notre jardin ». Phrase énigmatique, s’il en est, en dépit de toute sa simplicité, et à laquelle plusieurs interprétations on été proposées.

    Quelle culture et surtout, quel jardin ?

    Que signifie cela ? Est-ce un adage de jardinier ? Un contre-argument à l’optimisme leibnizien en considérant que l’homme peut – et doit – œuvrer à améliorer sa condition ? Une ode à un mode vie épicurien ? Une référence à la Genèse et à Adam qui fut « mit hors du jardin de volupté, afin qu’il cultivât la terre » ?

    Et le jardin ? Désigne-t-il, sous un forme allégorique, notre moi intérieur auquel cas la formule voltairienne est un manifeste de développement personnel ? Ou encore une sorte de morale sociale : travaillons pour être heureux ? Ou bien représente-t-il la terre, le monde et on est alors face à une invitation humaniste d’aider nos semblables à cultiver leurs jardins pour un monde meilleur ou face à un encouragement écologiste de préserver cette planète et la faire fructifier de la meilleure manière possible ? On peut en effet s’arrêter sur ce point : Il n’est pas dit « son »jardin où le possessif singulier engendrerait une propriété personnelle mais « notre » jardin, ce qui implique une dimension plus communautaire.

    Mais nous pourrions tout aussi autant prendre le « il faut » pour un « nous devons » et cette exhortation, bien que formulée au pluriel, s’adresserait en définitive à chacun d’entre nous, individuellement.

    Il est intéressant de constater que cette phrase, d’une simplicité inouïe, engendre en la replaçant dans son contexte toute une analyse exégétique, chaque commentateur supposant avoir déterminé le meilleur sens.

    Quelques sens, parmi d’autres….

    Que voulait donc dire Voltaire ? Dans son « Candide », il a abondamment raillé Pangloss, partisan zélé du providentialisme de Leibnitz. Pragmatique, Voltaire contredit cette idée, considérant que l’humanité ferait mieux de s’occuper des activités qui sont les siennes au lieu de gloser sur des concepts ou des abstractions. A son précepteur qui lui déclara que « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles », Candide répondit : « Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin. »

    Quant à Martin, son compagnon de voyage, la chose est entendue : « Travaillons sans raisonner, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. » Pour être heureux, il faut donc savoir que le bonheur est relatif et, sans trop se poser de questions, le chercher dans un travail qui nous satisfait. Inutile de s’aventurer dans de grands discours ou concepts ou l’étude de diverses doctrines, œuvrons simplement et n’abusons pas des facultés offertes par nos neurones !

    Martin, cependant, ne demande pas à stopper toute réflexion. Il semble davantage privilégier un esprit relativement vierge, c’est-à-dire sans idées prédéterminées sur tout ni encombré de théories multiples pour s’orienter vers des actions simples et des joies simples tendant à entretenir son propre bonheur.

    Ne pas se poser trop de questions peut également recouvrir celles qui saperaient notre moral en nous démontrant la vacuité (ou la vanité) des choses. Par exemple : est-ce que cela est utile ? Tout dépend du point de vue. Dans une vision « court-termiste », la réponse peut-être positive mais à une plus grande échelle, cela est moins évident : au regard de l’évolution de l’Humanité ou de celle de l’Univers, est-ce que « ça en vaut la peine » ? Qu’en restera-t-il dans une poignée de siècles ? A raisonner ainsi, on pourrait arriver à répondre « à quoi bon ? » pour chacune des activités que nous entreprendrions. Vision plutôt nihiliste et assurément insatisfaisante.

    Si, enfin, nous privilégions le sens allégorique du jardin, et que nous le définissons par nos qualités personnelles et nos talents, alors le cultiver revient à les entretenir, les développer et les perfectionner. Nous actualisons ainsi nos potentiels et œuvrons dans le sens d’une croissance personnelle. Selon la formule kantienne, nous apprenons à nous servir de notre propre entendement. Dans une acception plus moderne, nous contribuons à accroitre notre intelligence et notre savoir-faire pour un meilleur épanouissement. Plus encore, nous développons peu à peu notre savoir-être ; nous nous acheminons ainsi vers plus de liberté de pensée et pouvons de fait augmenter notre démarche spirituelle.

    Nos souvenirs scolaires nous rappellent que bien souvent, nous ne voyions dans l’assertion de Candide que cette explication : faisons ce que nous pouvons, du mieux que nous pouvons. Pour simple qu’elle soit, cette interprétation est loin d’être simpliste. C’est en fait la morale du Colibri que Pierre Rabhi a intelligemment développée : chacun d’entre nous à sa part à accomplir, à la mesure de ses moyens, et sa contribution à apporter au monde. Cela reprend les accords toltèques de Don Miguel Ruiz et en quelque sorte, l’un des axes du jaïnisme, la plus vieille des religions.

    Un pas plus loin et nous considérons alors que si nous devons cultiver notre jardin, il se pourrait bien que notre jardin nous « cultive » aussi. Si nous partons du principe que nous recevons ce que nous donnons et qu’un bienfait dès lors n’est jamais perdu, cultiver son jardin devient une manière d’apprendre à vivre avec les autres et à développer une réciprocité enrichissante. Ou bien, nous pouvons partir du principe que ce que nous créons, réalisons, expérimentons nous permet d’apprendre et que, plus nous cultivons ce jardin, plus nous acquérons de la connaissance et/ou de la conscience.

    Au pied de mon arbre

    J’ai voulu reprendre la phrase de Candide au pied de la lettre. J’ai quitté Paris pour me retrouver au plus près de la nature et mon jardin possède cet immense avantage de n’être quasiment pas planté : une grande prairie où il y a tout à créer. Cultiver son jardin est donc à prendre ici au sens premier ! Et rien n’est plus jouissif que de reprendre le rythme du temps, des saisons et de la terre pour façonner peu à peu, dans une délicieuse lenteur ce que mon imagination projette comme résultat à atteindre dans cinq ans, dans dix ans ou plus. Nous le savons bien : les trois qualités premières d’un jardinier sont l’observation, l’humilité et la patience. Nul ne peut faire croitre une plante plus rapidement en tirant sur ses feuilles !

    Chacun me demande évidemment si j’ai fait un potager. Non mais cela viendra car avant cet aspect utilitaire et alimentaire d’un jardin, je veux d’abord créer l’harmonie que je souhaite. Tout ce que je plante, arbres ou arbustes, répond d’abord à un critère impératif : est-ce utile pour la faune environnante au premier plan desquels se situe la gent ailée. Il s’agit donc pour l’essentiel de plantes dites « sauvages » qui, à mes yeux, ont une réelle beauté. Je plante ainsi des boutures glanées au gré des promenades et quand je mets en terre ces petits bouts de branches qui deviendront un jour, sous les actions conjuguées du soleil, de la pluie, du froid, de la terre et des soins que je prodigue un morceau de forêt, je repense à Candide. Sous deux aspects principaux.

    D’abord, en termes de méditation. J’ai coutume de dire combien il est émouvant de voir pousser un brin d’herbe, une brindille. Tout le vivant est là et alentour. Le vivant, que l’on ne sait décrire avec précision (les scientifiques, les théologiens, les philosophes en ayant chacun leur propre définition) est là, présent, palpable. On ne sait pas définir le vivant et pourtant, il est présent ! Cultiver son jardin est déjà une manière de saisir cette fragilité qui ne demande qu’à éclore.

    Ensuite, et corrélativement, c’est à Schopenhauer que je songe. L’émotion ressentie se double d’un étonnement sans cesse renouvelé : quel est donc ce vouloir-vivre qui anime chaque être vivant, hommes, animaux et plantes ? La vie n’a-t-elle d’autre finalité que de se perpétuer ? De même, il est étrange de constater combien la vie a besoin de la mort pour exister. La fameuse chaine alimentaire en est un exemple parlant. Dans ce système de relation, chaque être se déploie grâce à celui qui le précède. Une sorte d’éternel retour aurait dit Nietzsche. Souvent, c’est l’homme seul qui peut briser ce cycle indispensable à l’éclosion du vivant.

    L’étrangeté du vouloir-vivre

    J’ai souvenir, il y a bien longtemps, de mettre arrêté un jour brulant du mois d’aout dans une rue de Paris. Sur le bitume surchauffé du trottoir, sans la moindre ombre pour se protéger d’un soleil virulent, un brin d’herbe d’un vert éclatant se dressait fièrement. Dans un mélange de stupéfaction et d’admiration, ce fut là, en ce milieu apparemment hostile à toute forme de vie végétale que je saisis l’incroyable puissance de cet étonnant vouloir-vivre. Quelle était donc cette force qui poussait ce brin d’herbe isolé à vouloir croitre ?

    Si l’on étend cette interrogation au monde animal et humain, quel est donc le pourquoi de cette volonté de vivre quand, dans certaines situations, tout l’environnement parait aussi défavorable ou même nuisible ? Ce pourquoi est d’autant plus troublant que tout connait le même cycle : naissance, croissance, acmé, déclin et disparition ou transformation. Vivre « malgré tout cela » alors qu’au terme, la mort reprendra ses droits et qui plus est, sans que l’on ne sache jamais quand et comment interviendra ce terme. Quelle est donc cette puissance qui pousse tout être vivant à s’accrocher indéracinablement à son existence, quand bien même celle-ci ne lui apporte que maux et souffrances ?

    Voilà en quoi, de questionnements en interrogations, cultiver son jardin a, pour moi, une résonance particulière qui débouche sur le sens de ma vie puis sur le sens de la vie et enfin, sur le sens du Sens. Toute cela est une autre histoire que je raconterai peut être, plus tard.

    Je cesse là ces quelques lignes sur autre étonnement (non le dernier !) : Voltaire, avec une phrase aussi simple, arrive à emmener la réflexion vers des questions métaphysiques. Martin, qui apparait à certains égards comme le pessimiste de l’histoire, avait-il raison en demandant de ne pas trop se poser de questions ? Ou bien l’étonnement est-il une condition indispensable pour réfléchir à ce que nous sommes ? Et à chercher à comprendre pourquoi nous sommes en vie ?

    En bon lecteur voltairien, je laisserai la parole à Leibniz pour la question finale : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

  • Le bonheur humain

    Un simple coup d’œil nous fait découvrir deux ennemis du bonheur humain : ce sont la douleur et l’ennui.

  • Sagesse, respect et harmonie

    Sagesse, respect et harmonie

    Il y a quelques temps, je me suis arrêté sur une de ces « paroles de sagesse » dont sont friands les réseaux sociaux car celle-ci était étonnante. Elle disait très simplement, comme une nécessité pour être réellement dans la « vraie » sagesse : «Être dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien ».

    J’ai été très étonné par les réactions de nombre de personnes qui approuvaient entièrement, sans objection aucune, considérant même que cela évite de laisser entrer du négatif dans nos vies ou nos relations.

    Nos valeurs comme fondement

    Et cependant, si de prime abord c’est une belle parole, est-elle pour autant concrètement réalisable ? Le quotidien nous en donne des contre-exemples permanents. En outre, elle n’est pas si simple à comprendre : accepter ceux qui ne respectent rien signifie-t-il les supporter ? Laisser faire ? Est-ce une attitude passive ? Bref, ça mérite débat ! Et je me suis étonné de tant d’approbations sans réserve et semble-t-il, sans beaucoup de réflexions.

    C’est quoi « ne rien respecter » ? Mes propres valeurs ? Version subjective sans doute mais si on ne les respecte pas, vais-je rester zen ? Une valeur, c’est bien ce que nous considérons comme un essentiel guidant nos choix de vie, c’est ce qui nous fait considérer que la direction que l’on prend est la bonne pour nous, comme une fondation qui soutient toutes nos expériences et donne une conscience et du sens à notre vie. D’ailleurs, le meilleur moyen pour vous mettre vraiment en colère, c’est de bafouer votre valeur essentielle. Rien de tel pour vous faire sortir de vos gonds !

    Il peut s’agir également des valeurs du groupe, la société par exemple, qui permettent une vie en commun globalement décente et satisfaisante. Un accord s’est opéré sur ce qui est considéré comme ne pouvant être transgressé car permettant une vie ensemble harmonieuse dans le partage de principes généralement approuvés et vécus par chacun. Chaque société, chaque culture a ses propres valeurs et il est aisé de remarquer que ces valeurs diffèrent dans l’espace. Si nous pouvions voyager dans le temps, nous remarquerions aussi qu’une même société n’a pas toujours eut les mêmes valeurs selon l’époque envisagée.

    Ces valeurs fondent donc la cohérence du groupe. Par conséquent, si on ne les respecte pas, il y a risque que ce soit la fin du consensus social (toujours fragile) par la faute de quelques uns.

    Des principes moraux mis à l’épreuve

    J’ai axé la citation initiale sur les valeurs car dans sa formulation, « ceux qui ne respectent rien », il me semble bien que c’est ce à quoi nous avons affaire.  Le verbe employé n’est pas « partager », « vouloir », « accepter », « permettre » mais bien « respecter ». Et s’il est une chose particulièrement nécessaire à toute organisation sociale, c’est bien le respect ne serait-ce que des règles, des usages, des coutumes et des lois en vigueur ; chaque membre de cette organisation s’engage à s’y conformer et à les respecter. Cela est si vrai que ceux qui y dérogent peuvent être contraints par la force à suivre ces règles ou peuvent être exclus de l’organisation. Respecter les membres du groupe et respecter les valeurs fondatrices du groupe en deviennent les signes d’appartenance. Si le groupe est une nation, ce respect conditionne alors la citoyenneté.

    L’acceptation entraine le fait de consentir, d’admettre, d’autoriser, d’approuver, de permettre. « Etre dans l’acceptation même de ceux qui ne respectent rien » peut ainsi vouloir dire : admettre et permettre (voire approuver !) ceux qui vont à l’encontre des normes du groupe et mettent donc en péril sa cohérence ou même sa pérennité. Ou ceux qui vont à l’encontre de mes propres valeurs et mettent alors en péril mon équilibre. Les réactions des commentateurs de la citation plaçaient celle-ci non pas sur la question des normes du groupe mais des normes personnelles. La citation pourrait alors prendre ce sens : je permets à certains de ne pas me respecter, de faire fi de ce qui m’est essentiel. Est-ce acceptable ?

    Illustrons cela. A tous ceux qui trouvent cette phrase très belle, signe de sagesse, imaginons le scénario suivant, digne du film « Orange mécanique » : quelqu’un entre chez vous après avoir détruit votre voiture et labourer votre beau jardin. Il vandalise ensuite votre maison, égorge votre chien, torture votre conjoint et viole l’un de vos enfants. Assurément, ce quelqu’un ne respecte rien, ni les biens, ni les animaux, ni les personnes. Et ce serait beau que d’être dans l’acceptation de cela ? Ce serait de la sagesse ? Je fais plus qu’en douter.

    Il n’y a pas de principe moral qui soit universel et absolu. Si cela était, de tels principes seraient présents dans l’esprit, la conduite, le cœur de chaque homme, ce qui n’est pas le cas. Ainsi, le respect de la vie qui est commun aux traditions et religions n’empêche nullement des crimes et massacres quotidiens. En revanche, il en existe qui nous appartiennent en propre  et celui qui les bafoue attente à ce qui nous est essentiel ou, tout moins, à ce qui caractérise ou conditionne notre vie et notre manière de vivre.

    La citation en question, qui se veut apparaitre comme un principe de sagesse, est en définitive une ineptie qui va à l’encontre du respect du vivant. Ce genre de citation à l’emporte pièce, qui semble aimer le maniement des oxymores, est en réalité très piégeante (si ce n’est manipulatrice) car elle se pare des habits d’une sagesse supérieure et n’en est qu’un très vague ersatz ou même une négation ; elle en arriverait à faire naitre une culpabilité chez ceux qui la remettrait en question. L‘exemple que j’ai donné ci-dessus suffit à lui seul à en montrer les limites.

    Ce n’est pas rappeler le fameux « Etre tolérant même avec ceux qui sont intolérants », ce à quoi le philosophe Karl Popper donne une réponse qui se suffit : « Si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance. »

    La sagesse comme harmonie.

    La sagesse, ce n’est pas jouer avec des oppositions de contraires comme accepter l’inacceptable, tolérer l’intolérable, ou accepter ceux qui ne respectent rien. A ce jeu malsain, on pourrait tout aussi bien demander d’aimer la haine ! On l’inverse.

    La sagesse, c’est de référer à une éthique en rapport avec une conscience de soi et des autres et c’est faire prédominer une harmonie. C‘est une juste connaissance des choses, un idéal supérieur de vie corrélée à une doctrine (morale, religieuse ou philosophique). Pour Héraclite, c’est connaître le logos, donc la raison de ce qui est et de même, pour Lao Tseu, c’est la connaissance d’une réalité transcendante.  Pour les stoïciens et aussi pour les épicuriens, c’est savoir maitriser ses désirs (ce que l’on retrouve également dans le jaïnisme et le bouddhisme par exemple). Pour Aristote, c’est un savoir-vivre. En fait, à reprendre ce qu’ont dit les grands Maîtres, les penseurs, les philosophes, on retrouve peu ou prou les mêmes notions.

    Lao-Tseu disait que « connaitre les autres, c’est sagesse. Se connaitre soi-même, c’est sagesse supérieure ». Voilà des propos qui auraient plu à Socrate ! Au demeurant, chacun sait que le mot « philosophie » signifie « amour de la sagesse ». L’amour est un sentiment du cœur.

    Tout cela, on le voit bien, n’a strictement rien à voir avec « l’acceptation de ceux qui ne respectent rien » ! Ce qui compte avant tout, c’est l’harmonie et où se situe-t-elle le mieux ailleurs que dans la bienveillance ?