Auteur/autrice : Xavier Cornette de Saint Cyr

  • L’Homme à l’envers – Fred Vargas


    Je n’ai pas l’habitude de lire des polars et ne connaissais pas Fred Vargas. Eh bien, c’est fantastique, dans tous les sens du terme ! J’ai commencé l’ouvrage un dimanche à 17h et ne l’ai lâché qu’à la dernière ligne, à 2 h du matin. Car, une fois qu’on y est, on est totalement pris !
    Captivé et enthousiasmé : un vrai sens du récit, de grandes qualités dans l’art du suspens maîtrisé, des personnages parfaitement campés et typés au caractère trempé et affirmé (on croit vraiment les voir et les entendre), un humour bien présent (certaines réflexions sont dignes des « brèves de comptoirs »), un style fluide et dynamique et une belle intrigue avec des rebondissements surprenants.
    Ce qui est fabuleux, c’est cette manière singulière de mener le lecteur par le bout du nez, ce pourquoi on ne peut plus lâcher le livre une fois que l’on est entré dedans.
    Bref, un grand bonheur de lecture et depuis, je ne cesse de recommander ce livre : un plaisir savoureux à consommer sans modération.

  • Mars -Fritz Zorn


    Un livre lourd mais remarquable et puissant. L’auteur se livre à une auto analyse glaciale, sans fard ni détour (ni complaisance non plus). Je l’ai rangé dans la rubrique « Littérature » mais il pourrait aussi bien être dans « Psychologie » ou même « Philosophie ».
    Très succinctement, Fritz Zorn décrit comment son éducation particulièrement austère de la bonne bourgeoisie zurichoise l’a progressivement amené vers un cancer dont il sait qu’il va en mourir très prochainement. Le regard qu’il porte sur lui-même, ses névroses, ses limites et sur son environnement, en particulier sa famille avec ses codes, ses principes et son renfermement, est un regard noir et implacable, détaché de tout. Il démontre avec une terrible lucidité comment il a été « éduqué à mort » en se soumettant à une vie absurde, aux antipodes de tout hédonisme. Cet « enfant bien élevé » meurt à 32 ans d’avoir été tellement « sage »…
    Ce qui se dégage de cet ouvrage, c’est que passer à côté de sa vie, c’est-à-dire nier ses besoins, ses plaisirs et ses émotions ne peut que conduire à la mort. A nier le corps, on le détruit.
    Sa maladie est un miroir : il peut y voir ce que sa vie aurait pu être si son éducation ne l’avait pas formaté dans la peur de tout et dans l’évitement absolu de tout conflit, quel qu’il soit. En quelque sorte, on peut même dire que sa maladie mortelle (et peu importe d’ailleurs qu’il s’agisse d’un cancer) le fait naitre en lui ouvrant les yeux sur ce qu’il aurait du ne pas faire, en le délivrant de son passé et de son existence privée d’amour, de joie et de vie. Mais en ouvrant ainsi les yeux, il est déjà trop tard et il ne peut dès lors que les refermer pour toujours.
    A ce titre, ce livre est à lire, comme une leçon de vie ou de mort, la frontière entre les deux étant parfois si indécise. Il ne peut laisser indifférent et nous montre que certaines voies qui nous sont proposées sont en réalité des impasses. A nous donc de choisir celle que l’on désire emprunter pour accomplir sa vie

  • L’éternité n’est pas de trop – François Cheng


    Une splendide histoire d’amour où l’essentiel existe par le regard, par le non-dit, par une pudeur qui vise à la pureté. C’est empli d’une poésie subtile qui, lentement, au rythme d’une vie qui suit les saisons, dégage un parfum de sérénité quasiment envoutante.
    Bravo à François Cheng d’avoir su capter et rendre cet indéfinissable.
    Un grand livre tout en raffinement et qui est par ailleurs un très bel hommage à la fidélité.

  • Moi qui n’ai pas connu les hommes – Jacqueline Harpman


    Magistral ! Le mot n’est pas trop fort. S’il existe un livre étonnant qui ne donne pas la clé du mystère et finalement, en crée bien d’autres, c’est celui-ci !
    Bien que son écriture demeure soignée, je n’y ai pas toujours retrouvé le plaisir strictement littéraire des autres ouvrages de Jacqueline Harpman. En revanche, j’y ai dégusté le plaisir d’une analyse particulièrement délicate et juste des personnages et un sens du récit vraiment jubilatoire, même si l’histoire a quelque chose de presque oppressant tant on finit par se laisser prendre par son étrangeté.
    Ce qui est fabuleux dans ce livre, c’est qu’il peut se lire à plusieurs degrés. On peut y voir un roman de quasi science-fiction. On peut y trouver de l’angoisse face à l’inconnu. On peut songer à une sorte de thriller qui, jusqu’au bout, ménage ses effets. On peut en retirer un essai sur les relations surréalistes que les êtres peuvent tisser entre eux. Ou encore un essai de psychologie sur le thème de la solitude et de l’altérité, mais aussi de la créativité.
    On peut également – et c’est le degré de lecture que j’ai finalement adopté – y voir comme un conte philosophique sur les interrogations (dont beaucoup demeurent sans réponse….) de l’Homme par rapport au monde et par rapport à l’existence. Une sorte de « qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je » revisité en y ajoutant, entre autres, quelques pincées du fameux mythe de Platon et une gorgée de celui de Sisyphe.
    Il est vrai que ce livre fait naitre de l’angoisse. A la réflexion, c’est peut être parce dans l’histoire de l’héroïne, il n’existe aucune réponse au « Pourquoi ». Dès lors, le « Comment « devient vide de sens. Il est souvent difficile – sinon impossible – de faire quelque chose quand on ne sait pas « à quoi ça sert ». Si ce quelque chose, c’est l’existence, il y a de quoi effectivement ressentir de l’angoisse, celle qui ressurgit de toutes ces pages. C’est sans doute à cause de cette quête impossible que ce livre m’a enthousiasmé et bouleversé.
    Ce que j’y ai trouvé de très intéressant, c’est qu’il pose en fait la question des limites de l’instant présent. A une époque où beaucoup affirment sans nuance aucune qu’il « faut » vivre l’instant présent, on s’aperçoit que sans but, sans perspective et donc sans prospective, (sans rêves ?), la tâche est impossible ou plutôt, invivable. Sauf à s’auto-lobotomiser et s’astreindre de tout questionnement.
    C’est le genre de livre auquel on continue de songer bien longuement après avoir tourné la dernière page. Difficile de rester insensible et de ne pas se poser quelques questions…

  • Le Passage des éphémères – Jacqueline Harpman


    Encore un livre délicieux à lire. La qualité du style demeure, rendant la lecture toujours aussi agréable. Et surtout, l’auteur a cette aptitude fantastique de rendre réel et « normal » ce qui pourrait ressortir de l’impossible ou du « para-normal »
    L’histoire se construit peu à peu sous une forme épistolaire, dévoilant lentement les caractères de chacun et entremêlant leurs rencontres et leurs destins. Les personnages ont de la présence et on suit leur parcours avec infiniment de plaisir où se mêlent humour, sensualité et suspense.
    Un vrai bonheur de lecture

  • L’Orage rompu – Jacqueline Harpman


    Comment, le temps d’un voyage, prendre conscience de son essentiel dans la vie ? Le style est toujours aussi raffiné et les dialogues emplis de vérités, tantôt graves, tantôt parées d’un humour en demi-teinte. On aurait envie d’en faire une pièce de théâtre, intimiste et profonde.
    La fin est prenante et les dialogues si authentiques que l’on se surprend soudain à être l’un ou l’autre des deux protagonistes. Avec une question forte : qu’en est-il des passions auxquelles nous aurions rêvé de succomber si nous n’avions pas eu une « petite voix » nous recommandant la sagesse ? De quels regrets allons nous nourrir ces instants que nous n’avons fait qu’effleurer alors que nous aurions tout aussi bien pu les vivre à bras le corps ?
    Où est la lâcheté, est il demandé. Ne serait ce pas davantage : à quelles peurs (inavouées ou inavouables) sommes nous soumis ? Le titre du livre est subtil : prendrions nous pour un orage dangereux ce qui pour d’autres serait une éclaircie lumineuse et prometteuse ? Sommes-nous si « adultes » que nous redoutons la fin avant même d’avoir commencé ?
    Jacqueline Harpman, comme toujours, donne de la vie à ses personnages. Une vie si dense que l’on croit les avoir rencontrés, les connaître et parfois même, on finit par s’y assimiler. Dans ce beau dialogue, le paraître s’efface peu à peu et laisse se révéler l’être, lentement, par petites touches. Et pour un instant seulement. Le paraître redevient vite une protection. On achève ce beau livre, doucement songeur, et l’on repense (avec nostalgie ? regret ?) à ces quelques passions que nous n’avons pas toujours voulu (ou pu) vivre.
    Le bonheur est-il vraiment à portée de main ? Ou de cœur ?…

  • Ce que Dominique n’a pas su – Jacqueline Harpman


    Jacqueline Harpman est vraiment une grande dame de la littérature. Elle reprend ici l’histoire narrée par Eugène Fromentin et que j’avais lue il y a quelques décennies pour nous en donner avec brio une autre version. Tout ce que Dominique avait vécu et raconté est à présent abordé du point de vue de Julie, soeur de Madeleine.
    L’histoire apparaît simple : Julie, sans comprendre pourquoi, est amoureuse de Dominique (qui ne la remarque même pas) lequel l’est de Madeleine qui ne s’en rend pas vraiment compte et épouse Alfred qui la traitera « comme une fille de ferme ». Tout l’art de Madame Harpman est de nous faire revisiter cette histoire avec un autre regard empli de finesse et de sensibilité.
    Julie est terriblement attachante, observatrice sans concessions, rebelle en heurt constant avec les impératifs du « savoir-vivre » et nous livre des confidences que le « héros » n’a semble-t-il même pas perçu ni seulement imaginé. Dès le début, Julie nous prévient en déclarant que Dominique est « un homme aux idées étroites qui se croit large d’esprit car il a souffert ».
    Ces analyses subtiles donnent une délicate profondeur à chaque personnage et les « seconds rôles » (notamment le père et le cousin) ont une présence réelle et indispensable.
    Au-delà de la qualité narrative, Jacqueline Harpman témoigne d’une parfaite maîtrise de la syntaxe, offrant pour un pur bonheur de lecture, une écriture soignée et distinguée enchâssée dans le XIXème siècle avec quelques pointes de modernisme contemporain.
    On se laisse emporter par cette histoire où l’on (re)découvre ce que furent les contraintes que s’imposât à elle-même une certaine société à une époque donnée et ce culte de la pureté et de la fidélité comme vertus cardinales jusqu’à en arriver à une hypocrisie malsaine. Julie ajoute, parlant de sa soeur et de son amant putatif : « Il y a eu ce moment terrible où elle a senti qu’elle succombait : le sot aurait du la prendre par la taille, la jeter sur ses épaules et partir avec elle, au lieu de quoi, il n’a pris que son chapeau, ses gants et la porte. Elle ne s’en est jamais remise ».
    Tout est dit là, dans ces mondanités et apparences trompeuses qui servent de transfuges aux souffrances et solitudes de ces êtres en quête d’un idéal amoureux et ne font que l’effleurer, de loin.
    Si vous êtes adeptes de la « vraie » littérature, (désolé pour cette expression galvaudée !) ne vous privez surtout pas de ces pages hautement délectables. Elles sont délicieuses, tout simplement.

  • L’élégance du hérisson – Muriel Barbery


    Un avis de plus ? Oui car si on pouvait porter ce livre au firmament, je le ferais ! Il est somptueux et je l’ai dévoré avec un indéniable bonheur : magnifique écriture, style de qualité, humour fin, personnages attachants, histoire intelligemment construite, un fond d’une belle richesse et des phrases délicieusement ciselées. Voilà enfin de la Littérature et je me suis régalé comme cela n’arrive que trop rarement.
    Je n’ai pas saisi certaines critiques qui évoquent des mots « compliqués », une écriture «ampoulée », un style « pompeux ». Compliqué ? Au contraire, j’y ai trouvé – enfin – un vrai talent d’écrivain qui sait manier la langue française et ses richesses (cela m’a rappelé le plaisir de mes lectures de J.K. Huysmans autrefois) et je n’ai pas vu où un dictionnaire devenait nécessaire pour suivre l’histoire. Quant aux sympathiques digressions artistiques et philosophiques, faut-il donc faire exprès de ne pas vouloir les comprendre ?
    Ah bien sur, ce n’est pas du Marc Levy ou de l’Amélie Nothomb ! Et tant mieux ! J’aime, parmi les écrivains contemporains E.E. Schmitt, D. van Cauwelaert ou J Harpman. A présent, je peux ajouter Muriel Barbery. Je vais même jusqu’à considérer qu’elle aurait mérité le Goncourt pour ce merveilleux et si attachant hérisson (bien d’avantage que celui attribué en 2009 à un ouvrage dont l’indigence et l’insignifiance ne méritent pas que l’on s’y appesantisse). Pour ceux qui apprécient la qualité, se délectent d’un style raffiné et recherchent un travail de haute volée, lisez le sans tarder.*
    Je n’attends qu’une chose à présent : le prochain livre de Madame Barbery. Elle a un talent, un vrai talent et j’aimerais qu’elle nous en fasse profiter encore et encore !

  • Une vie – Guy de Maupassant


    Vraiment, il faut lire et relire Maupassant ! Il est ici extraordinaire : l’héroïne se voit confrontée, au long de sa vie, à divers événements forts : morts, meurtres, naissances, trahisons, passions, douleurs…. et pourtant, en s’attachant à nous faire vivre tout cela à travers son regard, il en arrive à nous faire croire que rien ne se passe !
    Jeanne semble avoir passé sa vie à regarder par une fenêtre un vent d’automne gris et pluvieux qui emporte feuilles, passions et espérances. Sa joie du début n’a cessé de se consumer jusqu’à s’éteindre tout à fait. Pour accentuer cela, revient en contrepoint et presque comme un refrain de plus en plus lointain le souvenir de ce lumineux voyage en Corse.
    Comme toujours, chez cet auteur, le style est fin, précis, concis. Il n’analyse quasiment pas, il décrit mais il a un tel sens de la description que chaque personnage vient se dessiner avec de plus en plus de netteté. Parfois de manière très cruelle (la manière dont est vue cette pauvre Louison fait mal), parfois avec une certaine tendresse (le père de Jeanne est très attachant). Quant au mari, on hésite entre la pitié pour sa triste insignifiance et la colère pour son égocentrisme abject : un homme séduisant pour ceux qui le croiseraient rapidement, un « pauvre type » pour ceux qui le connaîtraient bien.
    Souvent, on voudrait secouer Jeanne, la réveiller, la forcer à prendre son destin en main, la rendre maîtresse d’elle-même, lui faire refuser de subir. On irait même jusqu’à lui souhaiter de prendre un amant. Pour au moins vivre. Il ne faut oublier pour autant que l’histoire se déroule dans un XIXème siècle dont Maupassant nous dresse quelques tableaux cinglants avec sa cohorte de préjugés et de bienséances, quelque soit le niveau social auquel on s’attache. Comme toute époque d’ailleurs. Et les contraintes du milieu viennent rogner les quelques rares volontés que l’innocente Jeanne pourrait avoir.
    Ce roman nous plonge dans un indéfini et de l’impersonnel jusqu’à croire à la banalité de ce qui fait vivre. Le titre est très révélateur. « Une vie ». Aucun qualificatif. Une vie comment ? Une vie de quoi ? Une vie de qui ? Rien. Juste une vie, avec la quête d’un bonheur qui n’a cessé de couler entre des mains incapables de le saisir.

  • Notre coeur – Guy de Maupassant


    Ce roman n’est pas le plus connu de Maupassant et cependant, quel beau livre et quel plaisir de lecture !
    Certes, l’intrigue n’a pas grande originalité mais elle est magnifiquement exploitée. On connait Maupassant dans sa capacité à fouiller les cœurs et les âmes. Là, on peut presque dire qu’il se surpasse. La psychologie du héros se dessine parfaitement, depuis ses résistances avec la peur en ombre sous-jacente jusqu’à son semi anéantissement qui résiste du mieux qu’il le peut et en passant par les espoirs chimériques qu’a faire naitre un instant « d’égarement » de la Belle qui l’a séduit. On le suit dans toutes ses interrogations, ses doutes, ses souffrances.
    La Belle en question est magnifiquement décrite dans cette ambigüité permanente où, comme le héros, on ne cesse de s’interroger : est-elle redoutablement égocentrée et manipulatrice ou est-elle tout à fait sincère et authentique dans son incapacité à donner autant que ce qu’elle reçoit ? Est-elle juste une frivole qui ne fonctionne que dans le mental et le paraitre ou s’est-elle transformée en handicapée sensorielle pour se protéger et ne plus souffrir ?
    Tout autour virevoltent divers « seconds rôles », bien dessinés et réagissant en fonction non d’eux-mêmes mais des codes des milieux sociaux dans lesquels ils évoluent. Thématique classique chez Maupassant mais servie encore une fois par un style et une syntaxe qui font de chaque phrase un régal de lecture.
    « Notre cœur » apparaît à certains égards presque comme une autre facette de « Une vie » ou s’opposent et s’enchevêtrent obligations sociales, désirs de l’âme et du corps, tempêtes du cœur, espoirs insensés mêlés de détresse, de doute, d’abandon. L’analyse des rapports humains, matinées ici d’un sentiment d’attraction/répulsion, est d’une finesse exemplaire.
    Tout pourrait se résumer dans une des dernières pages, quand le héros découvre l’abandon innocent et sincère d’Élisabeth et se pose la question de nombre de personnes : « Ah ! Une femme qui serait ces deux-là, qui aurait l’amour de l’une et le charme de l’autre ! Pourquoi ne trouve-t-on jamais ce qu’on rêve, et ne rencontre-t-on toujours que des à peu-près ? ». Tout porte à croire qu’il sera avec l’une ce que l’autre est avec lui. N’y a-t-il pas d’amour heureux ?…..